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EN N A
44, Rue de la Tour. PARIS
Centre de Documentation
JOURNAL
DE
MARIE BiÀSHKIRTSEFF
i
PARIS. — L. MARETHEUX, IMP., 1, RUE CASSETTE.
D'après la pkotog. Wal ery.
JOURNAL
DE
ËNNA
44, Rue de la Tour. PARI
Centre de Documentatic
AVEC UN PORTRAIT
général;
TOME PREMIER
DOUZIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1903
A LA MÉMOIRE DE MARIE BASHKIRTSEFF
(après la lecture db son journal)
La mort n'est qu'un vain mot. La substance éternelle
De ceux que nous pleurons flotte éparse dans l'air ;
Son, couleur ou parfum, une forme nouvelle
Evoque à chaque instant Vêtre qui nous est cher.
Entre les hauts talus d'une châtaigneraie,
Ce matin, deux enfants se tenant par la main,
Et plus loin une fille assise sous la haie,
Uœil tourné vers la fuite ombreuse du chemin;
Le ciel d'azur, la mer aux couleurs d'améthyste,
Les champs silencieux et la plage en émoi;
Tout, 6 Marie, ardente et merveilleuse artiste,
M'a rappelé ton œuvre et reparlé de toi.
Ton altière raison, ta grâce ensorcelante,
Ton esprit, sur lesquels un nimbe de beauté
Brillait comme la fleur au sommet de la plante,
Tout cela reste entier % par la mort resjpecté.
M. S. #
i JOURNAL
Non, non, toi qui trempais aux sources de la Vie
Ta lèvre impatiente avec tant de candeur.
Le néant ne (a pas aveuglément ravie
A ce monde y qui fut le souci de ton cœur.
Tu promenais partout ta hautaine espérance
Dans un rêve brûlant de gloire et d'action,
Et tour à tour Paris, Naples, Rome et Florence
Chauffaient à leur foyer ta jeune ambition.
Le rude froissement des passions humaines
Te meurtrissait le cœur jusqu'à l'ensanglanter,
Tu n'en sentais pas moins bouillonner dans tes veinet
Un désir obstiné de vivre et de lutter.
Un jour tu (arrêtas, non pas craintive ou lasse,
Mais afin d'incarner dans la réalité,
Par delà ce qui meurt, par delà ce qui passe,
Tes beaux rêves d'art pur et de sincérité.
Et tu créas ton œuvre, — humaine, simple et vraie,
Ai/ant ce naturel qui seul peut nous toucher,
Belle de la beauté des roses de la haie
Et de la source vive au sortir du rocher.
Le monde saluait déjà ta jeune étoile,
Et, tandis que ta gloire et ton nom célébrés
Montaient, VAnge de mort (emporta sous son voile
Dans le linceul soyeux de tes cheveux dorés.
Ta forme a disparu, mais ton âme d'artiste,
Tes tableaux imprégnés de la splendeur du Beau,
DE MARIE BASUKIRTSEFF. S
Le plus grand, le meilleur de toi-même subsisté;
Il demeure avec nous en dépil du tombeau.
Non, la mort nfest quun mot. Je te sens si vivante.
En lisant ces feuillets où se posa ta main,
Qu il me semble te voir, dans la grâce mouvante
De tes longs vêtements, passer sur le chemin...
Tu m'apparais de gloire et de clarté vêtue.
— Au travers de ton œuvre, ainsi dans l'avenir
Les foules te verront, blanche et pure statue,
Te dresser, radieuse, au fond du souvenir.
André Theuriet.
S&i*t-Enogat, septembre 1881
PRÉFACE
À quoi bon mentir et poser? Oui, il est évident que
j'ai le désir, sinon l'espoir, de rester sur cette terre, par
quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune,
j'espère rester comme une grande artiste; mais si je
meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne
peut pas être autre chose qu'intéressant. — Mais puisque
je parle de publicité, cette idée qu'on me lira a peut-
être gâté, c'est-à-dire anéanti, le seul mérite d'un tel
livre? Eh bien, nonl — D'abord j'ai écrit très longtemps
sans songer à être lue, et ensuite c'est justement parce
que j'espère être lue que je suis absolument sincère.
Si ce livre n'est pas l'exacte, l'absolue, la stricte vérité,
il n'a pas raison d'être. Non seulement je dis tout le
temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un
seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître
ridicule ou désavantageux pour moi. — Du reste, je me
6 JOURNAL
crois trop admirable pour me censurer. — Vous pouvez
donc être certains, charitables lecteurs, que je m'étale
dans ces pages tout entière. Moi comme intérêt, c'est
peut-être mince pour vous, mais ne pensez pas que c'est
moi, pensez que c'est un être humain qui vous raconte
toutes ses impressions depuis l'enfance. C'est très inté-
ressant comme document humain. Demandez* à M. Zola
et même à M. de Goncourt, et même à MaupassantI
Mon journal commence à douze ans et ne signifie
quelque chose qu'à quinze ou seize ans. Donc il y a
une lacune à remplir et je vais faire une espèce de
préface qui permettra de comprendre ce monument
littéraire et humain.
Là, supposez que je suis illustre. Nous commen-
çons :
Je suis née le 11 novembre 1860. C'est épouvantable
rien que de récrire. Mais je me console en pensant que
je n'aurai certainement plus d'âge lorsque vous me
lirez.
Mon père était le fils du général Paul Grégorievitch
Bashkirtseff, d'une noblesse de province, brave, tenace,
dur et même féroce. Mon aïeul a été nommé au
grade de général après la guerre de Crimée, je crois.
Il a épousé une jeune fille, fille adoptive d'un très
grand seigneur; elle mourut à trente-huit ans, en lais-
sant cinq enfants : mon père et quatre sœurs.
Maman s'est mariée à vingt et un ans, après avoir
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 7
dédaigné de très beaux partis. Maman est une demoi-
selle Babanine. Du côté des Babanine nous sommes
de vieille noblesse de province, et grand-papa s'est
toujours vanté d'être d'origine Tartare,de la première
invasion. Baba Nina sont des mots tartars, moi je m'en
moque... Grand-papa était le contemporain de Ler-
montofî, Poushkine, etc. Il a été Byronien, poète,
militaire, lettré. Il a été au Caucase... Il s'est marié
très jeune à mademoiselle Julie Cornélius, âgée de
quinze ans, très douce et jolie. Ils ont eu neuf enfants,
excusez du peu I
Après deux ans de mariage, maman alla vivre chez
ses parents avec ses deux enfants. Moi, j'étais toujours
avec grand'maman qui m'idolâtrait. Avec grand'ma-
man, il y avait pour m'adorer ma tante, lorsque ma-
man ne remmenait pas avec elle. Ma tante plus jeune
que maman, mais pas jolie, sacrifiée et se sacrifiant à
tout le monde.
En 1870, au mois de mai, nous sommes parties pour
l'étranger. Le rêve si longtemps caressé par maman
s'est accompli. A Vienne, on resta un mois, se grisant
de nouveautés, de beaux magasins et de théâtres. On
arriva à Baden-Baden au mois de juin, en pleine saison,
en plein luxe, en plein Paris. Voici combien nous
étions : Grand-papa, maman, ma tante RomanofT, Dinf,
(ma cousine germaine), Paul et moi, et nous avion j
avec nous un docteur, cet angélique, incomparable
8 IOURNAL
Lucien Walitsky. Il était Polonais, sans patriotisme
exagéré, une bonne nature, très câlin, qui se dépensait
en charges d'atelier. A Achtirka il était médecin du
district. Il étai* à l'Université avec le frère de maman
et fut de tout temps de ia maison. Au moment du dé-
part pour l'étranger, il fallait un médecin pour grand
papa et on emmena Walitsky. C'est à Bade que j'ai
compris le monde et l'élégance et que je fus torturée
de vanité...
Mais je n'ai pas assez parlé de la Russie et de moi,
c'est le principal. Selon l'usage des familles nobles
habitant la campagne, j'eus deux institutrices, une
russe et l'autre française. La première (russe), dont
j'ai gardé la mémoire, était une Mme Melnikoff, une
femme du monde, instruite, romanesque et séparée de
son mari, se faisant institutrice par coup de tète après
la lecture de nombreux romans. Ce fut une amie pour
la maison. On la traita en égale. Tous les hommes lui
faisaient la cour, et elle s'enfuit un beau matin, après
je ne sais quelle histoire romanesque. — On est très
romanesque en Russie — Elle aurait pu dire adieu et
partir tout naturellement, mais le caractère slave,
greffé de civilisation française et de lectures romanes-
ques, est une drôle de machine. En femme malheu-
reuse, cette dame a tout de suite adoré la petite fille
qui lui était confiée. Moi, je lui ai rendu son adoration
par esprit de pose, déjà. Et ma famille gobe use et po-
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 9
seuse a cru que ce départ devait me rendre malade;
on me regardait ce jour-là avec compassion, et je crois
même que grand'maman a fait faire un potage exprès,
un potage de malade. Je me sentais devenir toute pâle
devant ce déploiement de sensibilité. J'étais, du reste,
assez chétive, grêle et pas jolie. Ce qui n'empêchait pas
tout le monde de me considérer comme un être qui
devait fatalement, absolument, devenir un jour ce qu'il
y a de plus beau, de plus brillant et de plus magnifique.
Maman alla chez un juif qui disait la bonne aventure :
— Tu as deux enfants, lui dit-il, le fils sera comme
tout le monde, mais la fille sera une étoile!...
Un soir, au théâtre, un monsieur me dit en riant :
— Montrez vos mains, mademoiselle... Oh! à la
façon dont elle est gantée, il n'y a pas à en douter, elle
sera terriblement coquette.
J'en restai toute fière. Depuis que je pense, depuis
l'âge de trois ans (j'ai tété jusqu'à trois ans et demi),
j'ai eu des aspirations vers je ne sais quelles gran-
deurs. Mes poupées étaient toujours des reines ou des
rois; tout ce que je pensais et tout ce qu'on disait au-
tour de maman semblait toujours se rapporter à ces
grandeurs qui devaient infailliblement venir.
A cinq ans, je m'habillais avec des dentelles à ma-
man, des fleurs dans les cheveux, et j'allais danser au
salon. J'étais la grande danseuse Petipa, et toute la
maison était là à me regarder. Paul n'étail presque
10 JOURNAL
rien, et Dina ne me portait pas ombrage, bien que fille
du bien-aimé Georges. — Encore une histoire. Lorsque
Dina vint au monde, grand'maman alla la prendre sans
cérémonie h sa mère et la garda toujours. C'était avant
ma naissance à moi.
Après Mme Melnikoff, j'eus pour gouvernante Mlle So-
phie DolgikofF, âgée de seize ans. — Sainte Russie 1 1 —
Et une autre, française, qu'on appelait Mme Brenne, qui
portait une coiffure à la mode du temps de la Restau-
ration, avait des yeux bleu pâle et semblait très triste,
avec ses cinquante ans et sa phtisie. Je l'aimais beau-
coup. Elle me faisait dessiner. J'ai dessiné, avec elle,
une petite église au trait. Du reste, je dessinais sou-
vent; pendant que les grands faisaient leur partie de
cartes, je venais dessiner sur le tapis vert.
Mme Brenne est morte en 1868, en Crimée.— La petite
Russe, traitée en enfant de la maison, a été sur le point
de se marier avec un jeune homme que le docteur
avait amené et qui était connu par ses échecs matri-
moniaux. Cette fois, tout semblait marcher à ravir,
lorsque, un soir, en entrant dans sa chambre, je vois
Mlle Sophie qui pleurait comme une perdue, le nez dans
ses coussins. Tout le monde est arrivé.
— Quoi, qu'y a-t-il?
Enfin, après bien des larmes et des sanglots, la pauvre
enfant finit par dire qu'elle ne pourrait jamais, non,
jamais I... Et des pleursl
DE MARIE BASHKIRTSEFF. il
— Mais pourquoi?
— Parce que... parce que je ne puis pas m'habituer
à sa figure!
Le fiance' entendait tout cela du salon. Une heure
après, il bouclait sa, malle en l'arrosant de larmes et
partait. C'était le dix-septième mariage manque'.
Je me rappelle si bien ce : « Je ne puis pas réha-
bituer à sa figure ! » ça partait tellement du cœur,
,queje compris alors, même très bien, que ce serait
vraiment horrible d'épouser un homme à la figure
duquel on ne peut s'habituer.
Tout ça nous ramène à Bade en 1870. La guerre
étant déclarée, nous avons filé sur Genève, moi le cœur
rempli d'amertume et de projets de revanche. Tous
les jours avant de me coucher, je récitais tout bas cette
prière supplémentaire :
— Mon Dieu, faites que je n'aie jamais la petite vé-
role, que je sois jolie, que j'aie une belle voix, que je
sois heureuse en ménage et que maman vive long-
temps!
A Genève, nous avons logé à l'hôtel de la Couronne,
au bord du lac. On m'a donné un professeur de des-
sin qui a apporté des modèles à. copier : des petiti
chalets où les fenêtres étaient dessinées comme des
troncs d'arbres et qui ne ressemblaient pas aux vr aies
fenêtres des vrais chalets. Aussi n'en ai-je pas
voulu, ne comprenant pas qu'une fenêtre fût faite
42 JOURNAL
ainsi. Alors le vieux bonhomme m'a dit de copier la
vue de la fenêtre, tout bonnement, d'après nature. A
ce moment nous avions quitté l'hôtel de la Couronne
pour loger dans une pension de famille, et le mont
Blanc était en face de nous. J'ai donc copié scrupuleu-
sement ce que je voyais de Genève et du lac, et ça en
est resté là, je ne sais plus pourquoi. A Bade on avait
eu le temps de faire faire nos portraits d'après des
photographies, et ces portraits m'ont paru laids et lé-
chés dans leur effort d'être jolis
Quand je serai morte, on lira ma vie que je trouve,
moi, très remarquable. (Il n'aurait plus manqué qu'il
en fût autrement!) Mais je hais les préfaces (elles
m'ont empêchée de lire une quantité de livres excel-
lents) et les avèrtissements des éditeurs. Aussi, j'ai
voulu faire ma préface moi-même. On aurait pu s'en
passer, si je publiais tout; mais je me borne à me
prendre à douze ans, ce qui précède est trop long.
Je vous donne, du reste, des aperçus suffisants dans le
courant de ce journal. Je reviens en arrière souvent à
propos de n'importe quoi.
Si j'allais mourir comme cela, subitement, prise
d'une maladie!... Je ne saurai peut-être pas si je suis en
danger; on me le cachera, et9 iprès ma mort, on fouil-
lera dans mes tiroirs; on trouvera mon journal, ma
famille le détruira après l'avoir lu et il ne rester*
bientôt plus rien de moi, rien ... rien... rien!... C'est
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 13
ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'am-
bition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l'ou-
bli!... l'oubli... comme si je n'avais jamais existé. Si
je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal inté-
ressera les naturalistes; c'est toujours curieux, la vie
d'une femme, jour par jour, sans pose, comme si per-
sonne au monde ne devait jamais la lire et en même
temps avec l'intention d'être lue; car je suis bien sûre
qu'on me trouvera sympathique... et«je dis tout, tout,
tout. Sans cela, à quoi bon? Du reste, cela se verra
bien que je dis tout
Paris, mai 1884.
JOURNAL
DE
MARIE BASHKIRTSEFF
1873
Janvier (à l'âge de 12 ans). — Nice, promenade des An-
glais, Villa Acqua-Viva.
La tante Sophie joue, au piano, des airs petits-rus-
siens, et cela m'a rappelé notre campagne, j'y suis toute
transportée et quels souvenirs puis-je avoir de là, si ce
n'est de la pauvre grand'maman? Les larmes me vien-
nent aux yeux ; elles sont dans les yeux et vont couler à
l'instant; elles coulent déjà... Pauvre grand'maman 1
Comme je suis malheureuse de ne t'avoir plus icil
comme tu m'aimais, et moi aussi! mais j'étais un
peu trop petite pour t'aimer comme tu le méritais! Je
suis tout émue de ce souvenir. Le souvenir de grand'-
maman est un souvenir respectueux, sacré, aimé,
mais il n'est pas vivant. — 0 mon Dieu, donne-moi du
bonheur dans la vie et je serai reconnaissante. Mais,
que dis-je? il me semble que je suis dans ce monde
pour le bonheur: faites-moi heureuse, ô mon Dieu !
La tante Sophie joue toujours, les sons arrivent vers
moi par intervalles et ils me pénètrent l'âme. Je
n'apprends pas de leçons pour demain, c'est la fête de
16
JOURNAL
Sophie. 0 mon Dieu, donne-moi le duc de H...! je l'ai-
nierai et je le rendrai heureux; je serai heureuse, moi
aussi, je ferai du bien aux pauvres. C'est un péché de
croire qu'on peut acheter les grâces de Dieu avec les
bonnes œuvres, mais je ne sais comment m'exprimer.
J'aime le ducde H... et jene puisluidire queje l'aime,
et si je le lui disais même, il n'y ferait pas attention.
Quand il était ici, j'avais un but pour sortir, m'habil-
ler, mais maintenant!... J'allais à la terrasse dans
J'attente de le voir, de loin, pour une^seconde au moins.
Mon Dieu, soulage ma peine; je ne puis te prier da-
vantage, entends ma prière. Ta grâce est si infinie,
ta miséricorde est si grande, tu as fait tant de choses
pour moi ! Cela me fait de la peine de ne pas le voir à la
promenade. Sa figure s'est distinguée parmi les figures
vulgaires de Nice.
Mme Howard nous a invitées hier à passer le
dimanche avec ses enfants. Nous étions sur le point
de partir, quand Mmo Howard est rentrée, et nous a dit
qu'elle était chez maman et lui a demandé la permis-
sion de nous garder jusqu'au soir. Nous restâmes, et
après le dîner nous allâmes au grand salon, qui était
sombre, et les filles m'ont tellement priée de chanter,
elles se sont mises à genoux, les enfants de même;
nous avons beaucoup ri; j'ai chanté: « Santa Lucia »
« Le soleil s'est levé », et quelques roulades. Ils étaient
tous tellement extasiés qu'ils se sont mis à m'embrasser
affreusement : oui, c'est le mot. Si je pouvais produire
le même effet sur le public, je me serais mise sur la
«cène aujourd'hui même.
C'est une si grande émotion d'être admirée pour
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
quelque chose de plus que la toilette ! Vraiment, de ces
paroles admiratives des enfants, je suis toute ravie.
Que serait-ce donc si j'étais admirée par d'autres?...
Je suis faite pour des triomphes et des émotions ;
donc le mieux que j'ai à faire, c'est de me faire can-
tatrice. Si le bon Dieu veut me conserver, fortifier et
agrandir la voix, là, je puis avoir le triomphe dont
j'ai soif. Là, je puis avoir la satisfaction d'être célèbre,
connue, admirée ; et c'est par là que je puis avoir celui
que j'aime. Rester comme je suis, j'ai peu d'espoir
qu'il m'aime, il ignore mon existence. Mais quand il
me verra entourée de gloire et de triomphe!... Les
hommes sont ambitieux... Et je puis être reçue
dans le monde, parce que je ne serai pas une célébrité
sortie d'un débit de tabac ou d'une rue sale. Je suis
noble, je n'ai pas besoin de faire quelque chose, mes
moyens me le permettent, donc j'aurai encore plus de
gloire et de facilité à m'élever. Comme cela ma vie
sera parfaite. Je rêve la gloire, la célébrité, être connue
partout !
En paraissant sur la scène, voir ces milliers de per-
sonnes qui attendent avec un battement de cœur le
moment où vous chanterez. Savoir, en les voyant,
qu'une note de votre voix les met tous à vos pieds.
Les regarder d'un regard fier (je puis tout); voilà ce
que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà
mon désir. Et alors, étant entourée de tout cela, Mgr le
duc de H... viendra comme les autres se prosterner à
mes pieds, mais il n'aura pas la même réception que
les autres. Cher, tu seras ébloui de ma splendeur, et tu
m'aimeras; tu verrasle triomphe dontje serai entourée,
et c'est vrai, tun'es digne que d'une femme comme j'es-
père l'être. Je ne suis pas laide, je suis même jolie,
oui, plutôt jolie. Je suis extrêmement bien faite, comme
M. B. 2.
18
JOURNAL
une statue, j'ai d'assez beaux cheveux, j'ai une manière
de coquetterie très bonne, je sais me comporter avec
les hommes.
Je suis honnête, et jamais je ne donnerai un baiser à
un autre homme que mon mari, et je puis me vanter
de quoi ne peuvent pas toujours les petites filles de
douze à quatorze ans, de n'avoir jamais été embrassée,
ni d'avoir embrassé quelqu'un. — Alors une jeune fille
qu'il verra au plus haut point de la gloire que peut ob-
tenir une femme, l'aimant d'un amour ferme depuis son
enfance, étant honnête et pure, cela i'étonnera, il vou-
dra m'avoir à tout prix, et m'épousera par orgueil.
Mais, que dis-je ? pourquoi ne puis-je admettre qu'il
peut m'aimer? Ah! oui, avec l'aide de Dieu. Dieu m'a
fait trouver le moyen d'avoir celui que j'aime... Merci,
6 mon Dieu, merci 1
Vendredi 14 mars. — Ce matin , j'entends un bruit
de voitures dans la rue de France; je regarde et je
vois le duc de H., à quatre chevaux, allant du côté de
la promenade. 0 mon Dieu, s'il est ici, il prendra part
eu tir aux pigeons en avril; j'irai absolument l
*
• *
Aujourd'hui j'ai vu encore le duc de H... Personne ne
se tient comme lui; il a l'air tout à fait d!un roi quand
il est dans sa voiture.
A la promenade, j'ai vu plusieurs fois G... (1) en
noir; elle est belle, pas tant elle que sa coiffure ; son
entourage est parfait, il n'y manque rien. Tout est
(1) La maîtresse du duc»
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
19
distingué, riche, magnifique ; vraiment on la prendrait
pour une grande dame. Il est naturel que tout cela con-
tribue à sa beauté : — sa maison avec des salons, des
petits coins avec une lumière douce venant à travers
des draperies ou des feuillages verts; elle-même coif-
fée, habillée, soignée comme on ne peut mieux, assise
dans un salon magnifique, comme une reine, où tout
est accommodé et arrangé pour la rendre le mieux
possible. Il est tout naturel qu'elle plaise et qu'il l'aime.
Si j'avais tout son entourage, je serais encore mieux.
Je serais heureuse avec mon mari, car je ne me négli-
gerais point, je me soignerais pour lui plaire comme
je me soignais quand je voulais lui plaire pour la pre-
mière fois. D'ailleurs, je ne comprends pas comment
un homme et une femme, tant qu'ils ne sont pas ma-
riés, peuvent s'aimer toujours et tachent de se plaire
sans ces«*e, puis se négligent après le mariage...
Pourquoi se faire une idée qu'avec le mot mariage,
tout passe cl qu'il ne reste que la froide et réservée
amilié? Pourquoi profaner le mariage, en se repré-
sentant la femme en papillotes, en peignoir, avec du
cold-cream sur le nez et cherchant à obtenir de son
mari de l'argent pour ses toilettes?...
Pourquoi la femme se négligerait-elle devant
l'homme pour lequel elle doit se soigner le plus?
Je ne vois pas pourquoi on traiterait son mari en
animal domestique!, et pourquoi, tant qu'on n'est pas
mariée, on veut plaire à cet homme? Pourquoi ne res-
terait-on pas toujours coquette avec son mari et ne le
traiterait-on pas comme un étranger qui vous plaît?
Avec la différence qu'à un étranger on ne doit rien
permettre de trop. Est-ce que c'est parce qu'on peut
s'aimer ouvertement, et parce que ce n'est pas un
crime, et parce que ie mariage est béni par Dieu? Est-
20
JOURNAL
ce parce que ce qui n'est pas défendu n'est rien ? et
parce qu'on ne trouve du plaisir que dans les choses
défendues et cachées? Mon Dieu, cela ne doit pas être
ainsi; je comprends bien autrement tout cela !
Je force ma voix pour chanter, et je l'abîme, et c'est
pour cela que j'ai juré à Dieu de ne plus chanter (ser-
ments que j'ai cent fois violés) jusqu'à ce que je prenne
des leçons, et je l'ai prié de me purifier, agrandir
et fortifier la voix. Pour m'empêcher de chanter, j'y
mets une condition terrible, c'est que si je chante, je
perdrai la voix. C'est affreux ; mais je ferai tout pour
accomplir cette promesse.
Vendredi 30 décembre. — Aujourd'hui, une robe
antédiluvienne, ma petite jupe et casaque en velours
noir, par-dessus, la tunique et la jaquette sans manches
de Dina, cela fait très bien. Je crois que c'est parce que
je sais porter la robe et que j'ai la tournure élégante,
(j'avais l'air d'une petite vieille). On m'a beaucoup re-
gardée. Je voudrais savoir pourquoi on me regarde, si
c'est parce que je suis drôle ou jolie. Je paierais cher
celui qui me dirait la vérité. J'ai envie de demander à
quelqu'un (à un jeune homme) si je suis jolie. J'aime
toujours croire aux bonnes choses et j'aime croire que
c'est plutôt parce que je suis jolie. Je me trompe peut-
être; mais si c'est une illusion, j'aime mieux la gar-
der, parce qu'elle est flatteuse. Que voulez-vous? dans
ce monde, il faut tourner les choses au mieux possi-
ble? La vie est si belle et si courte 1
Je pense à ce que va faire mon frère Paul quand il
sera grand. Quelle profession ? car il ne peut pas passer
ea vie comme bien des gens : se promener avant, puis
se jeter dans le monde de joueurs et de cocottes, fi i
D'ailleurs il n'en a pas le moyen, je lui écrirai tous les
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
21
dimanches des lettres raisonnables, pas des conseils,
non; mais en camarade. Enfin, je saurai m'y prendre,
et, avec laide de Dieu, j'aurai quelque influence sur
lui, car il doit être un homme.
J'étais si préoccupée que j'ai presque oublié (quelle
honte!) l'absence du Duc!... il me semble qu'un si
grand abîme nous sépare, surtout si nous allons en
Russie, en été I On parle de cela sérieusement. Com-
ment puis-je croire que je l'aurai ? Il ne pense pas à
moi plus qu'à la neige de l'hiver dernier; je n'existe
pas pour lui. Restant encore à Nice l'hiver, je puis
espérer; mais il me semble qu'avec le départ pour la
Russie toutes mes espérances s'envolent; tout ce que
je croyais possible s'évanouit; je sens une douleur lente
et calme qui est affreuse, je perds tout ce que je croyais
possible. Je suis dans un moment de douleur le plus
grand, c'est un changement de tout mon être. Comme
c'est étrange ! je pensais tout à l'heure à la gaieté du
tir, et maintenant j'ai les plus tristes idées imaginables
dans la tête.
Je suis brisée par ces pensées. 0 mon Dieu, à la
pensée qu'il ne m'aimera jamais, je meurs de douleur !
Je n'ai plus d'espoir, j'étais folle de désirer des choses
aussi impossibles. Je voulais du trop beau ! Ah ! mais,
non, je ne dois pas me laisser aller. Comment ! j'ose me
désespérer ainsi ! N'y a-t-il pas Dieu, qui peut tout, qui
nie protège?Comment, j'ose penser de cette façon? n'est-
il pas partout, toujours à veiller sur nous? Lui peut
tout, Lui est tout-puissant; pour Lui, il n'y a ni temps,
ni distance. Je puis être au Pérou et le duc en Afrique
et, s'il le veut, il nous réunira. Gomment ai-je pu
admettre une minute une pensée désespérée, comment
ai-je pu pour une seconde oublier sa divine bonté?
Est-ce parce qu'il ie me donne pas tout de suite ce
22
JOURNAL
que je désire que j'ose le nier? Non, non, il est plus
miséricordieux, il ne laissera pas ma belle âme se
déchirer par des doutes criminels.
Ce matin, j'ai montré à MUe Colignon (ma gouver-
nante) un charbonnier, en lui disant: Regardez comme
cet homme ressemble au duc de H... Elle m'a dit en
souriant: « Quelle bêtise! » Cela m'a fait un plaisir im-
mense de prononcer son nom. Mais je vois que, quand
on ne parle à personne de celui qu'on aime, cet amour
est plus fort, tandis que si on en parle constamment (ce
n'est pas là mon cas) l'amour devient moins fort; c'est
comme un flacon d'esprit : s'il est bouché, l'odeur est
forte, tandis que s'il est ouvert, elle s'évapore. C'est
justement ce qu'est mon amour, plus fort, car je n'en
entends jamais parler, je n'en parle jamais moi-même,
je le garde tout entier pour moi.
Je suis d'une humeur si triste ; je n'ai aucune idée
positive de mon avenir, c'est-à-dire que je sais ce que
je voudrais, mais je ne sais pas ce que j'aurai. Comme
j'étais gaie l'hiver dernier! tout me souriait, j'avais de
l'espoir. J'aime une ombre que je ne pourrai peut-être
jamais avoir. Je suis désolée avec mes robes, j'en ai
pleuré. Je suis allée avec ma tante chez deux coutu-
rières; mais c'est mauvais. J'écrirai à Paris, je ne peux
supporter les robes d'ici, cela me rend trop misérable.
«
* *
Le soir, à l'église ; c'est le premier jour de notre se-
maine sainte, j'ai fait mes dévotions.
Je dois dire que je n'aime pas bien des choses dans
ma religion, mais ce n'est pas à moi de la réformer.
Je crois en Dieu, au Christ, à la sainte Vierge, je prie
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
23
Dieu tous les soirs et je ne veux pas m'occuper de
quelques bagatelles qui ne font rien à la vraie religion,
à la vraie croyance.
Je crois en Dieu, et il est bon pour moi et il me donne
plus que le nécessaire. Oh! s'il me donnait ce que je
désire tant! le bon Dieu aura pitié de moi; bien que je
puisse me passer de ce que je demande, je serais si
heureuse si le duc faisait attention à moi et je béni-
rais Dieu.
Je dois écrire son nom, car si je reste sans le dire
à personne, sans même l'écrire ici, je ne pourrai plus
vivre. Je craquerai, parole d'honneur! Gela soulage la
peine, quand, au moins, on l'écrit.
«
» *
A la promenade, je vois une voiture à volonté avec
un jeune homme, grand, mince, brun ; je crois recon-
naître quelqu'un. Je pousse un cri de surprise : oh I
caro II. .A On me demande : qu'est-ce? et je dis que
Mlle Golignon m'a marché sur le pied.
Il n'a rien de son frère; tout de même, je suis con-
tente de le voir. Oh! si on faisait sa connaissance au
moins, car, par lui, on pourrait connaître le duel
J'aime celui-là comme mon frère, je l'aime, parce
qu'il est son frère. A dîner, Walitsky dit tout à coup :
« H.... » J'ai rougi, j'étais confuse, je suis allée vers
l'armoire. Maman m'a reproché ce cri, en disant que ma
réputation, etc., etc., que ce n'était pas bien. Je crois
qu'elle devine un peu, car toutes les fois qu'on dit :
« H... », je rougis, ou je sors brusquement de la cham-
bre. Elle ne me gronde pas.
24
JOURNAL
On est assis dans la salle à manger à causer tran-
quillement, me croyant occupée à étudier. Ils ignorent
ce qui se passe en moi et ne savent pas ce que sont
mes pensées maintenant. Je dois être ou la duchesse
de H..., c'est ce que je désire le plus (car Dieu voit
combien je l'aime), ou une célébrité sur la scène; mais
cette carrière ne me sourit pas comme l'autre. C'est
sans doute flatteur de recevoir les hommages du monde
entier, depuis le plus petit jusqu'aux souverains de la
terre, mais l'autre!... Oui, j'aurai celui que j'aime, c'est
tout un autre genre et je le préfère.
Grande dame, duchesse, j'aime mieux être parmi la
société que d'être la première parmi les célébrités du
monde, car alors je suis dans un autre monde.
6 mai. — Maman est levée et Mlle G... aussi, car elle
était malade. Après la pluie, il faisait si beau, si frais
et les arbres étaient si beaux , éclairés par le soleil,
que je ne pouvais aller étudier, d'autant plus qu'aujour-
d'hui j'ai du temps. Je suis allée au jardin, j'ai posé
ma chaise près de la fontaine, j'avais un si splendide
tableau, car cette fontaine est entourée de grands ar-
bres; on ne voit ni le ciel, ni la terre. On voit une es-
pèce de ruisseau et des rochers couverts de mousse et
tout autour des arbres de différentes espèces, éclairés
par le soleil. Le gazon vert, vert et mou, vraiment
j'avais envie de me rouler dedans. Cela formait comme
un bosquet, si frais, si mou, si vert, si beau, qu'en
vain je voudrais en donner une idée, je ne le pour-
rais pas. Si la villa et le jardin ne changent pas, je
l'amènerai ici pour lui montrer l'endroit où j'ai tant
pensé à lui. Hier soir, j'ai prié Dieu, je l'ai imploré, et
quand je suis arrivée au moment où je demande de
Étire sa connaissance, de me l'accorder, j'ai pleuré à
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
25
genoux. Trois fois déjà il m'a entendue et m'a exaucée:
la première fois, je demandais un jeu de croquet, et ma
tante me l'apporta de Genève; la deuxième fois, je de-
mandais son aide pour apprendre l'anglais, j'ai tant
prié, tant pleuré, et mon imagination était tellement
excitée qu'il m'a semblé voir une image de la Vierge
dans le coin de la chambre, qui me promettait. Je
pourrais même reconnaître l'image...
J'attends M11* Colignon pour la leçon depuis une
heure et demie, et c'est tous les jours comme cela. Et
maman me fait des reproches, et ne sait pas que j'en
suis chagrinée, que je suis brûlée dans l'intérieur par-
la colère, l'indignation! Mlle G... manque les leçons, elle
me fait perdre mon temps.
J'ai treize ans ; si je perds le temps, que devien-
drai-je?
Mon sang bout, je suis toute pâle, et par moments le
sang me monte à la tête, mes joues brûlent, mon cœur
bat, je ne puis rester en place, les larmes me pressent
le cœur, je parviens à le« retenir, et j'en suis plus
malheureuse; tout cela ruine ma santé, abîme mon
caractère, me fait irritable, impatiente. Les gens qui
passent tranquillement leur vie, cela se voit sur la
figure, et moi qui suis à chaque instant irritée 1 c'est-
à-dire que c'est toute ma vie qu'elle me vole en me vo-
lant mes études.
A seize, dix-sept ans, viendront d'autres pensées, et
maintenant c'est le temps pour étudier; c'est heureux
quejenesois pas une petite fille enfermée dans un
couvent et qui, en sortant, se jette comme une folle au
milieu des plaisirs, croit à tout ce que lui disent les
M. B. 3
26
JOURNAL
fats à la mode et, en deux mois, se trouve désillusion*
née, désappointée.
Je ne veux pas qu'on croie qu'une fois fini d'étudier,
je ne ferai que danser et nThabiller ; non. Mais ayant
fini les études de l'enfant, je m'occuperai sérieusement
de peinture, de musique, de chant. J'ai du talent pour
tout cela et beaucoup! — Gomme cela soulage d'écrire 1
je suis plus calme. Non seulement tout cela nuit à ma
santé, mais à mon caractère, à ma figure. Cette rou-
geur qui me vient, mesjoues brûlent comme du feu, et,
quand le calme revient, elles ne sont plus ni fraîches
ni roses... Cette couleur qui devrait être toujours sur
ma figure me fait pâle et chiffonnée, c'est la faute de
Mlle C. . . , car l'agitation qu'elle cause fait cela ; j 'ai même
des petits maux de tête après avoir brûlé comme cela.
Maman m'accuse; elle dit que c'est ma faute si je ne
parle pas anglais; comme cela m'outrage!
Je pense que s'il va lire un jour ce journal, il le trou-
vera bête, et surtout mes déclarations d'amour; je les
ai tant répétées, qu'elles ont perdu toute leur force.
* «
Mmb Savelieff est mourante; nous allons chez elle ;
il y a deux jours qu'elle est sans connaissance et ne
parle plus. Dans sa chambre, il y a la vieille Mme Paton,
Je regardais le lit, et d'abord je n'ai rien vu et cherchais
des yeux la malade; puis, j'ai vu sa tête, mais elle
a tellement changé que d'une femme forte elle est
devenue presque maigre, la bouche ouverte, les yeux
voilés, la respiration difficile. On parlait à voix
basse, elle ne faisait aucun signe; les médecins disent
qu'elle ne sent rien; mais moi, je crois qu'elle entend
tout et comprend tout autour d'elle, mais ne peut ni
DE MARIE BAS11K1RTSEFF. 27
crier, ni rien dire; quand maman Ta touchée, elle a
poussé un gémissement. Le vieux Savelieffnous a ren-
contrées sur l'escalier et, fondant en larmes, il prit la
main de maman en sanglotant, et lui dit : « Vous êtes
vous-même malade, vous ne vous soignez pas, voyez*
vous, pauvre! » Puis je l'ai embrassé en silence. Puis est
arrivée sa. fille; elle s'est jetée sur le lit, appelant sa
mère! Il y a cinq jours qu'elle est dans cet état. Voir
sa mère mourir de jour en jour ! Je suis allée avec
le vieux dans une autre chambre. Gomme il a vieilli
en quelques jours ! Tout le monde a une consolation, sa
fille a ses enfants, mais lui, seul! ayant vécu avec sa
femme trente ans, c'est quelque chose! A-t-il bien ou
mal vécu avec elle? mais l'habitude fait beaucoup. Je
suis retournée plusieurs fois auprès de la malade. La
femme de charge est toutéplorée; c'est bien de voir
dans une domestique un si grand attachement pour sa
maîtresse. Le vieux est devenu presque un enfant.
*
« «
Ah! quand on pense comme l'homme est misérable t
Chaque animal peut, quand cela lui plaît, faire la figure
qu'il veut; il n'est pas obligé de sourire quand il a
envie de pleurer. Quand il ne veut pas voir ses sem-
blables, il ne les voit pas, et l'homme est l'esclave de
tout et de tous! Et cependant moi-même je m'inflige
cela, j'aime à aller, j'aime qu'on vienne.
C'est la première fuis que je vais contre mon désir,
et combien de fois serai-je obligée, ayant envie de
pleurer, serai-je forcée de sourire, et c'est moi-même
qui me suis choisi cette vie, cette vie mondaine! Ah I
mais, alors je n'aurai plus de chagrin quand je serai
28
JOURNAL
grande; quand il sera avec moi, je serai toujours
gaie...
*
• «
Mme Savelieff est morte hier soir. Moi et maman, nous
allâmes chez elle. Il y avait là beaucoup de dames.
Que dire de cette scène? douleur à droite, douleur
à gauche, douleur au plafond, douleur au plancher,
douleur dans la flamme de chaque cierge, douleur
dans l'air même. Mrae Paton, sa fille, a eu une crise ; tout
le monde pleurait. Je lui ai embrassé les mains, je l'ai
menée et assise à côté de moi, je voulais lui dire quel-
ques mots de consolation, mais je ne pouvais pas. Et
quelles consolations! le temps seul! Et puis je trouvais
toutes les consolations banales et bêtes, je dis que le
plus à plaindre ét^t le vieux qui restait seul! seul!!
seul!!! Ah! mon Dieu, que faire? Je dis que tout doit
finir. Voilà mon raisonnement. Mais si quelqu'un des
nôtres mourait, je ne le mettrais pas en pratique.
Aujourd'hui, j'ai eu une grande discussion avec mon
professeur de dessin, M. Binsa : je lui ai dit que je vou-
lais étudier sérieusement, commencer par le commen-
cement; que ce que je faisais ne m'apprenait rien, que
c'est du temps perdu, que je veux dès lundi commencer
le dessin. Ce n'est pas de sa faute s'il ne me faisait pas
étudier comme il faut. Il a cru qu'avant lui j'ai pris
des leçons et que j'avais fait tous les yeux, bouches, etc.,
et ce dessin qu'on lui a montré est le premier dessin
que jvaie fait de ma vie zl/jar moi-même.
* *
* #
Voici une journée qui se sépare un peu des autres
jours si monotones et si A.oujours les mêmes. A la leçon,
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
29
je demandai une explication d'arithmétique à Mlle G....
Elle m'a dit que je dois comprendre moi-même. Je
lui ai fait remarquer que les choses que je ne sais pas,
on doit me les expliquer. « Il n'y a pas de doit ici! »
me dit-elle. — Il y a un doit partout, lui ai-je répondu.
— Attendez une minute, je vais tâcher de comprendre
ce premier avant de passer à l'autre. » Je lui répon-
dais d'un ton extra calme, elle enrageait de ne pouvoir
trouver rien de grossier dans mes paroles. Elle vole
mon temps; voilà quatre mois de ma vie de perdus...
C'est facile à dire : Elle est malade ; mais pourquoi
me faire du tort? Elle abîme mon bonheur futur en me
faisant ainsi perdre mon temps. Toutes les fois que je
lui demande une explication, elle me répond d'un ton
grossier; je ne veux pas qu'on me parle ainsi ; elle
est un peu enragée, surtout étant malade, cela la
rend insupportable. Dans les occasions où je suis
très irritée, même fâchée, il me vient un calme sur-
naturel. Ce ton l'a irritée, elle s'attendait à une ex-
plosion de mon côté. — « Vous avez treize ans, comment
osez-vous?... — Justement, mademoiselle, si vous dites
que j'ai treize ans, je ne veux pas qu'on me parle de la
sorte; ne criez pas, je vous prie. » Elle est partie,
comme une bombe, à dire toutes sortes de malhon-
nêtetés. Pour tout, je lui répondais placidement, elle
n'en enrageait que plus. — « C'est la dernière leçon
que je vous donne 1 — Oh! tant mieux! » dis-je. Au
moment où elle quittait la chambre I j'ai poussé un
soupir, comme lorsqu'on est délivré d'une centaine de
livres qui étaient sur votre cou ! Je suis sortie satis-
faite pour aller chez maman. Elle court dans le cor-
ridor, et elle recommence. Je continue ma tactique et
ne fais pas attention. Nous avons fait le chemin du cor-
ridor à la chambre ensemble, elle comme une furie, et
M. B. 3.
30
JOURNAL
moi d'un air des plus imperturbables. Je suis allée
chez moi, et elle a demandé à parlera maman....
Cette nuit, j'ai eu un horrible rêve: Nous étions dans
une maison que je connais pas, quand tout à coup,
moi ou je ne sais qui, je ne m'en souviens pas, regarde
par la fenêtre: je vois le soleil qui s'agrandit, et couvre
presque la moitié du ciel, mais il n'est pas brillant et
n'échauffe pas. Puis, il se divise, un quart disparaît,
le reste se divise en changeant de couleur, nous som-
mes aurifiés; puis, il se couvre à moitié d'un nuage, et
tout le monde s'écrie : « Le soleil s'est arrêté ! » Gomme si
sa fonction naturelle était de tourner. Il est resté quel-
quesinstants immobile, mais pâle; puis, toutela terre est
devenue étrange; ce n'est pas qu'elle ait chancelé, je ne
puis exprimer ce que c'est, cela n'existe pas dans ce
que nous voyons tous les jours. Il n'y a pas de parole
pour exprimer ce que nous ne comprenons pas. Puis
encore il s'est mis h tourner comme deux roues, Tune
dans l'autre, c'est-à-dire que le soleil clair était cou-
vert par instants d'un nuage aussi rond que lui. Le
trouble était général; je me demandais si c'était la fin
du monde ; mais je voulais croire que ce n'était que
pour un moment. Maman n'était pas avec nous, elle
arriva dans une espèce d'omnibus et semblait ne pas
être effrayée. Tout était étrange ; cet omnibus n'était
pas comme les autres. Puis, je me mis à regarder mes
robes ; nous emballions nos affaires dans une petite
malle. Mais à l'instant tout recommence. C'e^t la fin
du monde, et je me demande comment Dieu ne m'en
a rien dit, et je me demande comment je suis digne
d'assister à ce jour, vivante. Tout le monde a peur,
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
3i
et nous nous mettons en voiture avec maman, et
nous retournons je ne sais où...
Que veut dire ce rêve ? Est-il envoyé' de Dieu pour
m'avertir de quelque grand événement ou est-ce sim-
plement nerveux?
Mlle G... part demain. C'est tout de même un peu
triste ; même un chien avec lequel on a vécu nous fait de
la peine en partant. Malgré les relations, bonnes ou
mauvaises, j'ai un ver dans le cœur.
En passant devant la villa de Gioia, la petite terrasse à
droite attira mon attention. C'est là que Tannée dernière,
en allant aux courses, je le vis assis avec elle. Il était
assis de sa manière habituelle, noble et légère en
même temps, un gâteau à la main. Je me souviens si
bien de toutes ces bagatelles !
En passant nous l'avons regardé; lui aussi. Il est le
seul dont maman parle, elle l'aime beaucoup et j'en
guis charmée. Elle a dit : « Vois, si H... mange des
gâteaux, c'est tout naturel, il est chez lui. » Je ne m'étais
pas encore rendu compte de cette espèce de trouble en
moi en le voyant. Maintenant seulement je comprenda
et je me souviens des moindres détails le concernant,
des moindres paroles prononcées par lui.
Quand Rémi vint me dire, aux courses de Bade, qu'il
venait de parler au duc de II..., mon cœur eut une
secousse que je ne compris pas. Puis quand, à ces
mêmes courses, la Gioia était assise h côté de nous et
parlait de lui, j'écoutais à peine. Oh ! combien n'au-
rais-je pas donné pour les entendre aujourd'hui, ces
paroles! Puis, lorsque j'ai passé devant les magasins
anglais, il était là, il me regardait ayant l'air de dire:
32
JOURNAL
« Comme elle est drôle, cotte fillette, qu'est-ce qu'elle
s'imagine? » d'un air moqueur... Il avait raison alors,
j'étais très drôle, avec mes petites robes de soie, j'étais
ridicule! Je ne le regardais pas. Puis enfin, toutes les
fois que je le rencontrais, mon cœur donnait un coup
si fort dans ma poitrine que cela me faisait mal. Je ne
sais si quelqu'un a éprouvé cela; mais j'ai peur que
jnon cœur batte si fort et qu'on l'entende ; autrefois je
croyais que le cœur n'est qu'un morceau de chair;
mais je vois qu'il communique avec l'esprit.
Je comprends maintenant quand on dit : « Mon cœur
a battu. » Avant, au théâtre, quand on le disait, j'y pen-
sais sans attention ; maintenant je reconnais les émo-
tions que j'ai éprouvées.
Le cœur est un morceau de chair qui communique
par une petite ficelle avec le cerveau qui à son tour
reçoit les nouvelles des yeux ou des oreilles, et tout
cela fait que c'est le cœur qui vous parle, parce que la
petite ficelle s'agite et le fait battre plus qu'à l'ordinaire,
et fait monter le sang à la figure.
Le temps passe comme une flèche. Le matin, j'étudie
un peu; le piano à deux heures. L'Apollon du Belvédère
que je vais copier a un peu de ressemblance avec le
duc; quand on le regarde surtout, l'expression, c'est
très ressemblant. La même manière de porter la tête,
et ]^ nez comme le sien.
* *
Mon professeur de musique Manote est très content
de moi ce matin. J'ai joué une partie du Concerto en
soi mineur de Mendelssohn sans une seule faute. Le
lendemain à l'église Russe, la Trinité. L'église était tout
*rnée de fleurs et de verdure. On a fait des prières où le
DE MARIE BASHKTRTSEFF.
3b
prôlre priait pour le pardon des péchés, il les énumérait
tous ; puis il a prié à genoux. Tout ce qu'il disait s'ap-
pliquait si bien à moi, que je suis restée immobile,
écoutant et secondant cette prière.
J'ai prié pour la deuxième fois si bien à l'église : la
première, c'est le jour de l'an. La messe est devenue
si banale et puis les choses qu'on y dit ne sont pas
celles de tous les jours, de tout le monde. Je vais àla
messe; puis je ne prie pas. Le's prières et les hymnes
qu'on chante ne répondent pas à ce que disent mon
cœur et mon âme. Ils m'empêchent de prier en liberté,
tandis que ces Te Deum, où le prêtre prie pour tout le
monde, où chacun trouve quelque chose à s'appliquer,
me pénètrent.
•
• »
paris. — Enfin j'ai trouvé ce que j'ai désiré, sans sa-
voir quoi. Vivre, c'est Paris!. . Paris, c'est vivre. Je
me martyrisais parce que je ne savais pas ce que je
voulais, maintenant jè vois devant moi, je sais ce que
je veux! Déménager de Nice à Paris, avoir un appar-
tement, le meubler, avoir des chevaux comme à Nice.
Entrer dans la société par l'ambassadeur de Russie;
voilà, voilà ce que je veux. Gomme on est heureux
quand on sait ce qu'on veut! Mais voici une idée qui
me déchire, c'est que je crois que je suis laide! C'est
affreux !
Nous sommes allées chez le photographe Valéry,
9, rue de Londres; là je vois la photographie de G..,
Comme elle est belle ! Mais dans dix ans elle sera vieille,
dans dix ans, je serai grande; je pourrais être plus
belle, si j'étais pl js grande. J'aiposé huit fois, le photo-
34
JOURNAL
graphe a dit : « Si celte fois cela réussit, je serai con-
tent. » Nous sortons sans savoir le résultat.
Après la dernière promenade en ville, nous arrivons
à temps et nous partons.
Un orage éclate ; les éclairs sont terribles, parfois ils
tombent sur la terre au loin, et laissent une ligne ar-
gentée sur le ciel, mais étroite comme une chandelle
romaine.
* #
Nice. — Je regarde Nice comme un exil; surtout je
dois m'occuper de régler les jours, les heures des pro-
fesseurs. Lundi je recommence mes études si infernale-
ment interrompues parMlle Colignon.
Avec l'hiver viendra le monde, avec le monde la
gaieté. Ce ne sera plus Nice, mais un petit Paris, et les
courses ! Nice a son bon côté. Tout de même les six ou
sept mois qu'il faut passer me semblent une mer qu'il
faut traverser et sans quitter des yeux le phare qui me
guide. Je n'espère pas aborder, non, je n'espère que
voir cette terre, et la seule vue me donnera du carac-
tère, de la force pour vivre jusqu'à Tannée prochaine.
Et après? Et après!... ma foi, je n'ên sais rien!...
mais j'espère, je crois en Dieu, en sa bonté divine,
voilà pourquoi je ne perds pas courage.
« Celui qui habile sous sa protection trouvera son
repos dans la clémence du Tout-Puissant. Il te couvrira
de ses ailes; sous leur appui, tu seras en sûreté, sa vé-
rité te servira de bouclier, tu ne craindras ni les (lèches
qui parcourent les airs pendant la nuit, ni les fléaux
pendant le jour ! »
Je ne puis exprimer combien je suis émue et com
bien je reconnais la bonté de Dieu envers moi.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
35
Maman est couchée et tous :aous sommes autour
d'elle, lorsque le docteur, revenant de chez les Paton,
ditqu'Abramowich est mort ! C'est terrifiant, incroyable,
étrange 1... Je ne peux pas croire qu'il soit mort. On ne
peut pas mourir quand on est charmant, aimable. Il
me semble toujours que l'hiver il reviendra avec sa
fameuse pelisse et son plaid. C'est affreux, la mort!
Vraiment, je suis très fâchée de sa mort. Il y a donc des
G. . . , des S. . . qui vivent et un jeune homme comme Abra-
mowich meurt 1 Tout le monde en est consterne', même
Dina a laissé échapper une exclamation ! Je m'empresse
d'écrire une lettre à Hélène Howard. Tout le monde
est dans ma chambre lorsque cette triste nouvelle
arrive .
9 juin. — J'ai commencé l'étude du dessin; je me
sens fatiguée, molle, incapable de travailler. Les étés
à Nice me tuent, il n'y a personne, je suis prête à pleu-
rer, enfin je souffre. On ne vit qu'une fois. Passer un
été à Nice, c'est perdre la moitié de la vie. Je- pleure
maintenant, une larme est tombée sur le papier. Oh ! si
maman et les autres savaient combien cela me coûte de
rester ici, ils ne me garderaient pas dans cet AFFREUX
désert. Rien ne me préoccupe de lui, il y a si longtemps
que je n'en ai entendu parler I II me semble mort. Et
puis, je suis dans un brouillai d ; le passé, je mêle rap-
pelle à peine, le présent me semble hideux!... Je suis
toute changée, la voix enrouée, je suis laide; avant,
en me réveillant, j'étais rose et fraîche.... Mais qu'est-
ce qui me ronge ainsi? Que m'est-il arrivé, que m'arri-
vera-t-il?
On a loué la villa Bacchi. A dire vrai, c'est une peine
énorme de demeurer là; pour le bourgeois, ça va, mais
pour nous l... Moi, je suis aristocrate. J'aime mieux un
36
JOURNAL
gentilhomme îainé qu'un bourgeois riche, je vois plus
de charme dans du vieux satin ou de la dorure noircie
par le temps, des colonnes et des ornements passés,
que dans des garnitures riches, sans goût et se jetant
aux yeux. Un vrai gentilhomme ne mettra pas son
amour-propre à avoir des bottes brillantes, bien cirées
et des gants collants. Non que la mise doive être né-
gligée, non!... Mais entre le négligé noble et le né-
gligé pauvre il y a si grande différence!
* *
Nous quittons cet appartement, je le regrette beau
coup, non parce qu'il est commode et beau , mais parce
qu'il est un ancien ami, que j'y suis habituée. Quand
je pense que je ne verrai plus mon cher cabine t
d'études ! J'y ai tant pensé à lui ! Cette table sur
laquelle je m'appuie et sur laquelle j'écrivais tous les
jours tout ce qu'il y a de plus doux et de plus sacré
dans mon âme! Ces murs où mon regard se promenait
en voulant les percer et aller loin, loin ! Dans chaque
fleur du papier, je le voyais! Combien de scènes je m'i-
maginais dans ce cabinet, où il jouait le principal rôle.
Il me semble qu'il n'y a pas au monde une seule chose
à laquelle je n'aie pensé dans cette petite chambre,
en commençant par les plus simples jusqu'aux plus
bizarres.
*
* *
Le soir, Paul, Dina et moi, nous restons ensemble,
puis je suis restée seule. La lune éclairait ma chambre
et je n'ai pas allumé les bougies. Je suis sortie sur la
terrasse et j'entendis des sons lointains, de violons, gui-
tares et harmoniflûtes; je suis rentrée vite et me suis
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 37
mise à la fenêtre pour mieux écouter. G était un trio
charmant. Il y a longtemps que je n'ai écouté de la
musique avec tant de plaisir. Dans un concert, on est
plus occupé à examiner le public qu'à écouter, mais
ce soir, toute seule, au clair de la lune, j'ai dévoré, si
je peux parler ainsi, cette sérénade, car c'en était une.
Les jeunes gens Niçois nous ont joué une sérénade. On
ne peut être plus galant. Malheureusement les jeunes
gens à la mode ne veulent plus de ces amusements, ils
préfèrent passer leur temps dans les cafés chantants;
tandis que la musique... Qu'y a-t-il au monde de plus
noble que de chanter une sérénade comme dans l'an-
cienne Espagne? Ma parole, après les chevaux, je pas-
serais ma vie sous la fenêtre de ma belle et finalement
à ses pieds.
Je voudrais tellement avoir un cheval I maman me le
promet, ma tante aussi. Le soir dans sa chambre, je
suis venue de ma manière légère , pleine d'enthousiasme,
je le lui ai demandé, elle m'a sérieusement promis. Je
me couche tout heureuse. Tout le monde me dit que
je suis jolie ; sur ma foi, devant moi-même je ne crois
pas. Ma plume ne veut pas l'écrire. Je suis gentille
seulement, parfois jolie, je suis heureuse !...
*
* *
J'aurai un cheval ! A-t-on jamais vu une petite
comme moi avec un cheval de course? Je ferai fureur...
Quelle couleur de jockey ? Gris et iris? non, vert et rose
tendre. Pour moi, un cheval! Que je suis heureuse!
quelle créature je suis! Gomment ne pas verser de
ma coupe trop pleine à des pauvres qui n'ont rien?...
Maman me donne de l'argent, j'en donnerai la moitié
aux pauvres.
M. B.
38
JOURNAL
J'ai encore arrangé ma chambre, elle est plus jolie
lans la table au milieu : j'ai misplusieurs bagatelles, un
encrier, une plume, deux vieux chandeliers de voyage,
qui étaient depuis longtemps dans la boîte aux ou-
blis.
Le monde, c'est ma vie; il m'appelle, il m'attend, je
voudrais courir vers lui. Je n'ai pas l'âge encore d'aller
dans le monde. Mais il me tarde d'y être, pas par le
mariage, mais je voudrais que maman et ma tante
secouassent leur paresse. — Pas le monde de Nice, mais
de Pétersbourg, de Londres, de Paris; c'est là où je
pourrai facilement respirer, car les gênes du monde
sont mes aises.
Paul n'a pas encore de goût, il ne comprend pas la -
beauté des femmes. Je lui ai entendu dire : Belles, de
telles laideronnes ! Il faut que je lui donne des manières
et des goûts. Je n'ai pas encore beaucoup d'influence
sur lui, mais avec le temps j'espère... Maintenant, d'une
façon à peine visible, je lui communique ma manière de
voir, je lui donne des sentiments de la plus sévère mo-
ralité, sous une forme frivole ; cela amuse, et c'est bien.
S'il se marie, il doit aimer sa femme, rien que sa femme.
Enfin j'espère, si Dieu le permet, lui donner de bonnes
idées.
Mardi 29 juillet. — Nous voilà parties pour Vienne;
le départ a été fort gai, en somme. J'étais, comme
toujours, l'âme de la partie.
Depuis Milan le pays est adorable, si vert, si plat,
qu'on peut étendre le regard jusqu'à l'infini, sans qu'on
craigne qu'une montagne se mette comme un mur
devant les yeux.
A la frontière autrichienne, comme je m'habillais à
la hâte, on a ouvert la portière et le médecin nous a par-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
39
fumées avec une poudre contre la maladie (que je n'ose
pas nommer) (1). Je me rendormis encore jusqu'à onze
heures. Je n'osais rouvrir les yeux. Quelle verdure,
quels arbres, quelles maisons propres, quelles gentille*
Allemandes, comme les champs sont cultivés! C'est char
mant, délicieux, superbe. Je ne suis pas du tout, comme
on dit, insensible aux beautés de la nature, mais au corî
traire. Je n'admire pas, sans doute, les roches arides,
les oliviers pâles, le paysage mort ; mais j'admire les
montagnes couvertes d'arbres, les plaines cultivées
délicieusement ou couvertes d'un tapis de velours, avec
des laboureurs, des femmes, des paysages.
Ici, je ne pouvais me lasser d'être à la fenêtre et
d'admirer. On va vite avec l'express, tout passe, tout
fuit et tout est si beau! voilà ce que j'admire de tout
mon cœur. A huit heures, je me suis assise, car j'étais
fatiguée; à une station, des petites Allemandes viennent
crier à nos oreilles : « Frïsch Wasser! Frisch Wasserl »
Dina a mal à la tête.
A propos, très souvent je tâche de savoir ce que j'ai
en face de moi-même, mais bien caché, la vérité enfin.
Car tout ce que je pense, tout ce que je sens, est seu-
lement extérieur. Eh bien, je ne sais pas, il me semble
qu'il n'y a rien. Comme, par exemple, quand je vois le
duc, je ne sais si je le hais ou je l'adore; je veux ren-
trer dans mon âme et je ne le puis. Lorsque j'ai à faire
un difficile problème, je pense , je commence, il me
semble que j'y suis; mais au moment où je veux ras-
sembler mes idées, tout s'en va, tout se perd, et ma
pensée s'en va si loin, que je m'étonne et je ne com-
prends rien. Tout ce que je dis n'est pas encore mon
fond, je n'en ai pas. Je ne vis qu'en dehors. Rester ou
(!) Le choléra.
40 JOTJP-NÀL
aller, avoir ou n'avoir pas, m'est égal; mes chagrins,
mes joies, mes peines n'existent pas. Si je m'imagine
•eulement ma mère ou H..., alors l'amour entre dans
moi. Et encore ce dernier, non ; cela me paraît telle-
ment incroyable que je n'y pense que dans les nuages;
je ne comprends rien.
m
• *
Il y a des gens qui disent qu'un mari et une femme
peuvent se permettre des distractions et s'aimer beau-
coup.
C'est un mensonge ; on ne s'aime pas, car lorsqu'un
jeune homme et une jeune fille sont amoureux l'un de
l'autre, est-ce qu'ils peuvent penser aux autres? Us
s'aiment et trouvent bien assez de distractions l'un
dans l'autre .
Une seule pensée, un seul regard pour une autre
femme prouvent qu'on n'aime plus celle que l'on a ai-
mée. Car, encore une fois, lorsque vous êtes amou-
reux, d'une femme, pouvez-vous penser à en aimer
une autre? Non. Eh bien, à quoi servent la jalousie et
les reproches? On pleure un peu et l'on doit se con-
soler, comme de la mort, en se disant que rien ne
peut y remédier. Le cœur plein d'une femme, il n'y a
pas de place pour une autre ; mais dès qu'il commence
à se vider, une autre y entre tout entière, dès qu'elle
y a mis un petit doigt.
(Écrit en marge à la date de Mars 1875 :)
J'ai raisonné alors avec assez de justesse, seulement
on voit que j'étais une enfant. Ces mots « amour » em-
ployés si souvent !... Pauvre moi I II y a des fautes de
DB MARIE BASIIKIRTSEFF.
41
français, tout serait à corriger. Je crois que j'écris
mieux, mais pas encore comme je le voudrais.
Dans quelles mains tombera mon jcurnal? Jusqu'à
présent, il ne peut intéresser que moi et mes proches.
Je voudrais devenir une personne telle que mon
journal fût intéressant pour tous. En attendant, je
continue pour moi, et ne sera-ce pas une belle chose
que de revoir toute ma vie?...
Vendredi 29 août, — Ce matin, j'ai été au marché
aux fruits avec la princesse; elle marchandait et je
donnais ce qu'on demandait. Je n'y vais qu'une fois par
hasard et je marchanderais!... J'ai donné quelques
sous aux enfants. Mon Dieu, quelle joie ! On me regar-
dait comme une Providence : je ne marchande pas et
je donne des sous. Une femme a dit : « Que vous êtes
gentille I » Oh I si le bon Dieu voulait jeter un regard
sur moi 1
Je suis rentrée à la maison, on me regarde, on
m'envie. J'ai commencé à arranger mes heures d'études,
je finirai demain ! Neuf heures d'étudespar jour. 0 mon
Dieu, donnez-moi de l'énergie, du courage pour étu-
dier; j'en ai, mais j'en veux encore.
2 septembre, — Le professeur de dessin est venu,
je lui ai donné une liste pour qu'il m'envoie les profes-
seurs du lycée. Enfin, je me mettrai à l'œuvre I A cause
de Mlle Colignon et du voyage, j'ai perdu quatre mois,
c'est énorme. Binsa s'est adressé au censeur, qui de-
mande une journée. Voyant la note que j'ai donnée, il
a demandé : Quel âge a la jeune fille qui veut étudier
tout cela et qui a su faire un tel programme? Cette
béte de Binsa a dit : Quinze ans. Aussi, je l'ai assez
grondé, je suis furieuse, enragée. Pourquoi dire que
4.
12
JOURNAL
j'ai quinze ans; c'est un mensonge. Il s'excuse en pré-*
tendant que par mon raisonnement j'ai vingt ans, qu'il
-a cru bien faire en disant deux ans de plus, qu'il ne
croyait pas, etc., etc. J'ai exigé aujourd'hui même, au
dîner, que cet homme dise au censeur l'âge que j'ai,
je Vax exigé.
Vendredi i 9 septembre. — Je conserve partout ma
bonne humeur; il ne faut pas s'attrister par des re-
grets. La vie est si courte, il faut rire autant qu'on
peut. Les pleurs viennent eux-mêmes, on peut les évi-
ter. Il y a des chagrins qu'on ne peut fuir; c'est la
mort et la séparation, et même cette dernière est ai-
mable, tant qu'on espère. Mais pour se gâter la vie
avec les petites misères, fi donc! Je ne fais aucun cas
des petites bagatelles; comme j'ai horreur des petits
ennuis de chaque jour, je les passe en riant.
Samedi 20 septembre. — Scalkiopoff est venu, et, je
ne sais plus à propos de quoi, a dit que les hommes
sont des singes dégénérés. C'est un petit avec des idées
de l'oncle Nicolas. « Alors, lui dis-je, vous ne croyez
pas en Dieu? » Lui : « Je ne puis croire qu'à ce que je
comprends. »
0 la vilaine bête ! tous ces garçons qui commencent
d avoir de la moustache pensent comme cela. Ce sont
de petits blancs-becs qui pensent que les femmes ne
peuvent pas raisonner et comprendre. Us les regar-
dent comme des poupées qui parlent sans savoir ce
qu'elles disent. Ils les laissent dire d'un air protecteur...
Je lui ai dit tout cela, à l'exception de vilaine bête et
blanc-bec. Il a sans doute lu quelque livre qu'il n'a pas
compris et dont il récite des passages. Il prouve que
Dieu ne pouvait créer, car, dans les pôles, on a trouvé
DE MARIE BASHIURTSEFF.
43
des ossements et des plantes glacés. Donc, cela a
vécu et maintenant il n'y a rien.
Je ne dis rien contre cela; mais notre terre n'était-
elle pas bouleversée par des révolutions diverses avant
la création de l'homme ? On ne prend pas à la lettre
que Dieu a créé le monde en six jours. Les éléments
se sont formés pendant des siècles, des siècles et des
siècles ! Mais Dieu est ; peut-on le nier, en voyant le
ciel, les arbres et les hommes eux-mêmes? Ne dirait-on
pas qu'il y a une main qui dirige, châtie et récompense,
et qui est celle de Dieu ?...
Lundi 13 octobre. — Je cherche ma leçon, lorsque
la petite Heder , ma gouvernante anglaise, me dit :
« Savez- vous que le duc se marie avec la duchesse M. ? »
J'approche le livre plus près de ma figure , car je
suis rouge comme le feu. J'ai senti comme un couteau
aigu s'enfoncer dans ma poitrine. Je commençais à
trembler si fort que je tenais le livre à peine. J'avais
peur de m'évanouir, mais le livre me sauva. Je feignis
de chercher pendant quelques minutes pour me cal-
mer. Je disais la leçon d'une voix entrecoupée par la
respiration qui tremblait. J'assemble tout mon courage
comme jadis pour me jeter du pont aux bains, et me
dis qu'il faut me dompter. J'ai fait une dictée pour ne
pas avoir le temps de parler.
Avec délices,, je vais au piano, j'essaye de jouer :
mes doigts sontraides et froids. La princesse vient me
prier de lui apprendre le croquet. « Avec plaisir », ré-
pondisse gaiement; mais la voix et la respiration trem-
blent toujours. — La voiture vient, je cours m'habiller.
Robe verte, mes cheveux sont couleur d'or, je suis
blanche et rose, je suis jolie comme un ange ou comme
une femne, Nous sortons. La maison de G... est ouverte,
44
JOURNAL
il y a des ouvriers, des maçons, il m'a semblé de,
experts; elle est partie... où? Je suppose en Russie
pour faire fortune.
Je pense tout le temps : Il se marie ! est-ce possible?
Je suis malheureuse ! pas malheureuse comme autre*
fois pour le papier d'une chambre eft le meuble de
l'autre ; mais réellement malheureuse !
Je ne sais pas comment dire à la princesse qu'il
se marie (car ils le sauront un jour) et il vaut mieux
que je le dise moi-même.
Je choisis un moment où elle s'assied sur un canapé,
la lumière derrière moi. On ne voit pas ma figure.
« Savez-vous une nouvelle, princesse? (nous parlons
russe,) le duc de H... se marie. » Enfin ! j'ai dit... Je n'ai
pas rougi, je suis calme, mais ce qui s'est fait en moi,
dans mon fond!!!
Depuis le moment malheureux où cette péronnelle
m'a dit cette horreur, je continue à être essoufflée
comme si j'avais couru une heure, et le même sènti-
ment, le cœur me fait mal et bat.
J'ai joué du piano avec furie, mais, au milieu delà
fougue, mes doigts faiblissent et je m'adosse àla chaise.
Je reprends, — même histoire, — et cinq minutes au
moins, j'ai commencé et cessé. Il se forme dans mon
gosier quelque chose qui empêche la respiration. Dix
fois je saute du piano au balcon. Mon Dieul ô quel
état!...
*
* *
Nous allons nous promener, mais Nice n'est plui
Nice, G.... non plus! La vue de sa villa ne me faisait
plus rien. Tout cela s'attache au duc, et c'est pour cela
que mon cœur se déchire àla vue de ces deux maisons
IE MARIE BASKKIRTSIlîT.
vides!... Tout ce qui m'attachait à Nice, c'était lui, je
hais Nice et la supporte à peine. Je m'ennuie! Ah ! je
m'ennuie !...
Mon âme rêveuse
Ne songe qu'à lui.
Je suis malheureuse,
L'espoir a fui...
Mon Dieu, sauvez-moi du malheur ! Mon Dieu, par-
donnez-moi mes péchés, ne me punissez pas! C'est
fini!... fini !... Ma figure devient violette lorsque je
pense que c'est fini!...
Aujourd'hui, je suis heureuse, je suis gaie de pouvoir
croire que ce n'était pas vrai, parce que la terrible
nouvelle n'a pas été répétée, et je préfère l'ignorance
à la triste vérité.
Vendredi 17 octobre. — Je jouais du piano, lors-
qu'on apporta les journaux; je prends le Galignanïs
Messenger y et leS premières lignes qui tombent sous mes
yeux parlaient du mariage du duc de H...
Le journal ne tomba pas de mes mains, au contraire,
il y resta collé, attaché. Je n'avais pas la force de
rester debout, je m'assis et je relus ces lignes fou-
droyantes encore dix fois, pour bien m'assurer que je
ne révais pas. 0 charité divine ! qu'ai-je lu? Mon Dieu !
qu'ai-je lu! Je ne puis écrire le soir, je me jette à
genoux et je pleure. Maman entre et, pour qu'elle ne
me voie pas ainsi, je feins d'aller voir si le thé est
prêt, Et je dois prendre une leçon de latin I A torture I
46
JOURNAL
à supplice ! Je ne puis rien faire, je ne puis rester tran-
quille. Il n'y a pas de paroles au monde pour dire ce
que je sens; mais ce qui me domine, m'enrage, me tue,
c'est la jalousie, l'envie; elle me déchire, me rend
enragée, folle !.. Si je pouvais la faire paraître 1 mais il
faut la dissimuler et être calme, je n'en suis que plus
misérable. Lorsqu'on débouche du Champagne, il
mousse et se calme, mais lorsqu'on entr'ouvre seule-
ment le bouchon pour faire mousser , pas assez pour
calmer!... Non, cette comparaison n'est pas juste, je
souffre, je suis brisée !!!...
J'oublierai sans doute, avec le temps !... Dire que
mon chagrin sera éternel, serait ridicule , il n'y a rien
d'éternel ! Mais le fait est qu'à présent je ne peux pen-
ser à autre chose. 11 ne se marie pas, on le marie. Ce
sont des machineries de sa mère. (1 880.) Tout ça pour
un monsieur que jai vu une dizaine de fois dans la rue,
que je ne connais pas et qui ne sait pas que j'existe.)
Oh je le déteste ! je ne veux pas, je veux le voir avec
elle l Ils sont h Bade, à Bade que j'aimais tant! Ces
promenades où je le voyais, ces kiosques, ces maga-
sins !...
(Relu tout cela en 1880, ça ne me fcfê plus rien.)
Aujourd'hui, je change dans ma prière tout ce qui a
rapport à lui, je ne prierai plus Dieu pour être sa
femme !...
Me séparer de cette prière me semble impossible,
mortel ! je pleure comme une bête ! Allons ! allons 1 ma
fille, soyons raisonnable !
G'est fini, eh bien ! c'est fini. Ah ! je vois maintenan
qu'on ne fait pas ce qu'on veut 1
Préparons-nous au supplice de changer de prière.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 47
Ohl c'est le plus cruel sentiment du monde, c'est la fin
de tout.
Amen!
Samedi 18 octobre. — J'ai fait ma prière, j'ai omis
la prière pour lui et pour tout enfin. J'ai senti comme si
on m'arrachait le cœur, comme si je voyais emporter
le cercueil d'un mort bien-aimé. Tant qu'il était encore
là, ce cercueil, on est malheureux, mais pas encore
autant que lorsqu'on sent le vide partout.
Je m'aperçois que lui était l'âme de ma prière qui est
à présent calme, froide, raisonnable, tandis qu'avant
elle était vive et passionnée et brûlante!! Il est
mort pour moi et on a emporté le cercueil î C'était
une douleur mouillée et c'est une douleur sèche; que sa
volonté soit faite! J'avais l'habitude de lui envoyer
des signes de croix de tous les côtés, ne sachant
où il est; je ne l'ai pas fait aujourd'hui et mon cœur
bat.
Je suis une étrange créature, personne ne souffre
comme moi, et pourtant je vis, je chante, j'écris. Comme
je suis changée depuis le 13 octobre, jour fatal! La souf-
france est constamment sur ma figure Son nom n'est
plus une chaleur bienfaisante; mais c'est du feu, c'est
un reproche, un réveil de jalousie, de tristesse. C'est le
plus grand malheur qui puisse arriver à une femme, je
sais ce que c'est!... triste moquerie !
Je commence à penser sérieusement à ma voix, je
voudrais si bien chanter! A quoi bon, maintenant?
Il était dans mon âme comme une lampe, et cette
lampe s'est éteinte. Il fait noir, sombre, triste, on ne
sait pas de quel côté marcher. Avant, dans mes petits
ennuis, je trouvais toujours un point d'appui, une
lumière qui me guidait et me donnait de la force dans
48
JOURNAL
mes petites misères, et à présent, j'ai beau chercher,
regarder, tâter, je ne trouve que le vide et l'obscurité.
C'est affreux ! affreux 1 lorsqu'on n'a rien au fond de
l'âme.,.
Mardi 21 octobre. — Nous rentrons, on dîne déjà,
et nous recevons un petit savon de maman pour avoir
mangé avant dîner. La charmante vie de famille s'a-
gite. Paul est grondé par maman ; grand-papa em-
pêche maman , il se mêle où il n'a rien à faire et par
cela anéantit le respect de Paul pour maman. Paul
s'en va, barbotant comme un domestique. Je vais dans
le corridor pour prier grand-papa de ne pas empêcher
l'administration et de laisser maman faire ce qu'elle
veut. Car c'est un crime de soulever, par manque de
tact seulement, les enfants contre leurs parents. Grand-
papa s'est mis h crier; cela m'a fait rire, toutes ses
bourrasques me font toujours rire et me font ensuite
pitié pour tous ces malheureux qui n'ont pas de mal-
heurs et qui se martyrisent à force de ne rien faire.
Mon Dieu, si j'avais dix ans de plus I surtout si j'étais
libre ! Mais comment faire quand on a les pieds et les
mains liés par des tantes, grand-papa, les leçons, les
institutrices, la famille?... Quel bataclan, mille trom-
pettes I...
Ma douleur n'est plus aiguë, effarouchée et inat-
tendue; mais elle est lente, calme et raisonnable; ella
n'est pas pour cela plus faible.
Non ! non !... il ne me reste que le souvenir et, si je
le perds, je serai bien malheureuse !...
Je parle d'un style si fleuri que cela devient bête; et
dire que je ne lui jamais parlé, je l'ai vu dix ou quinze
fois de près et puis de loin ou en voiture ; mais j'ai en-
tendu sa voix et je ne l'oublierai jamais ! Plus je dis, plus
DE MARIE BA.SHKIRTSEFF,
49
je voudrais dire. Je ne'peux cependant écrire ce que je
sens! Je suis comme ces peintres malheureux qui
inventent un tableau au-dessus de leurs forces.
Je l'aime et je l'ai perdu, voilà tout ce que je peux
dire, et cela dit plus que tout au monde !
Après dîner, j'ai chanté et enchanté toute l'orageuse
famille !...
Samedi 25 octobre. — Hier soir , on frappe à ma
porte et on vient me dire que maman est très malade ;
je descends tout endormie et je trouve, dans la salle à
manger, maman assise, dans un état affreux; autour,
tout le monde avec des faces troublées. Je vois qu'elle
est bien mal. Elle veut me voir, dit-elle, avant de mou-
rir. Je suis saisie d'horreur; mais je ne le fais pas pa-
raître. C'est une attaque de nerfs terrible, jamais ce
n'a été aussi fort. Tout le monde est au désespoir. On
envoie chercher les docteurs Reberg et Macari. On &
expédié des domestiques de tous côtés pour «Marcher
des remèdes. Jamais je ne pourrai donner une idée de
cette horrible nuit. Je suis restée tout le temps dans un
fauteuil près de la fenêtre; il y avait assez de monde
pour faire ce qu'il fallait, d'ailleurs je ne sais pas soi-
gner. Jamais je n'ai tant souffert ! Si ! le 13 octobre,
j'ai souffert, mais d'une autre manière.
Un moment, maman s'est trouvée très mal, je ne
pouvais me contenir et ma première pensée a été de
prier. Les médecins allaient et venaient continuelle-
ment. Enfin, on parvint à coucher maman dans sa
chambre, et nous étions tous autour du lit. Mais elle
ne va pas mieux... Le souvenir de cette nuit me fail
frémir. Les médecins disent que ces attaques sont dan-
gereuses; mais, grâce h Dieu, cette fois, le danger est
passé. Nous sommes plus tranquilles tous, et nous res»
M. B. 5
50
JOURNAL
tons dans sa chambre. Gomme la mer après une grande
tempête devient calme et semble gelée, ainsi nom
étions tous, après de si grands troubles, assis si calme-
ment que je ne comprenais pas ce qui s'était passé.
Mardi 28 octobre. — Pauvre maman ne va pas
mieux ; ces bourreaux de médecins lui ont mis un vési-
catoire qui la fait souffrir horriblement. Le meilleur
remède, c'est de l'eau fraîche ou du thé; c'est naturel
et simple.
Si l'homme doit mourir, il meurt avec le secours de
tous les médecins du monde ; si, au contraire, il ne
doit pas mourir, il ne mourra pas, si même il est seul
et sans aucun secours.
Raisonnez bien calmement, il me semble qu'il vaut
mieux se passer de toutes les horreurs pharmaceu
tiques.
Oh! comme je voudrais avoir vingt ans! je ne suis
rien qu'une rêveuse, sans avenir et pleine d'ambition;
c'est comme mon affliction! c'est comme ma vie! je
l'avais préparée dans mes pensées, et en un instant
tout s'est écroulé.
Bien que le duc soit mort pour moi, je pense à lui.
Je suis dans les nuages; tout est devenu incertain
pour moi, je n'ai plus de prière à Dieu.
Paul ne veut rien faire; il n'étudie pas, il n'est pas
assez sérieux, il ne comprend pas qu'il doit étudier,
cela me chagrine. Mon Dieu, inspire-lui la sagesse,
fais-lui comprendre qu'il doit étudier, inspire-lui ua
peu d'ambition, un peu, juste assez pour être quelque
chose. Mon Dieu ! entends ma prière, dirige-le, garde-le
contre tous ces mécréants qui le déroutent!...
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
51
Jamais un homme au-dessous de ma position ne
pourra me plaire, tous les gens communs me dégoûtent,
m'énervent. Un homme pauvre perd la moitié de soi-
même; il semble petit, misérable et a l'air d'un pion.
Tandis qu'un homme riche, indépendant, porte avec
lui l'orgueil et a un certain air confortable. L'assu-
rance a un certain air victorieux. Et j'aime en H... cet
air sûr, capricieux, fat et cruel; il a du Néron.
Samedi 8 novembre. — Il ne faut jamais se laisser
trop voir, même à ceux qui nous aiment. 11 faut s'en
aller au beau milieu et laisser des regrets, des illu-
sions. On paraîtra mieux, on semblera plus beau. On
regrette toujours ce qui est passé; on aura le désir de
vous revoir, mais ne contentez pas ce désir immédia-
tement; faites souffrir : pas trop cependant. La chose
qui coûte trop de peines perd, après tant de difficultés.
On s'attendait à mieux. Ou bien faites trop souffrir,
plus que trop... alors vous êtes reine.
Je crois que j'ai la fièvre, je suis très bavarde, sur-
tout lorsque je pleure intérieurement. Personne ne
s'en douterait. Je chante, je ris, je plaisante, et plus je
suis malheureuse, plus je suis gaie. Aujourd'hui je ne
suis pas capable de remuer la langue, je n'ai presque
rien mangé.
Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens.
Je suis bête, folle, offensée superbement. Il me semble
qu'on me vole en me prenant le duc, mais, vraiment
c'est comme si on me prenait mon bien. Quel état
désagréable ! je ne sais comment m'exprimer, tout me
semble trop faible; pour un rien j'emploie les expres-
sions les plus fortes et, lorsque je veux parler sérieuse-
ment, je me trouve à sec; c'est comme... Non, assez!
Si je continue à tirer des conclusions, dns exemples et
JOURNAL
des ressemblances, je n'en finirai pas. Les idées se
poussent, se confondent,, et finissent par s'évaporer.
Ce n'est que maintenant que, regardant maman
comme une étrangère, je découvre qu'elle est ravis-
sante, belle comme le jour, bien que fatiguée par
toutes sortes d'ennuis et de maladies. Lorsqu'elle parle,
elle a la voix si douce, sans être flûtée, mais mâle et
douce; des manières jolies, bien que naturelles et
simples.
Je n'ai pas vu, dans ma vie, une personne moins
pensant à elle que ma mère. Elle est la nature toute
naturelle; et si elle pensait un peu à sa toilette tout le
monde l'admirerait. On a beau dire, la toilette fait
beaucoup. Elle s'habille de débris, de je ne sais pas
quoi. Aujourd'hui elle a une jolie toilette et, ma parole
d'honneur, elle est adorable 1
Samedi 29 novembre. — Je ne suis pas un moment
tranquille, je voudrais me cacher, loin, loin ! où il n'y
a personne. Je reviendrais à moi peut-être.
Je sens la jalousie, l'amour, l'envie, la déception,
Famour-propre blessé, tout ce qu'il y a de hideux dans
ce monde ! . . . Par-dessus tout je sens sa perte ! je l'aime !
Que ne puis-je retirer tout ce que j'ai dans mon âme !
mais, si je ne sais pas ce qui s'y passe, je sais seule-
ment que je suis très tourmentée, que quelque chose
me ronge, m'étouffe, et tout ce que je dis, ne redit pas
la centième partie de ce que je sens.
La figure couverte d'une main, tandis que de l'autre
je tiens le manteau qui m'enveloppe tout entière, même
la tête, pour être dans l'obscurité, pour rassembler mes
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
pensées qui s'envolent de tous côtés et ne laissent que
confusion en moi. Pauvre tête!
Une chose me tourmente, c'est que dans quelques
Années je me moquerai et j'aurai oublié! — (1875.)
Il y a deux ans de cela et je ne me moque pas et je n'ai pas
oublié! — toutes ces peines me sembleront enfantillage,
affectation. Mais non, je t'en conjure, n'oublie pas !
Lorsque tu liras ces lignes, retourne en arrière, pense
que tu as treize ans, que tu es à Nice, que cela se
passe en ce moment! pense que c'est vivant alors!...
tu comprendras!... tu seras heureuse!...
Dimanche 30 novembre. — Je voudrais qu'il se ma-
rie plus vite, je suis toujours comme cela; quand il y
a quelque chose de désagréable, au lieu de l'éloigner,
je voudrais le rapprocher. Pour partir de Paris , je
pressai à l'heure du départ tout le monde ; je savais
qu'il fallait avaler cette pilule. De môme, pour arriver
à Nice, je brûlai d'y arriver plus vite pour ne plus
attendre. Car l'attente est plus terrible que l'événement
lui-même.
1874
Dimanche 4 janvier. — Comme il est doux de se
réveiller naturellement! Mon réveil n'a pas sonné et
j'ouvre les yeux de moi-même; c'est comme lorsqu'on
est en bateau, on s'oublie, et lorsqu'on se réveille on
est arrivé.
Vendredi 9 janvier. — En rentrant de promenade,
je me disais que je ne serais pas comme les autres, qui
sont sérieuses comparativement et réservées. Je ne
comprenais pas comment ce sérieux vient? comment
de l'enfance on passe h l'état de jeune fille ! Je me de-
mandais : Comment cela vient-il? Peu à peu ou en un
jour? Ce qui mûrit, développe ou change, c'est un
malheur ou l'amour. Si j'étais un bel esprit, je dirais
que c'est synonyme ; mais je ne le dis pas, car, l'a-
mour, c'est ce qu'il y a de plus beau au monde. Je me
compare à une eau qui est gelée au fond et ne s'agite
qu'à la surface, car rien ne m'intéresse et ne m'amuse
dans mon FOND.
JOURNAL
1 i janvier. — Je brûle d'impatience pour que de-
main soir arrive, 42 janvier*, la veille du nouvel an
russe, pour faire la bonne aventure devant une glace.
La tante Marie nous raconte des choses saisissantes :
elle-même faisait la bonne aventure devant le miroir,
elle vit son mari et plusieurs choses qui ne sont pas
encore accomplies. Elle dit aussi qu'on voit des hor-
reurs et des frayeurs. J'étais si animée et agitée que
je ne peux rien manger. J'ai résolu de faire la bonne
aventure!...
A onze heures et demie du soir, je m'enferme : j'ar-
range les glaces et m'y voilà! enfin!... Pendant long-
temps, je ne voyais rien, puis, peu à peu, je distinguai
quelques petites figures, mais pas plus grandes que
10 ou 12 centimètres. Je vis une multitude de têtes
seulement, coiffées de la manière la plus bizarre du
monde : toques, perruques, bonnets démesurés, tout
cela tourné; puis je distingue une femme, qui me res-
semble, en blanc, un fichu sur la tête, le coude appuyé
sur une table ; le menton sur les mains , mais légè-
rement, les yeux levés ; puis elle se dissipe. Je vois
un plancher d'église en marbre blanc et noir, et au
milieu un groupe costumé, plusieurs assis ou debout;
je n'ai pas bien compris. Il m'a semblé voir sur la
gauche plusieurs hommes, comme dans un brouillard,
un homme en habit, et une fiancée; mais les figures
étaient invisibles.
Au centre encore, un homme dont je ne puis voir la
figure. Ce qui dominait, ce sont les têtes coiffées, et
puis je suppose, moi, toutes sortes de costumes qui
changeaient à chaque instant. Les scènes étaient très
brillantes. Tout à fait au commencement, les garni-
tures du miroir, réfléchies sans fin, me parurent un
pistant comme un cercueil; mais je m'aperçus de l'er*
DE MARIE BÀiEKÎRTSEFT.
57
reur. Il faut savoir que j'étais un peu agitée; je pen-
sais 1 chaque minute que je verrais quelque chose d'af-
freux. Demain, je raconterai cela à tous, car c'est
étrange; j'aurais sans doute vu mieux, mais j'ai re-
mué le miroir et les yeux. J'ai commencé la nouvelle
année en rencontrant ces costumes et coiffures indéfi-
niment étranges et fantastiques.
Vive Tannée 1874 en Russie et adieu à 1873!
Jeudi 24 juin. — Tout cet hiver, je ne pouvais pous*
ser un son ; j'étais au désespoir, je croyais avoir perdu
la voix, et je me taisais et je rougissais quand on m'en
parlait ; maintenant elle revient, ma voix, mon trésor,
ma fortune! Je la reçois les larmes aux yeux, et je me
prosterne devant Dieu!... Je ne disais rien, mais j'étais
cruellement chagrinée, je n'osais en parler, et j'ai prié
Dieu et il m'a entendue!... Quel bonheur! quel plaisir
que de bien chanter! on se croit toute-puissante, on se
croit reine! on est heureuse! heureuse de son propre
mérite. Ce n'est pas l'orgueil que donne l'or, ni le titre.
On est plus qu'une femme, on se sent immortelle. On
se détache de la terre, on monte au ciel! Et tout ce
monde qui est suspendu à vos lèvres, qui écoute votre
chant comme une voix divine, qui est électrisé, en-
thousiasmé, ravi!... Vous les dominez tous!... Après la
véritable royauté, c'est celle que l'on doit chercher.
La royauté de la beauté ne vient qu'ensuite, car elle
n'est pas toute-puissante sur tout le monde; mais le
chant enlève l'homme de la terre ; il plane dans un
nuage pareil à celui dans lequel Vénus apparut à
Enée!
Nice 4 juillet. — Nous allons à l'église de Saint-
58
JOURNAL
Pierre, les demoiselles seules. J'ai bien prié, agenouil-
lée et le menton appuyé sur ma main très blanche
et fine ; mais , me souvenant où j'étais , je cachais
les mains et m'arrangeais de façon à m'enlaidir en
guise de pénitence. Je suis de l'humeur d'hier , j'ai
mis la robe et le chapeau de ma tante. En sortant de
ïéglise, nous voyons A... passer en voiture et ôter son
misérable chapeau niçois.
Dans mes dispositions, je ne peux rentrer chez moi;
je mène ma compagnie au couvent qui est en face de
l'église et qui communique par une porte de derrière
avec la maison habitée par les SapogenikofF. Nous en«
irons dans le couvent, apportant sur nos ailes tant de
joie et de folie que l'air sanctifié est remué, et les
sœurs calmes , blanches , sont égayées et montrent
derrière les portes des faces curieuses. Nous voyons
la mère supérieure à travers sa double grille ; elle est
depuis quarante ans au couvent... Misère! De là, nous
montons au parloir des pensionnaires, et je fais danser
la sœur Thérèse. Elle veut me convertir et me vante
e couvent, et moi, je veux aussi la convertir et lui
vante le monde.
Nous sommes jusqu'au cou dans la religion catholi-
que. Eh bien, je.comprends la passion qu'on peut avoir
pour les églises et couvents.
Mardi 6 juillet. — Rien ne se perd dans ce monde.
Si on cesse d'aimer l'un, on porte immédiatement cette
affection sur l'autre, même sans le savoir, et quand on
n'aime personne , on se trompe. Si on n'aime pas un
homme, c'est un chien ou un meuble, et avec la même
force , seulement sous une autre forme. Si j'aimais,
je voudrais être aimée comme j'aimerais, je ne souffri-
rais rien, pas même un mot dit par un autre. Un pa-
DE MARIE BASHKIRTSKFF.
59
reiL amour est introuvable. Aussi n'aimerai-je jamais,
car personne ne m'aimera comme je sais aimer.
14 juillet. — On a parle' du latin, du lycée, des exa-'
mens ; cela me donne une furieuse envie d'étudier, et
quand Brunet vient, je ne le fais pas attendre, je lui
demande des renseignements sur les examens. 11 m'en
donne de tels , qu'après un an de préparation , je me
sens capable de me présenter pour le baccalauréat ès
sciences. Nous en parlerons.
Je travaille le latin depuis février de cette année,
nous sommes en juillet. En cinq mois, j'ai fait, au dire
de Brunet, ce qu'on fait au lycée en trois ans. C'est pro-
digieux ! Jamais je ne me pardonnerai d'avoir perdu
cette année, ce sera un chagrin immense, je ne l'oublie-
rai jamais!...
15 juillet. — Hier au soir , j'ai dît à. la lune, après
avoir quitté les Sapogenikoff : « Lune , ô belle lune ,
fais-moi voir celui que j'épouserai de mon vivant. »
Après, il ne faut plus prononcer une parole, et Ton
dit que l'on voit en rêve celui qu'on épousera.
Ce sont des bêtises. J'ai vu S. et A., deux impossibi-
lités!
Je suis de mauvaise humeur, je manque tout, rien
ne me réussit. Je serai punie pour mon orgueil et mon
arrogance stupide. Lisez cela, bonnes gens, et apprenez l
Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous
les écrits qui ont été, sont ou seront. C'est une femme
avec toutes ses pensées et ses espérances, déceptions,
vilenies, beautés, chagrins, joies. Je ne suis pas
encore une femme entière, mais je le serai. On pourra
me suivre de l'enfance jusqu'à la mort. Car la vie d'une
personne, une vie entière, jBans aucun déguisement
60
JOURNAL
ni mensonge, est toujours chose grande et intéres-
sante.
Vendredi 16 juillet. — En raison des transmigrations
de l'amour, tout ce que je contiens en ce moment est
concentré sur Victor, un de mes chiens. Je déjeune, et
lui en face de moi, sa bonne grosse tête sur la table.
Aimons les chiens, n'aimons que les chiens! Les hom-
mes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant,
c'est sale un chien , cela vous regarde manger avec
des yeux avides, cela s'attache pour le manger. Ce-
pendant, je ne nourris jamais mes chiens, et ils m'ai-
ment. Et Prater qui m'a abandonnée par jalousie pour
Victor et a passé à maman !.... Et les hommes, est-ce
que ça ne demande pas à être nourri, est-ce que ce n'est
pas vorace et mercenaire?
J'évite ma fatalité, je n'irai pas en Russie, ne voulant
pour rien au monde manquer le centenaire de Michel-
Ange. La Russie sera aussi bien l'année prochaine,
mais pour le centenaire il faudra vivre encore cent ans,
lequel espoir je n'ai pas... Et puis, si je ne vais pas en
Russie, c'est que Dieu le veut ainsi. Tout ce qui se fait
se fait pour le mieux, dit un proverbe russe. On n'évite
pas sa destinée, dit encore un autre proverbe.
Je vais encore dire à la lune : « Lune, ô belle lune,
fais-moi voir en dormant celui que j'épouserai de mon
vivant. »
Samedi i 7 juillet. — On dit qu'en Russie, il y a un
as de faquins qui veulent la Commune, c'est une hor-
reur. Tout diviser et avoir tout en commun. Et leur
maudite secte est si répandue que les journaux font des
appels désespérés à la société. Est-ce que les pères de
famille ne mettront pas un terme à cette infection? Ils
DE MARIE BASHKIRTSEÎ F.
61
veulent tout anéantir. Plus de civilisation, plus d'art,
plus de belles et grandes choses. Simplement les moyens
matériels pour subsister. Le travail aussi en commun,
personne n'aura le droit de s'élever par quelque mérite
que ce soit au-dessus des autres. On veut anéantir les
Universités, l'enseignement supérieur, pour réduire la
Russie en une espèce de caricature de Lacédémone.
J'espère que Dieu et l'empereur les confondront. Je
prierai Dieu de préserver mon pays de ces bêtes féroces.
— D... paraît frappé de tout ce que je dis et s'étonne de
trouver en moi une telle fièvre de la vie. Nous parlons
de nos meubles, il manque de tomber à la renverse à la
description de ma chambre. « Mais c'est un temple, un
conte des Mille et une Nuitsl s'écrie-t-il ; mais on doit y
entrer à genoux. C'est prodigieux, unique, remarqua-
ble. » Il veut débrouiller mon caractère, me demande
si j'effeuille des marguerites. — « Oui, très souvent,
pour savoir si le dîner sera bon. — Mais comment, une
chambre si poétique, si féerique, et à côté de cela
demander à une marguerite si le chef a réussi un
dîner? oh 1 mais non, c'est incroyable !» — Ce qui
l'amuse, c'est que j'assure avoir deux cœurs. Je me
plaisais à le faire crier et s'étonner pour une multitude
de contrastes. Je montais au ciel et sans transition
aucune je retombais sur la terre, ainsi de suite : je
m'exhibe comme une personne qui veut vivre et s'a-
muser et ne soupçonne pas la possibilité d'aimer. Et lui
s'étonne, dit qu'il a peur de moi, aue c'est prodigieux,
surnaturel, affreux 1
Ce que j'aime le mieux quand il nry a personne
pour qui être, c'est la solitude.
Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que
jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant
et gracieux ; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai
M. B. $
62
JOURNAL
l'air d'un de ces portraits du' premier Empire ; pour
compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre
et tenir un livre à la main. J'aime la solitude devant
une glace pour admirer mes mains si blanches, si fines,
et à peine roses à l'intérieur.
C'est peut-être bête de se louer tellement; mais les
gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, et
je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de
m'humilier et m'abaisser par une fausse modestie. On
s'abaisse en parole quand on est sûr d'être relevée;
mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai, et on me
croira laide et bête; ce serait absurde!
Heureusement ou malheureusement, je m'estime un
tel trésor que personne n'en est digne , et ceux qui
osent lever les yeux sur ce trésor, sont regardés par
moi comme à peine dignes de pitié. Je m'estime une
divinité et ne conçois pas qu'un homme comme G...
puisse avoir l'idée de me plaire. A peine pourrais-je
traiter d'égal un roi. Je crois que c'est très bien. Je
regarde les hommes d'une telle hauteur , que je suis
charmante pour eux, car il ne sied pas de mépriser
ceux qui sont si bas. Je les regarde comme un lièvre
regarderait une souris.
Jeudi 29 juillet. — Nous devions partir aujourd'hui,
j'ai subi tous les ennuis qui accompagnent un départ.
On se fâche, on court, on oublie, on se rappelle, on
crie; je suis toute déferrée, et voilà qu'on parle de res-
ter jusqu'à samedi.
Mon oncle Étienne voudrait remettre. Il n'a le cou-
rage de rien. C'est un caractère !
Il devait quitter la Russie au commencement d'avril
et n'est parti qu'en Juillet. C'est impatientant, nous
restons. En voyant que je suis contrariée et que je dig
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
63
que je ne partirai plus, chacun plie devant moi, et je
fais la capricieuse
Lundi 2 août, — Après une journée de magasi-
niers, de couturiers et de modistes, de promenade et
de coquetterie , je passe un peignoir et lis mon
ami Plutarque.
J'ai une imagination gigantesque ; je rêve les galan-
teries des siècles passés et, sans m'en douter, je suis la
plus romanesque des femmes, et que c'est malsain !
Je me pardonne très facilement l'adoration pour le
duc, car je le trouve digne de moi sous tous les rap-
ports.
Mardi i 7 août. — J'ai rêvé de la Fronde ; je ve-
nais d'entrer au service d'Anne d'Autriche, elle se dé-
fiait de moi, et je la conduisais au milieu du peuple
mutiné, en criant : Vive la Reine! et le peuple criait
après moi : Vive la Reine !
Mercredi 18 août. — Nous passons la journée à
m'admirer, maman m'admire, la princesse G. m'admire ;
elle dit continuellement que je ressemble à maman ou
à sa fille; or, c'est le plus grand compliment qu'on
puisse faire. On ne pense de personne mieux que de
soi. C'est que, vraiment, je suis jolie. A Venise, dans
la grande salle du Palazzo Ducal, la peinture du plafond
par Paul Véronèse représente Venise sous les traits
d'une femme grande, blonde, fraîche; je rappelle cette
peinture. Mes portraits photographiques ne pourront
jamais bien me représenter, la couleur manque, et ma
fraîcheur, ma blancheur sans pareilles sont ma prin-
cipale beauté. Mais qu'on me mette de mauvaise hu-
meur, qu'on ne mécontente en quelque chose, que je
64
JOURNAL
me fatigue, adieu ma beauté! rien de plus fragile que
moi. Quand je suis heureuse, tranquille, alors seule-
ment je suis adorable.
Quand je suis fatiguée ou fâchée, je ne suis pas
belle, je suis plutôt laide. Je m'épanouis au bonheur
comme les fleurs au soleil. On me verra, on a le temps,
Dieu merci ! Je ne fais que commencer à devenir ce
que je serai à vingt ans.
Je suis comme Agar dans le désert, j'attends et je
désire une âme vivante.
Paris. Mardi 24 août, — J'espère entrer dans h»
monde, dans ce monde que j'appelle h grands cris et
à deux genoux, car c'est ma vie, mon bonheur. Je
commence à vivre et à tâcher de réaliser mes rêves
de devenir célèbre ; je suis déjà connue par bien des
gens. Je me regarde dans la glace et je me vois jolie.
Je suis jolie, que me faut-il de plus? Ne puis-je pas
tout avec cela? Mon Dieu, en me donnant ce peu de
beauté (je dis peu par modestie), c'est encore trop
venant de vous, ô mon Dieu! Je me sens belle, il me
semble que tout me réussira. Tout me sourit et je
suis heureuse, heureuse, heureuse!
Le bruit de Paris, cet hôtel grand comme une ville,
avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fu-
mant, regardant, m'étourdissent. J'aime Paris et mon
cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite, vite... (« Je
n'ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit D.. en me re-
gardant.») C'est vrai, je crains que ce désir de vivre à la
vapeur loit le présage d'une existence courte. Qui
Dfi MARIE ÏJÀSHIuRTSE^F £§
sait? Allons, voilà que je deviens mélancolique... Non,
je ne veux pas de mélancolie...
Dimanche 6 septembre, — Au Bois, il y a tant de
Niçois qu'un moment il m'a semblé être à Nice. Nice
est si beau en septembre I Je me souviens de Tannée
dernière, mes promenades matinales avec mes chiens,
ce ciel si pur, cette mer si argentée. Ici, il n'y a ni
^aatin, ni soir. Le matin, on balaye; le soir, ces in-
nombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je
ne sais distinguer le levant du couchant. Tandis que
là-bas on est si bien! On est comme dans un nid,
entouré par ces montagnes, ni trop hautes ni trop
arides. On G&t de trois côtés protégé comme par un
manteau gracieux et commode et, devant soi, on a
une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le
même et toujours nouveau. J'aime Nice ; Nice, c'est ma
patrie; Nice m'a fait grandir, Nice m'a donné la santéj
les fraîches couleurs. C'est si beau I On se lève avec le
jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, der-
rière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le
ciel bleu argent, si vaporeux et doux qu'on étouffe de
joie. Vers midi, il est en face de moi ; il fait chaud, mais
l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise qui
rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas
une âme sur la Promenade, sauf deux ou trois Niçois
assoupis sur les bancs. Alors je respire, j'admire.
Le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Mais le
soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune luit,
ce chemin immense dans la mer, qui semble être un
poisson aux écailles de diamant, et quand je suis à ma
fenêtre avec une glace devant et deux bougies, tran-
quille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
devant Dieu! Oh! non, on ne comprendra pas ce que je
M. B. 6.
66
JOURNAL
veux dire. On ne comprendra pas, parce que Ton n'o
pas éprouvé. Non, ce n'est pas cela; c'est que je suis
désespérée toutes les fois que je veux faire com-
prendre ce que je sens!!.. C'est comme dans un cau-
chemar quand on n'a pas la force de crier!
D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre
idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraî-
cheur, ces parfums de souvenir? On peut inventer, on
peut créer, mais on ne peut pas copier.. On a beau
sentir en écrivant, il n'en résulte que des mots com-
muns : bois, montagne, ciel, lune; tout le monde dit la
même chose. Et d'ailleurs, pourquoi tout cela, qu'im-
porte aux autres? Les autres ne comprendront jamais,
puisque ce ne sont pas eux, mais moi; moi seule, je
comprends, je me souviens. Et puis, les hommes ne
valent pas la peine qu'on prendrait pour leur faire com-
prendre tout cela. Chacun sent comme moi, pour soi.
Je voudrais arriver à voir les autres sentir comme moi,
pour moi; c'est impossible, il leur faudrait être moi.
Ma fille, ma fille, laisse cela tranquille, tu te perds
dans des subtilités. Tu deviendras folle, si tu t'achar-
nes après cela, comme jadis après ton fond.,. Il y a
tant de gens d'esprit! Eh bien, non! je voulais dire
que c'est à eux de démêler... Eh bien, non! Ils savent
créer, mais démêler, non, non, cent mille fois non!
Dans tout cela, ce qui est très clair, c'est que j'ai le mal
du pays de Nice.
Lundi 6 septembre. — Dans cet abattement et dans
cette douleur affreuse de touâ les instants, je ne maudi*
pas la vie, au contraire, je l'aime et je la trouve bonne.
Le croira-t-on? je trouve tout bon et agréable, jus-
qu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer,
j'aime me désespérer, j'aime à être chagrine et triste.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
67
Jé regarde tout cela comme autant de divertissements
et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait
cruel de me faire mourir quand je suis si accommo-
dante. Je pleure, je me plains, et en même temps cela
me plaît; non, pas cela.. Je ne sais comment dire..
Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable.
Et tout en demandant le bonheur, je me trouve heu-
reuse d'être misérable. Ce n'est plus moi qui me trouve
ainsi; mon corps pleure et crie; mais quelque chose
dans moi, qui est au-dessus de moi, se réjouit de tout.
Ce n'est pas que je préfère les larmes à la joie, mais,
loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je
la bénis et me dis : Je suis malheureuse, je me plains,
mais je trouve la vie si belle que tout me paraît beau
et heureux et que je veux vivre! Apparemment ce
quelqu'un qui est au-dessus de moi et qui se réjouissait
de tant pleurer est sorti ce soir, car je me sens bien
malheureuse 1
***
Je n'ai encore fait de mal à personne, et on m'a déjà
offensée, calomniée, humiliée 1 Comment puis-je aimer
les hommes! je les déteste, mais Dieu ne permet pas la
haine. Mais Dieu m'abandonne, mais Dieu m'éprouve.
Eh bien, s'il m'éprouve, il doit cesser l'épreuve. Il
voit comment je prends la chose ; il voit que je ne cache
pas ma douleur sous une lâche hypocrisie, comme ce
coquin de Job, qui, en minaudant devant Notre-
Seigneur, en a fait sa dupe.
***
Une chose me chagrine par-dessus tout, c'est, non
pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me
68
JOURNAL
cause cette suite de mésaventures. Non pas pour moi
■ — je ne sais si 0:1 me comprendra — mais parce que
je suis peinée de voir s'accumuler des taches sur une
robe Manche qu'on voulait conserver propre.
A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, non pas
peur moi, mais de pitié, car chaque chagrin est comme
une goutte d'encre tombant dans un verre d'eau, il ne
s'efface jamais et ajoute à ses prédécesseurs, rend le
verre d'eau claire gris, noir et sale. On a beau ajouter
de l'eau après, le fond crasseux reste toujours. Mon
cœur se serre parce que c'est chaque fois une tache
ineffaçable sur ma vie, dans mon âme. N'est-ce pas?
on sent une tristesse profonde en face d'une chose
irréparable, quelque insignifiante qu'elle soit.
Jeudi 9 septembre. — Nous sommes à Marseille,
l'argent n'est pas arrivé. Ma tante, pour ne pas me
faire attendre, est sortie pour engager ses diamants. Je
me sens plus près de Nice, de ma ville, car, quoi que
je dise, c'est ma ville. Je ne serai tranquille qu'à
Florence avec tous mes chiffons. J'ai fait brosser ma
robe et mon chapeau, et attends ma tante pour aller
faire un tour dans la ville.
J'ai acheté un roman dans je ne sais plus quelle
gare, mais il était si mal écrit, que, de peur de gâter
mon style déjà si mauvais, je l'ai jeté par la fenêtre et
je reviens à Hérodote que je vais lire à l'instant.
Ah! le beau résultat! Pauvre tante! je me prosterne
devant elle. Dans quels lieux a-t-elle été? Quelles gens
elle a vus! Et tout cela pour moi! N'osant demander au
cocher où se trouvait le Mont-de-Piélé, elle lui demanda
où l'on conserve les diamants. Nous avons ri ensemble
de cet endroit où l'on conserve les diamants. A une
heure nous quittons cette ville qui sent si mauvais.
DE MARIE BÀSRKIRTSKFF.
6»
Dep jis Antibes, je m'égosille à chanter des chan-
sons niçoises, au grand ébahissemeU des employés des
gares. Plus nous approchions, plus mon impatience
croissait.
***
La voilà, cette Méditerranée après laquelle je soupi-
rais! Ces arbres noirs ! Et il fait justement un clair de
lune qui illumine ce chemin dans la mer.
Calme parfait; ii roulement de voiture ni mouve-
ment perpétuel de ces hommes qui me paraissaient des
petits bonshommes, de ma fenêtre du Grand-Hôtel.
Calme, silence, obscurité mal éclairée parla lune qui
se cache; à peine quelques lanternes qui courent les
unes après les autres.
J'entre dans ma chambre, dans mon cabinet de toi-
lette; j'ouvre la fenêtre pour voir le château, toujours le
même, et l'heure sonnait, je ne sais plus quelle heure,
et mon cœur s'est serré !
Ah ! je puis bien nommer cette année": l'année des sou-
pirs! Je suis un peu fatiguée, mais j'aime Nice!... j'aime
Nice!
Vendredi 10 septembre (Voyage à Florence). — Le?,
moustiques m'ont réveillée dix fois la nuit; mais je
me réveille un peu pâle , et à mon aise. Ah! les An-
glais savent bien ce qu'ils entendent par Home. Quelle
qu'elle soit, la maison est l'endroit le plus agréable;
ça ne tient ni au confortable ni à la richesse, car
voyez notre maison, tout est sens dessus dessous, à peine
les meubles nécessaires, désordre, désolation, et pour-
tant j'y suis bien : c'est que je suis chez moi, à moi, à
moi!...
Je ne pense pas même à mes robes, je trouve tout
70 JOURNAL
bien. 0 Nice, je ne pensais jamais la revoir avec de
tels transports ! et si on m'avait entendue jurer et la
maudire depuis Marseille, on dirait que je la déteste.
C'est mon habitude de mal parler des gens et des
choses que j'aime.
***
Je marche silencieuse et blanche comme une ombre,
en recueillant mes souvenirs épars par toute la Pro-
menade. Nice, pour moi, c'est la Promenade des An-
glais. Chaque maison, chaque arbre, chaque poteau de
télégraphe est un souvenir bon ou mauvais, amoureux
ou commun. Il me semble que je reviens de Spa,
d'Ostende, de Londres. Tout est pareil. 11 y a même
cette odeur de bois qui est particulière aux meubles
neufs.
Je monte chez moi, je fais une délicieuse coiffure
Empire et mets ma robe blanche. La robe du portrait.
C'est une grande robe comme les statues, avec les
manches que je retrousse au-dessus du coude, décol-
letée devant rondement, un peu derrière, de façon à
laisser voir la naissance du cou, avec une large valen-
ciennes retombante. Le vêtement flottant et serré h la
taille par un ruban et sous la poitrine aussi par deux
rubans cousus et noués devant par un simple nœud.
Pas de gants, pas de bijoux. Je suis enchantée de moi.
Sous cette laine blanche, mes bras blancs,, oh! mais
blancs!... je suis jolie, je suis animée. Oh I suis-je vrai-
ment à Nice?
Dimanche 12 septembre. — Le soir à Florence. La
ville me paraît médiocre, mais l'animation est grande.
À tous les coins de rue on vend les melons d'eau par
monceaux. Ces melons d'eau si rouges et si frais me
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
71
tentèrent beaucoup. Notre fenêtre donne sur la place
et sur l'Arno. Je me fais apporter un programme
des fêtes; le premier jour était aujourd'hui. Je croyais
que mon cousin Victor-Emmanuel saurait profiter de
l'occasion si belle qui lui est offerte : le centenaire de
Michel Angelo Buonarroti! Sous ton règne, faquin' !!
et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu n6
leur donnes pas des fêtes comme on n'en a jamais vul
Et tu ne fais pas tapage!!! 0 roi, ton fils, ton petit-
fils et leurs fils régneront et n'auront pas cette occa-
sion, ô grosse masse de chair! 0 roi sans ambition,
sans amour-propre! Il y a bien des congrès de toutes
sortes, des concerts, des illuminations, un bal au Ca-
sino, l'ex-palais Borghèse... mais pas un roi!... Rien
comme j'aime ! rien comme je veux !...
Lundi 13 septembre. — Voyons,[que je rassemble un
peu mes idées. Plus j'ai h raconter, moins j'écris...
C'est que je suis impatientée, énervée, quand j'ai
beaucoup à dire.
Nous parcourons toute la ville en landau et en toi-
lette. Oh! que j'aime ces maisons sombres, ces porti-
ques, ces colonnes, cette architecture massive, gran-
diose ! Soyez honteux, architectes français, russes,
anglais, cachez-vous sous terre! Palais de paco-
tille de Paris, enfoncez-vous, croulez sous terre.
Pas le Louvre, il est « incritiquable », mais le reste.
Jamais on n'atteindra à cette magnificence superbe des
Italiens. J'ouvris de grands yeux envoyant les pier-
res immenses du Palazzo Pitti !... La ville est sale,
presque en guenilles, mais combien de beautés il y al
0 cité de Dante, des Médicis, de Savonarole! que tu
es pleine de superbes souvenirs pour ceux qui pensent,
qui sentent, qui savent! Que de chefs-d'œuvre!
Ta
JOURNAL
que de ruines! 0 faquin de roi, oh! si j'étais
r einel...
***
J'adore la peinture, la sculpture, l'art enfin partout
où il se trouve. Je pourrais passer des journées en-
tières dans ces galeries; mais ma tante est souffrante,
elle a peine à me suivre, et je me sacrifie. D'ailleurs, la
vie est devant moi, j'aurai le temps de revoir.
Au Palazzo Pitti, je ne trouve pas un costume à
copier, mais quelle beauté, quelle peinture!...
Faut-il le dire? c'est que je n'ose pas... On criera :
Haro! haro! — Allons, en confidence!. Eh bien, la
« Vierge à la chaise » de Raphaël ne me plaît pas. La
figure de la Vierge est pâle, le teint n'est pas naturel,
i'expression est plutôt d'une femme de chambre que
de la sainte Vierge, mère de Jésus... Oh! mais, il y a
une « Madeleine » du Titien qui m'a ravie. Seulement —
il y a toujours un seulement — elle a des poignets trop
gros et des mains trop grasses : de belles mains d'une
femme de cinquante ans. Il y a des choses de Ru-
bens, de Van Dyck, ravissantes. Le « Mensonge » par
Salvator Rosa est très naturel, très bien. Je ne juge pas
en connaisseur; ce qui ressemble le plus à la nature
me plaît le plus. La peinture n'a-t-elle pas pour but
d'imiter la nature?
J'aime beaucoup la grasse et fraîche figure de la
femme de Paolo Veronese, peinte par lui. J'aime le
genre de ses figures. J'adore Titien, Van Dyck; mais
ce pauvre Raphaël!... Pourvu que personne ne sache
ce que j'écris! on me prendrait pour une bête. Je ne
critique pas Raphaël, je ne le comprends pas; avec le
temps, sans doute je comprendrai ses beautés. Cepen-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
le portrait du pape Léon... je ne sais plus com-
tien... X, je crois, est admirable.
Une « Vierge avec l'enfant Jésus, » de Murillo, a
Attiré mon attention; c'est frais, c'est naturel.
A ma grande satisfaction, j'ai trouvé la galerie des
tableaux plus petite que je ne pensais. C'est assassi-
nant, ces galeries sans fin, ce labyrinthe plus terrible
que celui de Crète.
J'ai passé deux heures dans le palais, je ne me suis pas
assise un instant et je ne suis pas fatiguée !... C'est que
les choses que j'aime ne me fatiguent pas. Tant qu'il
y a tableaux et surtout statues à voir, je suis de fer.
Ah ! si on me faisait marcher dans les magasins du
Louvre ou du Bon Marché, même chez Worth, alors je
pleurerais au bout de trois quarts d'heure.
Aucun voyage ne m'a aussi satisfaite que celui-ci,
je trouve enfin des choses dignes d'être vues. J'adore
ces sombres palais Strozzi. Et j'adore ces portes im-
menses, ces cours superbes, ces galeries, ces colon-
nades. C'est majestueux, c'est grand, c'est beau!... Ah!
le monde dégénère; on a envie de crouler sous terre en
comparant les constructions modernes à ces pierres
gigantesques entassées les unes sur les autres et mon-
tant jusqu'au ciel. On passe sous des ponts qui réunis-
sent des palais à une hauteur prodigieuse...
0 ma fille, ménage tes expressions ; que diras-tu de
Rome?
1875
Nice. — Jeudi 30 septembre. — Je descends dans
mon laboratoire et, ô horreur I toutes mes fioles, tous
mes ballons, tous mes sels, tous mes cristaux, tous
mes acides, tous mes tubes sont débouchés et entassés
dans une sale caisse avec le plus grand désordre. Je
me mets en fureur, m'assieds par terre et commence
de finir de briser les choses qui l'étaient à moitié
Quant à ce qui est intact, je ne le touche pas, je ri
m'oublie jamais.
— Ah ! vous avez cru que Marie est partie, donc elle
est morte ! On peut tout casser, tout disperser ! criais-je
en brisant toujours.
Ma tante au commencement se taisait, puis :
— Est-ce que c'est une jeune fille? c'est un monstre,
une horreur !
Au milieu de ma colère, je ne puis m'empêcher de
sourire. Car celte a/faire est tout à l'extérieur, elle n'est
pas dans mon fond, et, en ce moment, j'ai le bonheur
de toucher mon fond, donc je suis parfaitement tran-
76
JOURNAL
quille et je regarde tout cela comme si cela concernait
une autre que moi.
Vendredi 1er octobre. — Dieu ne fait pas ce que je
le prie de faire, je me résigne (pas du tout, j'attends).
Oh ! que c'est ennuyeux d'attendre et de ne pouvoir rien
faire qu'attendre ! Tout cela abîme la femme : les con-
trariétés, les résistances des choses d'alentour.
« Si l'homme après sa naissance et dans ses pre-
« miers mouvements n'éprouvait pas de résistance dans
« le contact des choses d'alentour, il arriverait à ne
« pas se distinguer I avec le monde extérieur, à croire
« que ce monde fait partie de lui-même, de son corps;
« à mesure qu'il y atteindrait de son geste ou de son
« pas, il arriverait à se persuader que le tout n'est
« qu'une dépendance et une extension de son être per-
« sonnel, il dirait avec confiance : L'Univers, c'est
a moi. »
Vous avez bien raison de dire que c'est trop bien
fait pour être de moi, aussi ne chercherai-je pas à
vous le faire accroire. C'est un philosophe qui Ta dit
et je le répète. Eh bien, c'est comme cela que j'avais
rêvé de vivre, mais le contact des choses d'alentour
m'a fait des bleus, ce dont je suis excessivement
fâchée.
*
« *
Toutes les personnes qui me plaisaient^ j'ai osé les
comparer avec le duc. C'est étrange, eh bien, h
toutes les occasions il me revient tout entier et j'en
remercie Dieu, car il est ma lumière. Oh! quelle dif-
férence! comme je me souviens!... Tout mon bonheur
consistait à l'apercevoir, je restais sur la terrasse, je
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
77
le voyais passer quelquefois et je revenais folle à la
maison. Je me jetais dans les bras de Colignon, je
cachais ma figure sur sa poitrine, elle me laissait
faire et puis doucement me faisait lever et me condui-
sait à la leçon, tout étourdie encore, ivre de bonheur!
. Oh! que je comprends bien cette expression ivre de
bonheur, car je l'étais. Je ne le regardais pas comme
un semblable, je n'ai jamais sérieusement pensé à U
connaître. Le voir... le voir encore... et voilà tout ce
que je demandais!... Je l'aime encore et je l'aimerai
toujours!...
Qu'il est bon de parler de lui !... Comme ce souvenir
est pur ! . . . En y pensant, je sors de cette fange niçoise,
je m'élève, je l'aime.
Quand je pense à cela, je ne puis beaucoup écrire,
je pense, j'aime et c'est tout.
• *
Les désordres dans la maison sont un grand clia-
grin pour moi; les détails du service, les chambres
sans meubles, cet air de dévastation, de misère me
fendent le cœur ! Mon Dieu, prenez-moi en pitié et aidez-
moi à arranger cela. Je suis seule. Pour ma tante,
tout lui est égal : que la maison croule, que le jardin
dessèche... Je neparle même pas des détails... Et moi,
ces détails mal soignés m'énervent, me gâtent le
caractère. Quand tout est beau, confortable et riche
autour de moi, je suis bonne, gaie, et bien. Mais la
désolation et le vide me font désolée et vide de tout.
L'hirondelle s'arrange son nid, le lion sa fosse, com-
ment l'homme, si supérieur aux animaux, ne veut-il
rien faire ?
Si je dis : si supérieur, ça ne veut pas dire que je
M. B. 7.
78
JOURNAL
l'estime, non. Je méprise profondément le genre hu-
main et par conviction. Je n'attends rien de bon de lui.
IL n'y a pas ce que je cherche et espère : — une âme
bonne et parfaite. — Ceux qui sont bons sont bêtes, et
ceux qui ont de l'esprit sont ou rusés, ou trop occupés
de leur esprit pour être bons. De plus, chaque créa-
ture est essentiellement égoïste. Or cherchez-moi de
la bonté chez un égoïste. L'intérêt, la ruse, l'intrigue,
l'envie 1! Bienheureux ceux qui ont de l'ambition, c'est
une noble passion ; par vanité et par ambition on
tâche de paraître bon devant les autres et par mo-
ments, et c'est mieux que de ne l'être jamais.
Eh bien, ma fille, avez-vous épuisé toute votre
science? — Pour le moment oui. — Au moins ainsi
j'aurai moins de déceptions!... Aucune lâcheté ne me
chagrinera, aucune vilaine action ne me surprendra.
Il arrivera sans doute un jour où je penserai avoir
trouvé un homme, mais ce jour-là je me tromperai
laidement. Je prévois bien ce jour. Je serai aveuglée,
je dis cela maintenant que je vois clair... mais à ce
compte., pourquoi vivre? puisque tout est vilenie et
scélératesse dans ce monde?... Pourquoi? Parce que je
comprends que c'est ainsi, moi. Parce que, quoi qu'on
dise, la vie est une fort belle chose. Et parce que, sans
trop approfondir, on peut vivre heureusement. Ne
compter ni sur l'amitié ni sur la reconnaissance, ni sur
la fidélité, ni sur l'honnêteté; s'élever bravement au-
dessus des misères humaines et s'arrêter entre elles
et Dieu. Prendre tout ce qu'on peut de la vie et vive-
ment; ne pas faire de mal à ses semblables,
ne pas laisser échapper un instant de plaisir, s'arran-
ger une vie commode, bruyante et magnifique ; s'élever
absolument et autant que possible au-dessus des
autres; être puissantl Oui, puissant! puissant! Pai
DE MARIE BASÏÏKIRTSEFF.
79
n'importe quoi 1... Alors on est craint ou respecté.
Alors on est fort , et c'est le comble de la félicité
humaine, parce qu'alors les semblables sont muse-
lés, ou par lâcheté ou par autre chose, et ne vous
mordent pas.
N'est-il pas étrange de m'entendre raisonner de la
ôorte? Oui, mais ces raisonnements chez un jeune chien
comme moi sont une nouvelle preuve de ce que vaut
le monde... Il faut qu'il soit bien imbibé de saleté et
de méchanceté pour qu'en si peu de temps il m'ait
tellement attristée. J'ai quinze ans seulement.
Et cela prouve la divine miséricorde de Dieu, car
lorsque je serai complètement initiée aux laideurs de
ce monde, je verrai qu'il n'y a que Lui tout en haut
dans le ciel, moi tout en bas sur la terre. Cette convic-
tion me donnera une plus grande force. Je ne tou-
cherai aux choses vulgaires que pour m'élever et je
serai heureuse quand je ne prendrai pas à cœur les
petitesses autour desquelles les hommes tournent,
combattent, se mangent et se déchirent, comme des
chiens affamés.
Yoilà bien des motsl Et où vais-je m'élever? Et
comment? Oh! des visions!...
Je m'élève mentalement, toujours mentalement,
mon âme est grande, je suis capable d'immenses
choses, mais à quoi tout cela me sert-il? puisque je
vis dans un coin sombre, ignorée de tousl
Tenez, voilà que je regrette mes fichus semblables!
Mais je ne les ai jamais dédaignés, je les cherche au
contraire; sans eux, il n'y arien en ce monde. Seule-
ment, seulement je les estime ce qu'ils valent et je
veux m'en servir.
La multitude, c'est tout. Que m'importent quelques
80
JOURNAL
êtres supérieurs, il me faut tout le monde, il me faut
de l'éclat, du bruit.
Quand je pense que... Revenons au mot éternelle-
mentennuyeux et nécessaire... Attendons!... Ah! si Ton
savait combien il me coûte d'attendre!
Mais j'aime la vie, j'aime les ennuis comme les
joies. J'aime Dieu et j'aime son monde avec toutes ses
vilenies, et malgré toutes ses vilenies, et peut-être
même à cause de toutes ses vilenies.
* •
Il fait très bon encore, l'air est doux, la lune est
claire, les arbres sont noirs, Nice est belle; je ne
préférerais pas la plus belle vue du monde à celle que
j'ai de ma fenêtre. Il fait beau, mais il fait triste,
triste, triste.
Je lirai encore un peu, puis j'irai continuer mon
roman cérébral.
Pourquoi ne peut-on jamais parler sans exagérer?
Mes réflexions noires seraient justes, si elles étaient un
peu plus calmes ; leur forme violente leur ôte de leur
naturel.
Il y a de froides âmes, il y a de belles actions et il
y a des cœurs honnêtes, mais par élans et si rarement
qu'on ne peut les confondre avec tout le monde.
On dira peut-être que j'ai ces idées parce que je
suis contrariée par quelque chose; mais non, j'ai
mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne
cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans ce
journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous
silence ni une pensée ni un doute. Je me reproduis
aussi fidèlement que me le permet mon pauvre
esprit. Et si on ne me croit pas, si on cherche à voir
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
SI
au delà ou en dedans de ce que je dis, tant pis ! On
ne verra rien, car il n'y a rien.
Samedi 9 octobre. — Si j'étais née princesse de
Bourbon comme Madame de Longue ville, si j'avais
pour serviteurs des comtes; pour parents et amis, des
rois ; si, dès les premiers pas dans la vie, je n'avais
rencontré que des têtes baissées, que des courtisans
empressés, si je n'avais marché que sur des
blasons, et dormi que sous des dais royaux, si j'avais
toute une suite d'aïeux, les uns plus glorieux, plus
fiers que les autres; si j'avais tout cela, il me sem-
ble que je ne serais ni plus fière, ni plus arrogante que
je ne suis.
0 mon Dieu, combien je vous bénis! Ces idées qui
me viennent de vous, me retiendront dans le droit
chemin et ne me feront pas un instant quitter des yeux
l'étoile lumineuse vers laquelle je marche ?
Je crois qu'en ce moment je ne marche pas du tout.
Mais je marcherai, et pour si peu an ne dérange pas
une aussi belle phrase . ..
Ah ! je suis lasse de mon obscurité I Je dessèche
d'inaction, je moisis dans les ténèbres. Le soleil, le
soleil, le soleil!...
De quel côté me viendra-t-il ? Quand? où ? comment?
Je ne veux rien savoir, pourvu qu'il vienne!
Dans mes moments de folie de grandeur, tous les
objets me semblent indignes d'être touchés, ma plume
se refuse à écrire le nom de tous les jours. Je regarde
avec un dédain surnaturel tout ce qui m'entoure et
puis je me dis, en soupirant : Allons, du courage, ce
temps n'est qu'un passage qui me conduit où je serai
bien.
82
JOURNAL
Vendredi 15 octobre. — J'oublie ! Ma tante est allée
acheter des fruits devant l'église Saint-Reparate, dana
la ville de Nice.
Les femmes tout de suite ont fait cercle autour de
moi. J'ai chanté à demi-voix ie Rossigno che volà.
Cela les a enthousiasmées et les plus vieilles se mirent
à danser; j'ai dit ce que je sais en niçois. En un mot,
triomphe populaire. La marchande de pommes me fit
la révérence en s' écriant : Che bella regina !
Je ne sais pourquoi les gens du commun m'aiment et,
moi-même, je me sens bien entre eux, je me crois
reine, je leur parle avec bienveillance et m'en vais
après une petite ovation comme aujourd'hui. Si j'étais
reine, le peuple m'adorerait.
Lundi 27 décembre. — J'ai fait un drôle de rêve.
Je volais très haut au-dessus de la terre, une lyre
à la main dont les cordes se défaisaient à chaque
instant, et je ne parvenais h en tirer aucun accord.
— Je m'élevais toujours, je voyais des horizons immen-
ses, des nuages bleus, jaunes, rouges, mélangés,
dorés, argentés, déchirés, étranges, puis tout devenait
gris, puis de nouveau éblouissant; et je m'élevais
toujours jusqu'à | ce qu'enfin j'arrivais à une si grande
hauteur que c'était effrayant; mais je n'avais pas peur,
les nuages semblaient gelés, grisâtres et brillants
comme du plomb. Tout devint vague, j'avais ma lyre
à la main toujours avec ses cordes mal tendues, et au
loin sous mes pieds était une boule rougeâtre. la terre.
*
Toute ma vie est dans ce journal, mes plus calmes
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
83
moments sont ceux où j'écris. Ceux-là sont peut-être
mes seuls moments calmes.
Si je meurs bientôt, je brûlerai tout, mais si je meurs
vieille, on lira ce journal. Je crois qu'il n'y a pas
encore de photographie, si je puis m'exprimer ainsi,
de toute une existence de femme, de toutes ses pensées,
de tout, de tout. Ce sera curieux.
Si je meurs jeune, bientôt, et si par malheur ce
journal n'est pas brûlé, on dira : Pauvre enfant! elle a
aimé, et tout son désespoir vient de là I
Qu'on le dise, je ne veux pas prouver le contraire,
car plus je dirai, moins on me croira.
Qu'y a-t-il de plus stupide, de plus lâche, de plus vil
que le genre humain ? Rien ! rien ! Le genre humain a
été créé pour la perdition du... Bon, j'allais dire pour
la perdition du genre humain.
Il est trois heures du matin, et, comme dit ma tante,
en veillant je ne gagnerai rien.
Ah ! je suis impatiente. Mon temps viendra, je veux
bien le croire, mais quelque chose me dit qu'il ne vien-
dra jamais, que je passerai toute ma vie à attendre...
toujours attendre. Et attendre... attendre 1...
Je suis fâchée et je n'ai pas pleuré, je ne me suis
pas couchée par terre. Je suis calme. C'est mauvais
signe; il vaut mieux être furieuse.
Mardi 2 8 décembre. — J'ai froid, ma bouche brûle.
Je sais bien que c'est indigne d'un esprit fort,
de s'abandonner à un vil chagrin, de se ronger les
doigts pour les dédains d'une ville comme Nice r mais
secouer la tête, sourire avec mépris et ne plus y penser
serait trop fort. Pleurer et rager me fait plus de plai-
sir.
Je suis arrivée à un tel énervement que chaque mor-
84
JOURNAL
ceau de musique qui n'est pas un galop me fait pleurer.
Dans chaque opéra je me retrouve, les paroles les plus
ordinaires me frappent au cœur.
Un pareil état ferait honneur à une femme de trente
ans. Mais à quinze ans avoir des nerfs, pleurer comme
une bête à chaque stupide phrase sentimentale !
Tout à l'heure encore je suis tombée à genoux en
sanglotant et en implorant Dieu, les bras étendus et
les yeux fixés devant moi, tout comme si Dieu était là,
dans ma chambre !
Il paraît que Dieu ne m'entend pas; pourtant je crie
assez fort. Je crois que je dis des impertinences au bon
Dieu.
En ce moment je suis si désespérée, si malheureuse
que je ne désire rien! Si toute la société ennemie de
Nice venait s'agenouiller devant moi, je ne bougerais
pas!
Si ! si I je lui donnerais un coup de pied ! Car enfin
qu'est-ce que nous leur avons fait ?
Mon Dieu, est-ce que toute ma vie sera ainsi ? !
Lundi, il y aura un tir aux pigeons; je ne m'en in-
quiète seulement pas. Et avant?
Je voudrais posséder le talent de tous les auteurs
réunis pour pouvoir donner une juste idée de mon
profond désespoir, de mon amour-propre blessé, de
tous mes désirs contrariés.
Il suffit que je désire pour que rien n'arrive !. . .
Trouverai-je jamais un chien de la rue, affamé et
battu par tous les gamins, un cheval qui depuis le
matin jusqu'au soir traîne des poids énormes, un âne
de moulin, un rat d'église, un professeur de mathéma-
tiques sans leçons, un prêtre destitué, un... diable quel-
conque assez écrasé, assez misérable, assez triste,
assez humilié, assez abattu, pour le comparer à moi?
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
85
Ce qu'il y a d'affreux chez moi, c'est que les humi-
liations passées ne glissent pas sur mon cœur, mais y
laissent leur trace hideuse !
Jamais vous ne comprendrez ma situation; jamais
vous ne vous rendrez compte de mon existence. Vous
rirez... riez, riez! Mais peut-être se trouvera-t-il quel-
qu'un qui pleurera. Dieu, ayez pitié de moi, entendez
ma voix; je vous jure que je crois en vous.
Une vie comme ma vie, avec un caractère comme
mon caractère ! 1 !
Je n'ai même pas les amusements de mon âge ! Je
n'ai même pas ce que chaque Américaine aux jupes
retroussées a; je ne danse même pas 1...
Mercredi 29 décembre. — Mon Dieu, si vous me
faites vivre comme j'aime, je vous promets, mon Dieu,
si vous me prenez en pitié, je vous promets d'aller
depuis Kharkoff jusqu'à Kieffàpied, comme les pèle-
rins. Si en outre vous satisfaites mon ambition et si
vous me rendez tout à fait heureuse, je vous promets
d'aller à Jérusalem et de faire le dixième du chemin
à pied.
N'est-ce pas un péché de faire ce que je fais? Des
saints ont fait des vœux, oui, mais j'aiTair de faire des
conditions. Non, Dieu voit que mon intention est
bonne, et, si je fais mal, il me pardonnera, car je désire
bien faire.
Mon Dieu, pardonnez-moi et prenez-moi en pitié,
faites que j'accomplisse mes promesses !
Sainte Marie, c'est peut-être bête, mais il me semble
que, comme femme, vous êtes plus clémente, plus
indulgente, prenez-moi sous votre protection, et je
jure de consacrer un dixième de mon revenu à toutes
sortes de bonnes œuvres... Si je fais mal, c'est sans le
vouloir. Pardon !
M. B. 8
1876
Rome. — Samedi 1er janvier. — 0 Nice, Nice,
y a-t-il une plus jolie ville- au monde après Paris?
Paris et Nice, Nice et Paris 1 La France, rien que la
France, on ne vit qu'en France.
Il s'agit d'étudier, puisque je suis à Rome pour cela.
Rome ne me fait pas l'effet de Rome.
Est-ce bien Rome ? Peut-être me suis-je trompée ?
Vivre dans une autre ville que Nice, est-ce possible ?
Passer par des villes, les visiter, oui, mais s'y installer 1
Bast 1 je m'habituerai.
Et tous ces gens qui sont restés à Nice, il me semble
qu'ils restent dans la position où je les ai laissés et ne
bougeront que lorsque je serai de retour. Hélas ! ils
bougent sans moi, ils s'amusentsans moi et ne se fichent
pas mal de la « créature en blanc ».
Je voudrais, étant loin des yeux, être loin des langues.
On me dit qu'on s'occupe de moi. Je ne puis me l'ima-
giner.
Je ne pense qu'au mois de mai, quand je ferai mon
88
JOURNAL
entrée à Nice, quand j'irai à la promenade des Anglais,
le matin, sans chapeau, avec mes chiens.
Je suis ici comme une pauvre plante transplantée.
Je regarde par la fenêtre et, au lieu de la Méditerranée,
je vois de sales maisons; je veux regarder par l'autre
fenêtre et, au lieu du château, je vois le corridor de
l'hôtel. Au lieu de l'horloge de la tour, j'entends la
pendule de l'hôtel...
C'est vilain de prendre des habitudes et de détester
le changement.
Mercredi 5 janvier. — J'ai vu la façade de San-
Pietro, c'est superbe; elle m'a ravi le cœur, sur-
tout la colonnade gauche, parce qu'aucune maison ne
la dépasse, et ces colonnes avec le ciel pour fond pro-
duisent l'effet le plus saisissant. On se croirait dans la
vieille Grèce.
Le pont et le fort San-Angelo cont aussi d'après mon
idée.
C'est grand, c'est sublime.
Et le Coliséel
Qu'ai-je à, en dire après Byron?...
Lundi i 0 janvier. — Nous sommes allées chez
Mgr de Falloux; mais depuis vingt jours il ne quitte
pas son lit. De là chez la comtesse Antonelli, mais
elle a quitté Rome depuis dix jours. Enfin nous
allons au Vatican. Je n'ai jamais vu les grands de
près et je n'ai jamais su comment il fallait les
aborder, néanmoins mon instinct me disait que nous
ne faisions pas comme il fallait. Pensez, le cardinal
Antonelli, le pape de fait, sinon de nom, le ressort qui
faisait mouvoir toute la machine papale et <jui la sou-
tient encore à présent!
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
89
Nous arrivons avec une sublime confiance sous la co-
lonnade droite, j'écarte, non sans peine, la foule de
guides qui nous entoure, et au bas de l'escalier je
m'adresse au premier soldat venu et lui demande : son
Eminence. Ce soldat me renvoie au chef, qui me
donne un autre soldat assez drôlement mis, qui nous
fait monter quatre énormes escaliers de marbre de dif-
férentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour
carrée qui, à cause de l'inattendu, m'impose beaucoup.
Je ne supposais pas une pareille vue dans l'intérieur
d'un palais quel qu'il soit, bien que je sache, d'après
des descriptions, ce que c'est que le Vatican.
En voyant cette immensité, je ne voudrais pas qu'on
détruisît les papes. Ils sont déjà grands pour avoir fait
une telle grandeur, et dignes d'être honorés pour avoir
employé leur vie, leur puissance et leur or à laisser à
la postérité ce colosse abracadabrant qu'on nomme le
Vatican.
Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires,
et un officier et deux gardes vêtus comme des valets
de carte. Je demande encore son Eminence. L'officier
me prie poliment de donner mon nom, je l'écris, on
l'emporte et nous attendons. J'attends, tout en admirant
notre absurde escapade.
L'ofQcier me dit que l'heure est mal choisie, que le
cardinal est à table, et fort probablement il ne pourra
recevoir personne. En effet, l'homme revient et nous dit
que son Eminence vient de se retirer dans son appar-
tement et ne peut pas recevoir, se sentant un peu indis-
posée; mais que, si nous voulons avoir la complaisance
de laisser la carte en bas et de revenir « demain matin »,
elle nous recevra probablement.
Et nous partons, tout en riant de notre petite visite
au cardinal Antonelli
90
JOURNAL
Vendredi 14 janvier. — A onze heures est venu
Katorbinsky, mon jeune et polonais professeur de
peinture, et avec iui il a amené un modèle, une vraie
figure de Christ, en adoucissant un peu les lignes et les
nuances. Ce malheureux n'a qu'une jambe; il ne pose
que pour la tête. Katorbinsky m'a dit que c'est lui qu'il
prenait pour ses Christ.
Je dois avouer que je fus légèrement intimidée lors-
qu'on me dit de copier d'après nature, comme ça, tout
de suite, sans préparation ; je pris le fusain et dessinai
bravement les contours. — « C'est bien, dit le maître;
à présent faites la même chose avec le pinceau. » -
Je pris le pinceau et je fis ce qu'il disait.
— Bien, dit-il encore, à présent peignez.
Et je peignis et au bout d'une heure et demie c'était
fait.
Mon malheureux modèle n'avait pas bougé, et moi, je
n'en croyais pas mes yeux. Avec Binsa il me fallait deux
ou trois leçons pour le contour au crayon et pour copier
une toile, tandis qju'ici tout était fait en une fois et d'après
nature, contour, couleur, fond. Je suis contente de moi,
et si je le dis c'est que je le mérite. Je suis sévère et
c'est difficile de me contenter, surtout moi-même.
Rien ne se perd en ce monde. Où irait donc mon
amour? Chaque créature, chaque homme a une égale
partie de ce fluide renfermé en lui; seulement, d'après
sa constitution, son caractère et les circonstances, ii
paraît en avoir plus ou moins; chaque homme aime
continuellement, mais des objets différents, et lors-
qu'il paraît ne pas aimer du tout, le fluide s'en va
vers Dieu, ou vers la nature, en paroles, en écrits ou
simplement en soupirs ou en pensées.
DE MARIE BASBKIRTSEFF.
Maintenant il y a des créatures qui boivent, mangent,
rient et ne font pas autre chose; chez celles-là le fluide
est ou bien absorbé par les instincts animaux, ou bien
éparpillé sur tous les objets et sur tous les hommes ea
général, sans distinction, et ce sont là les personnes
qu'on nomme bienveillantes et qui en général ne
gavent pas aimer.
Ily a aussi des créatures qui n'aiment personne, comme
on dit vulgairement. C'est inexact, elles aiment tou-
jours quelqu'un, mais d'une façon différente des autres,
qui leur est particulière. Mais^il y a encore des mal-
heureux qui véritablement n'aiment pas, parce qu'ils
ont aimé, et qu'ils n'aiment plus. Encore une
erreur! ils n'aiment plus, dit-on, bien... Pour-
quoi souffrent-ils alors? Parce qu'ils aiment toujours
et pensent ne plus aimer. Ou à cause d'un amour
contrarié ou de la perle d'une personne chère.
Chez moi, plus que chez tout autre, le fluide s'est fait
sentir et se montre sans cesse; si je le renfermais eu
moi-même, il me ferait éclater.
Je le répands comme une pluie bienfaisante sur un
indigne géranium rouge qui ne s'en doute même pas.
C'est une de mes fantaisies. Il me plaît, et j'imagine un
tas de choses, et je m'habitue à penser à lui et une fois
habituée, je me déshabitue difficilement.
Je suis triste ! je crains de craindre... Car lorsque je
crains une vilenie, elle arrive toujours. Je n'ose pas
prier Dieu, car je n'ai qu'à prier, pour que ce que
je demande n'arrive pas. Je n'ose pas rester sans
prier, car après je dirais : Ah I si j'avais prié Dieu !
Décidément je vais prier, au moins je n'aurai rien à
me reprocher.
Jeudi 20 janvier. — Aujourd'hui Facciotti m'a
92
JOURNAL
fait chanter toutes mes notes ; j'ai trois octaves moins
deux notes. Il a été émerveillé. Quant à moi, je ne me
gens pas de joie. Ma voix, mon trésor ! mon rêve, c'est
de me mettre glorieusement sùr la scène. C'est pour moi
tout aussi beau que de devenir princesse.
Nous sommes allées dans l'atelier de Monteverde,
puis dans celui du marquis d'Epinay pour lequel nous
avions une lettre . D'Épinay fait des statues merveil-
leuses; il m'a montré toutes ses études, tous ses essais.
Madame M... lui a parlé de Marie comme d'un être
extraordinaire et artiste. Nous admirons et lui deman-
dons de faire ma statue. Gela coûtera vingt mille francs.
C'est cher, mais c'est beau. Je lui dis que je m'aime
beaucoup. Il mesure mon pied sur celui d'une statue,
le mien est plus petit; d'Epinay s'écrie que c'est Cen-
drillon.
Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je
brûle de me faire sculpter.
*
* *
Dieu, entendez-moi 1 Conservez ma voix ; si je perds
tout, ma voix me restera. Moa Dieu, continuez à être
bon pour moi, faites que je ne meure pas de dépit et de
chagrin. J'ai tant envie d'aller dans le monde! Le
temps passe et je n'avance pas, je suis clouée à ma
place, moi qui veux vivre, vivre en courant... en che-
min de fer; moi qui brûle, qui bous, qui m'impatiente.
« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de vie », a dit
Doria de moi.
Si vous me connaissiez, vous auriez une idée de mon
impatience, de ma douleurl
Pitié I mon Dieu, pitié! Je n'ai que vous, c'est vdui
que je prie, c'est vous qui pouvez me consoler 1
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
93
Samedi 22 janvier. — Dina s'est fait coiffer par
un coiffeur, moi aussi; mais cet affreux animal m'ar-
range hideusement. En dix minutes je change tout
et nous partons pour le Vatican. Je n'ai jamais rien vu
de comparable aux escaliers et aux chambres que
nous traversons. Gomme à Saint-Pierre je ne trouve
rien à critiquer. Un domestique tout habillé de damas
rouge nous conduit dans une longue galerie adorable-
ment peinte, avec des médaillons en bronze incrustés
dans les murs et des camées. A droite et à gauche sont
des chaises assez dures, et au fond le buste de Pie IX,
au-dessous duquel se trouve un bon fauteuil doré, en
velours rouge. L'heure fixée était onze heures trois
quarts, mais à une heure seulement la portière s'ouvre
et après quelques gardes, des officiers en uniforme,
et entre plusieurs cardinaux, paraît le Saint-Père,
habillé de blanc avec un manteau rouge, et s'appuyant
sur une canne à pomme d'ivoire.
Je le connaissais bien par ses portraits, mais en réa-
lité il est beaucoup plus vieux, tant que sa lèvre infé-
rieure pend comme chez un vieux chien.
Tout le monde s'est mis à genoux ; le pape s'appro-
cha premièrement de nous et demanda qui nous étions;
un cardinal lisait les lettres d'audience et lui disait les
noms.
— Russes? Alors de Pétersbourg?
— Non, Saint-Père, dit maman, de la Petite-Russie.
— Ces demoiselles sont à vous? demanda-t-il en-
core*.
— Oui, Saint-Père.
Nous étions à droite ; ceux du côté gauche étaient à
genoux.
— ïlelevez-vous, relevez-vous, dit le Saint-Père.
Dina voulut se relever.
94
JOURNAL
— Non, dit-il, c'est pour ceux qui sont à gauche ,
vous pouvez rester.
Et il lui posa la main sur la tête de façon à la faire
incliner très bas. Puis il nous donna sa main à baiser
et passa à d'autres, adressant quelques mots à chacun.
Quand il passa du côté gauche, ce fut à notre tour de
nous relever. Ensuite il s'arrêta au milieu et de nouveau
on s'agenouilla, et il nous fît un petit discours en fort
mauvais français, comparant les demandes d'indul-
gences à l'approche du Jubilé, au repentir qui vient au
moment de mourir, et disant qu'il fallait gagner le ciel
peu à peu, en faisant tous les jours quelque chose
d'agréable à Dieu.
— C'est peu à peu qu'il faut gagner sa patrie, dit-il,
mais la patrie ce n'est pas Londres, ce n'est pas Saint-
Pétersbourg, ce n'est pas Paris, c'est le ciel ! Il ne faut
pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penseï
tous les jours, et non pas faire comme on fait à l'ap-
proche du Jubilé. Non è vero ? ajouta-t-il en italien se
tournant vers un de sa suite, anche il cardinale*** (le
nom m'échappe) lo sà.
Le cardinal apostrophé se mit à rire, ainsi que tous
les autres ; ça devait avoir un sens pour eux, et le saint
Père s'en alla très content et très souriant, après avoir
donné sa bénédiction aux personnes, aux chapelets, aux
images, etc. J'avais un chapelet que j'ai enfermé dans
ma boîte à savon, aussitôt rentrée.
Pendant que ce vieux bénissait et parlait, je priais
Dieu de faire en sorte que la bénédiction du pape me
fût une vraie bénédiction et que je fusse délivrée de tous
mes chagrins.
Il y avait là des cardinaux qui me regardaient, tout
comme s'ils étaient à la sortie de l'Opéra de Nice.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
95
Dimanche 23 janvier, — Ah! comme je m'en-
nuie ! Si au moins nous étions tous ensemble ! Quelle
folle idée de se séparer ainsi 1 II faut toujours être
ensemble, les ennuis sont moindres, on se sent mieux.
Jamais, jamais on ne se partagera plus en deux. Nous
serions cent fois mieux ensemble, grand-papa, ma
tante, tout le monde et Walitsky.
Lundi 7 février. — Au moment où nous descen-
dons de voiture à la porte de l'hôtel, je vois deux
jeunes Romains qui nous regardent rentrer. Aussitôt
nous nous mettons à table et les hommes se postent
au milieu de la place et regardent nos fenêtres.
Maman, Dina et les autres en riaient déjà; mais moi,
plus prudente, craignant de m'animer pour deux faquins
peut-être, car je n'étais pas sûre que ces hommes fus-
sent les mêmes que ceux de la porte de l'hôtel, j'en-
voyai Léonie dans une boutique en face, en lui recom-
mandant de bien examiner les deux personnes et de
venir me les décrire. Léonie revient et me décrit le
plus petit. « Ce sont des messieurs tout à fait comme il
faut, » dit-elle. — De ce moment on ne fait qu'aller aux
fenêtres, regardant au travers des jalousies, et faire de
l'esprit sur ces deux malheureux qui sont exposés à. la
pluie, au vent et à la neige.
Il était six heures quand nous sommes rentrées et
ces deux anges sont restés jusqu'à onze heures moins
un quart sur la place à nous attendre. Mais quelles
jambes il faut avoir pour rester cinq heures de-
bout ! -
Lundi 14 février. — L'Italien, selon sa coutume, est
venu ce soir. Maman a envoyé Fortuné acheter du
papier. Ce monsieur a arrêté Fortuné et lui a parié, et
36
JOURNAL
ainsi plusieurs fois. Voici le récit, qui, pour n'être pas
aussi classique que celui de Théramène, n'est pas
moins intéressant, assaisonné d'un accent niçois qui
n'est pas sans charme :
« Je suis descendu chercher du papier; alors ce
monsieur m'a parlé. Il m'a dit : Est-ce que c'est ici où
demeurent ces dames ? Je lui ai dit : Oui. Alors il m'a
dit : « Si elles voulaient visiter ma villa, je leur enverrais
un coupé ou un landau, ce qu'elles voudraient, » Alors,
je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors il m'a
dit que si, que vous le connaissiez. « La mère de ces
demoiselles me connaît et nous nous rencontrons tous
les soirs, à la villa Borghèse et au Pincio. » Alors je lui
ai parlé tant, qu'il m'a donné sa carte. Alors je vous
l'ai portée et je suis descendu. Il m'a de nouveau parlé.
Alors je lui ai dit que les dames m'ont défendu de
parler, et alors il m'a dit : « Je vais à la maison faire
une lettre; dans une demi-heure, je reviendrai et vous
descendrez pour la prendre. » Alors je lui ai dit que je
ne pouvais pas descendre à chaque instant. Alors il
m'a dit : « Que les dames laissent pendre un fil auquel
j'attacherai ma lettre et elles l'attireront sur le balcon.
Est-ce que ces dames ont du fil ? » Alors je lui ai dit
que vous ne le connaissiez pas. Alors, il m'a dit :
« Mais que ces dames disent par qui je puis leur être
présenté, et j'irai trouver cette personne. » Alors je ne
lui ai rien dit ; alors il m'a dit que c'était pour la de-
moiselle qui était hier à la villa Borghèse, en noir,
avec des cheveux pendants (c'était Dina). Alors il m'a
dit que si vous voulez visiter sa villa, il y fera rester
du monde et ira vous la montrer, et si vous voulez, il
vous enverra sa voiture... »
Il fallait voir cette mine de Fortuné, les mains
croisées derrière le dos, un pied en avant, la bouche
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
97
ouverte jusq u'aux oreilles, et les yeux canailles comme
chez le plus grand diable de la terre.
C'est presque espagnol, et nous en rions tant, que
Lola en est presque évanouie quelques minutes. Un
vrai roman de Rosine.
Au commencement, je me suis fâchée, j'ai trouvé
que c'était impertinent; mais en voyant quel plaisir
cela faisait à Dina et à sa mère, j'ai oublié ma colère,
pour me joindre au chœur joyeux des plaisanteries
amusantes.
Dina en a rougi comme une pivoine, ça va lui don-
ner ses airs vainqueurs et provocateurs; elle est désa-
gréable quand elle prend ces airs-là I
Ce monsieur a une villa, il a sans doute de la for-
tune. Dieu I s'il épousait Dina I je le désire plus qu'au-
cune chose, et justement on vient de nous envoyer des
robes de chez Worth, et la sienne est toute couverte de
fleurs blanches comme de la fleur d'oranger.
Mardi 15 février. — Rossi vient nous voir et de
suite on lui demande qui est ce monsieur, a C'est le
comte A..., le neveu du cardinal ! » Bigre ! il ne pou-
vait pas être autre chose.
Le comte A... ressemble à G... qui est parfaitement
beau, comme on sait.
Ce soir, comme il me regardait moins, j'ai pu le
regarder plus. J'ai donc regardé A... et je l'ai bien vu;
il est charmant, mais il faut ajouter que je n'ai pas de
chance et que ceux que je regarde ne me regardent
pas. Il m'a lorgnée, mais convenablement, comme le
premier jour. Il a aussi beaucoup posé et, quand nous
nous sommes levées pour sortir, il a sauté sur sa lor-
gnette et n'a pas cesse de regarder.
— Je vous ai demandé qui est ce monsieur, dit ma
M. B. 0
98
JOURNAL
mère à Rossi, parce qu'il me rappelle beaucoup mon
fils.
— C'est un charmant garçon, dit Rossi; il est un peu
passerello, il est très gai et plein d'esprit et très beau.
Je suis ravie en entendant cela. Depuis longtemps, je
n'ai eu autant de plaisir que ce soir.
Je m'ennuyais, je n'avais envie de rien, parce que je
n'avais à qui penser. De ce soir tout change, je me
remue.
— Il ressemble beaucoup à mon fils, dit ma mère. ;
— C'est un charmant garçon, dit Rossi, et, si vous
voulez, je vous le présenterai, je serai charmé.
Vendredi 1 8 février. — Au Gapitole, ce soir, il y a
un grand bal paré, costumé et masqué. A onze heures
nous y allons, moi, Dina et sa mère. Je n'ai pas mis
de domino ; une robe de soie noire à longue queue,
corsage collant, une tunique de gaze noire garnie de
dentelle d'argent, drapée devant et retroussée derrière,
de façon à former le plus gracieux capuchon du monde,
un masque de velours noir et dentelle noire, des gants
clairs et une rose et du muguet au corsage. C'était
ravissant. Aussi notre entrée produit un immense
effet.
J'avais très peur et n'osais parler à personne, mais
tous les hommes nous ont entourées, et j'ai fini par
prendre le bras de l'un d'eux que je n'ai jamais vu. C'est
très amusant, mais je crois que la plupart du monde
m'a reconnue. Il fallait mettre moins de coquetterie
dans ma toilette, n'importe.
Trois Russes ont cru me reconnaître, et allaient
derrière nous, parlant haut le russe, espérant que
nous nous trahirions; mais au lieu de cela, je fis faire
cercle autour de moi et parlai italien . Ils s'en allèrent,
DE MARIE BASHKIRTSEFF,
99
disant qu'ils étaient bêtes et, que j'étais une Italienne.
Arrive le duc Cesaro.
— Qui cherches-tu ?
— A... Va-t-il venir?
— Oui ; en attendant, reste avec moi. . . la plus élégante
femme de toute la terre J
— Oh ! le voilà... Mon cher, je te cherchais.
— Bah!
— Seulement, comme c'est pour la première foi»
que je vais t'entendre , soigne ta prononciation ,
tu perds beaucoup vu de près. Soigne ta conversa-
tion !
Il paraît que c'était spirituel, car Cesaro et deux
autres se sont mis à rire comme des gens enchantés.
Je sentais bien qu'ils me reconnaissaient tous.
— On reconnaît bien ta taille, me disait-on de tous
côtés. Pourquoi n'es-tu pas en blanc?
• — Je crois, ma parole d'honneur, que je joue un rôle
de chandelier, dit Cesaro, voyant que nous ne cessions
de parler avec A...
— Je le crois aussi, dis-je, va-t'en.
Et prenant le bras du jeune fat, je m'en allai par
tous les salons sans m'occuper du reste du monde,
comme d'autant de chiens.
A... a la figure parfaitement joli e, un teint mat, des
yeux noirs, un nez long et régulier, de jolies oreilles,
une petite bouche, des dents très passables et une
moustache de vingt-trois ans. Je l'ai traité de petit
faux, de jeune fat, de malheureux, de dévergondé, et
il me raconta le plus sérieusement du monde comment,
à dix-neuf ans, il s'est échappé de la maison pater-
nelle; comment il s'est jeté jusqu'au cou dans la vie;
combien il est blasé... qu'il n'a jamais aimé, etc.
— Combien de fois as-tu aimé ? demanda t-iV
100
JOURNAL
— Deux fois.
— Oh! oh!
— Peut-être même plus.
— Je voudrais bien être le plus.
— Jeune présomptueux!... Dis-moi pourquoi toug
ces gens m'ont prise pour la dame en blanc?
— Mais tu lui ressembles. C'est pour cela que je suis
avec toi. Je suis amoureux d'elle comme un fou.
— C'est peu aimable à dire.
— Que veux-tu? c'est ainsi.
— Tu la lorgnes, Dieu merci, assez, et elle est con«
tente, et elle pose?
— Non, jamais. Elle ne pose jamais... On peut tout
dire, excepté cela !
— On voit bien que tu en es amoureux.
— Je le suis, de toi : tu lui ressembles.
— Fi ! je suis bien mieux faite ?
— N'importe, donne-moi une fleur.
Je lui donnai une fleur et il me donna une branche
de lierre en échange. Son accent et son air languissant
m'agacent.
— Tu as l'air d'un prêtre. Est-ce vrai que tu vas
être consacré?
Il se mit à rire.
— Je déteste les prêtres, j'ai été militaire.
— Toi ! tu n'as été qu'au séminaire.
— Je hais les Jésuites; c'est pour cela que je suis
sans cesse' brouillé avec ma famille.
— Mon cher, tu es ambitieux et tu aimeras qu'on te
baise la pantoufle.
— Quelle adorable petite main ! s'écria-t-il, en me la
baisant, opération qu'il répéta plusieurs fois dans la
soirée.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
104
— Pourquoi as-tu si mal commencé avec moi ? de-
mandai^ e.
— Parce que je t'avais prise d'abord pour une
Romaine, et je déteste ce genre de femme . — En effet,
lorsque j'étais avec Cesaro, il m'offrit de nous asseoir
et A... se mit h ma gauche, et pendant que je répondais
à mon cavalier, il essaya de me prendre la taille de
l'air le plus bête du monde.
— Si tu ne vas pas chasser ce petit fou, dis-je à Ce-
saro, je vais m'en aller.
Et Cesaro a chassé le petit fou.
Je n'ai vu les hommes qu'un peu à la promenade,
au théâtre et chez nous. Dieu, qu'ils sont différents
dans un bal masqué ! Si grands et si réservés dans
leurs voitures, si empressés, si canailles et si bêtes ici 1
Doria seul ne perdait pas sa dignité. C'est peut-être
parce qu'il est trop au-dessus des misères humaines.
Dix fois j'ai quitté mon jeune amuseur, et dix fois il
m'a retrouvée.
Dominica disait de partir, mais le petit nous retenait.
Enfin nous parvenons à trourfcr deux fauteuils et alors
la conversation change.
Nous parlons de saint Augustin et de l'abbé Pré-
vost.
Enfin, nous nous sauvons sans qu'on pense à nous
suivre, car tous ceux qui m'ont vue dans la rue m'ont
reconnue.
Je me suis amusée et désillusionnée.
A... ne me plaît pas tout h fait, et pourtant...
Ah! le misérable fils de prêtre a emporté mon gant
et a baisé ma main gauche.
— Tu sais, dit-il, je ne dis pas que je porterai tou-
jours ce gant sur mon cœur, ce serait bête, mais ce
sera un souvenir agréable.
M. B. 9.
JOURNAL
Nous avons laissé Fortuné pour détourner les soup-
çons; il retourna tout seul.
Lundi 21 février. — J'ai l'honneur de vous présen-
ter une folle. Jugez seulement. Je cherche, je trouve,
j'invente un homme, je vis, je ne jure que pai lui, je
le mêle h toutes choses et puis, quand il sera bien entré
dans ma té te qui est ouverte à tous les vents, j'aurai
des ennuis et peut-être des chagrins et des larmes. Je
suis loin de désirer que cela arrive, mais je le dis par
prévoyance.
Quand donc viendra le véritable carnaval de Rome?
Jusqu'à présent, je n'ai vu que des balcons garnis d'é-
toffe blanche, rouge, bleue, jaune, rose, et peu de
masques.
Mercredi 23 février. — Nos voisins sont là, la dame
est aimable, il y a des chars ravissants. Troïly et Gior-
gio sont dans une belle voiture à grands chevaux et
les domestiques sont en culottes blanches. C'était la
plus jolie voiture. Ils nous inondent de fleurs. Dina est
rouge et sa mère est rayonnante.
Enfin, le coup de canon a retenti, les chevaux vont
courir etA...n'estpas venu jmaisle jeune homme d'hier
vient, et comme nos balcons se touchent, nous nous
mettons à parler. Il me donne un bouquet, je lui donne
un camellia, et il me dit tout ce qu'un jeune homme
comme il faut peut dire de tendre et d'amoureux à une
demoiselle à qui il n'a pas eu l'honneur d'être pré-
senté. Il me jure de garder cette fleur toujours, de la
sécher dans sa montre. Et il me promet de venir à
Nice pour me montrer les pétales de la fleur qui res-
tera toujours fraîche dans son cœur. C'était très amu-
sant
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
103
Le comte B... (c'est le nom du bel inconnu) ne m'at-
tristait pas, lorsque ayant abaissé les yeux jusqu'à la
vile multitude d'en bas, je vis A... qui me saluait. Dina
lui lança un bouquet et dix bras de vilains s'étendireni
pour le saisir au vol. Un homme y parvint; mais A...
avec le plus grand sang-froid, le prit à la gorge et le
tint dans ses mains nerveuses, tant que le misérable ne
lâcha sa prise. C'était si beau que A.... avait l'air
presque sublime. J'en fus enthousiasmée et, oubliant ma
rougeur, rougissant de nouveau, je lui donnai un ca-
mellia et la ficelle tomba avec. Il la prit, la mit dans sa
poche et disparut. Alors, tout émue, encore, je me
retournai vers B..., qui saisit l'occasion de m'adresser
des compliments sur la manière dont je parle l'italien
et sur n'importe quoi.
Les barberi passent comme le vent au milieu dés
huées et des sifflets de la populace, et sur notre balcon
on ne parle que de la manière adorable dont A... reprit
le bouquet. En effet, il avait l'air d'un lion, d'un tigre;
je ne m'attendais pas à une telle chose de la part de
ce jeune homme délicat.
C'est, comme j'avais dit au commencement, un mé-
lange bizarre de langueur et de force.
Je vois encore ses mains crispées qui serrent la gorgf
du faquin.
Vous rirez peut-être de ce que je vais vous dire, mais
je vous le dirai tout de môme.
Eh bien, par une action pareille, un homme peut se
faire aimer tout de suite. Il avait l'air sicalme en étouf-
fant ce vilain que j'en perdis la respiration.
A la maison, chaque fois qu'on se raconte cela, je
rougis comme une rose de Nice.
Trois quarts d'heure après, au plus fort de ma flir-
tation avec le voisin, je vis, au bout d'un long bâton,
104
JOURNAL
tout orné de papier d'or, un immense bouquet porté
par un faquin qui ne savait à qui il fallait l'offrir,
lorsqu'une canne, en s'appuyant sur le balcon, Je fît
pencher de mon côté»
Gâtait A... qui me rendait mon camellia. D'abord je
n'ai pas compris, je n'ai pas vu A...; mais aubout d'une
seconde d'hésitation je soulevai avec peine le magni-
fique bouquet et le pris dans mes bras en souriant à
l'affreux fils de prêtre.
— Oh ! mais c'est splendide ! criait la dame anglaise.
— E bello veramente, disait B... un peu vexé.
C'est charmant, disais-je moi-même, enchantée
jusqu'au fond du cœur.
Et portant mon trophée, je me mis en voiture et
regardai encore une fois l'affreux fils de prêtre.
Après m'avoir vue prendre son bouquet, il me salua
de sa façon calme et disparut, on ne sait pas où.
Toute la soirée, je ne parle que décela, j'interromps
toutes les conversations pour en parler encore. — N'est-
ce pas qu'A... est adorable? Je le dis comme pour rire,
mais j'ai peur de le penser vraiment. A présent je
tâche de persuader aux miens que je m'occupe d' A... et
on ne me croit pas; mais dès que je dirai le contraire
de ce que je dis en ce moment, on croira et on aura
raison.
Je suis de nouveau impatiente, je voudrais dormir
pour abréger le temps, pour aller au balcon.
Lundi 28 février. — En sortant sur le balcon au
Corso, je trouve tous nos voisins h leur poste et le car-
naval très animé. Je regarde en bas, en face, et je vois
le Cardinalino avec un autre. L'ayant aperçu, je me
6uis troublée, j'ai rougi et je me remis debout; mais le
méchant fils de prêtre n'était plus là et je me retour-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
4 05
nai vers maman, qui tendait la main à quelqu'un.,, à
Pietro A...
— Ah! àlabonneheure.Tu es venu sur mon balcon,
ce n'est pas malheureux.
Il reste un temps de politesse près de ma mère et
après il se met à côté de moi.
J'occupe, comme toujours, l'extrême droite du balcon
qui touche, comme on sait, celui de l'Anglaise. B... est
en retard; sa place est prise par un Anglais, que l'An-
glaise me présente et qui se montre très empressé.
— Mais, quelle vie faites-vous? dit A... de son air
calme et doux. Vous n'allez plus au théâtre?
— J'étais malade, j'ai encore mal au doigt.
— Où? (et il voulut me prendre la main). Vous savez,
je suis allé chaque soir à l'Apollo et je n'y suis resté
que cinq minutes.
— Pourquoi?
— Pourquoi? répéta-t-il, en me regardant droit dans
les prunelles.
— Oui, pourquoi ?
— Parce que j'y allais pour vous et que vous n'y
étiez pas.
Il me dit encore bien des choses dans ce genre, roule
6es yeux, se démène et m'amuse beaucoup.
— Donnez-moi une rose?
— Pourquoi faire?
Convenez avec moi que je faisais là une question
embarrassante. J'aime h faire des questions auxquelles
on doit répondre bêtement ou pas du tout.
— Regardez donc ce tube, dis-je en désignant un
affreux animal, en long surtout, en grand chapeau. Si
vous pouviez l'aplatir, je vous donnerais une rose.
Dès lors, ce fut un spectacle des dieux. A... et
Plouden s'escrimèrent de leur mieux à jeter de vieux
EN N A
44, Rue de la Tour. PARIS
106
JOURNAL
bouquets à la tête de cet homme qui, s'animant h son
tour, commença à nous en lancer.
J'étais protégée par le Gardinalino etPlowden, et les
bouquets, je devrais plutôt dire les balais, tombaient
tout autour de moi. On finit par casser une vitre et
une lanterne. C'était plein d'intérêt.
B... m'offre une grande corbeille de fleurs; il rougit et
se mord les lèvres; je ne sais vraiment ce qu'il a.
Mais laissons cet ennuyeux personnage et revenons
aux yeux de Pietro A...
Il a des yeux adorables, surtout lorsqu'il ne les
ouvre pas trop. Sa paupière, qui recouvre la prunelle
au quart, donne à ses yeux une expression qui me
monte à la tête et me fait battre le cœur.
Dimanche 5 mars. — A la villa Borghèse, il y a une
grande course; un homme qui s'engage h faire qua-
rante fois le tour de la place de Sienne, dans la villa
même, en une heure cinq minutes. Grand concours de
monde, sans doute, à la tête duquel se trouve la ravis-
sante princesse.
Zucchini est là, il me fait rire. Doria et une foule
d'autres. Gela me rappelle les courses de chevaux, et
tout ce monde qui se promène sur l'herbe est d'un effet
très gracieux.
PanI j'aperçois le Cardinalino et me détourne pouf
parler à Debeck, parce que je sens que je rougis.
— Bonjour, mademoiselle, dit-il en arrivant.
— Bonjour, monsieur.
Voilà deux personnes qui existent pour moi, Tune
indépendamment de l'autre, Doria et A...
Doria, majesté, glace et terreur.
A..., gaieté, coquetterie et charme.
Pietro A... me plaît visiblement.
DE MARIE BASKKIRTSEFF.
107
Je dis que j'ai mangé des violettes, et Plowden et Car-
dinalino m'en demandent et j'en donne de mon bou-
quet et ils en mangent comme deux ânes.
A... a fini par manger les fils de soie que je tirais de
ma frange.
*
• *
A... est un charmant enfant, ses boutades^ m'en-
chantent; par exemple, il apporte des cartes et me
prie de jouer.
Plouden demande aussi à jouer.
— Mais on ne peut pas! s'écrie le fougueux fils de
prêtre, en ouvrant de grands yeux.
— Si, si, si, dis-je, on peut jouer à trois, c'est la
même chose.
— La même chose! dit-il, en me regardant comme
si on l'avait piqué avec une épingle.
J'ai, tout en écrivant, sa voix dans les oreilles ; j'en
suis très amoureuse. Je le dis, tout naturellement
comme je le sens. Quand il s'en va, je suis fâchée, je
n'en ai jamais assez. C'est absurde de s'amouracher
des gens, comme moi!
— Au moins, pour tourmenter Pietro, dit Dina, sois
bonne avecB...
— Tourmenter! je n'en ai nulle envie. Tourmenter,
exciter la jalousie, fi! En amour, cela ressemble au fard
que Ton se met sur le visage. C'est vulgaire, c'est bas.
On peut tourmenter involontairement, naturellement
pour ainsi dire, mais, le faire exprès, fi ! !
D'ailleurs, je ne peux pas le faire exprès, je n'ai pas
assez de caractère. Est-ce possible d'aller parler et
faire l'aimable avec un monstre quelconque, quand le
Gardinalino est là et qu'on peut lui parler?
108
JOURNAL
Cette canaille fait une cour obstinée à maman qui
l'appelle son cher enfant.
J'aime à le voir si gentil avec elle. Il se plaint de ses
parents, qui ne veulent pas qu'il ait des chevaux parce
qu'il a trop dépensé, lorsque, s'étant échappé à dix-sept
ans, il s'est engagé dans l'armée. Il aura vingt-trois
ans en avril.
Un enfant par l'âge et par le caractère.
Lundi 6 mars. — Je me rappelle, hier, pendant la
course, j'ai laissé tomber mon bouquet. A... sauta en
bas, le ramassa et fut obligé de grimper à genoux pour
remonter.
— Comment va-t-il faire pour monter? s'écria Dina.
— Ohl c'est très-facile, dis-je.
— Tout ce que je fais est très facile, dit le petit en
s'époussetant les genoux. Je m'expose au ridicule et
c'est très facile. — Et il se mit à regarder de loin,
pour faire voir qu'il était piqué.
Mai 1877 (En note). — « Prière, une fois pour
« toutes, de ne pas accorder trop d'importance à mes
« admirations; je ne pensais pas ce que j'écrivais
c d'A... ; je l'embellissais, pour créer un roman, »
Mars. — A trois heures nous sommes près de la
porte delPopolo. Debeck, Plowden et A... nous y ren-
contrent. A... m'aide à monter en selle et nous
partons.
Mon amazone est en drap noir et faite d'une seule
pièce par Laferrière, de sorte qu'elle n'a rien de la rai-
deur anglaise, ni de la misère ordinaire; c'est une robe
princesse collante... partout.
— Comme vous êtes chic à cheval l dit Ant...
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
109
Flowden m'ennuie en voulant sans cesse rester avec
moi.
Pietro s'inquiète de ce que fait maman qui nous
suit en landau.
Une fois seule avec le Cardinalino, la conversation
tombe naturellement sur l'amour.
— L'amour éternel, c'est la tombe de l'amour, dit le
petit; il faut aimer un jour, puis changer.
— Charmante idée ! C'est votre oncle le cardinal,
qui vous l'a enseignée?
— Oui, dit-il en riant.
Misérable fils de chien et de prêtre, je crois qu'il m'a
fâchée sérieusement par cette vérité dite de son air
calme I
Une fois en rase campagne, nous prenons le galop,
sautons des fossés et allons comme le vent. C'est ado-
rable. Il monte parfaitement à cheval.
Mardi 7 mars. — A force de dire des bêtises, je suis
tombée amoureuse de ce garnement. On ne peut pas
dire que ce soit de l'amour; il «h donné son portrait à
maman, et, une fois lui parti, je l'emporte chez moi,
je le regarde, et je le trouve charmant, et je m'endors
en y songeant. Et je le vois dans ma fantaisie, et je
trouve tant de choses à lui dire 1...
Mardi S mars. — Je vais mettre mon amazone, et à
quatre heures je me trouve à la porte du Peuple, où le
Cardinalino m'attend avec deux chevaux. Maman et
Dîna suivent en voiture.
— Prenons par ici, dit mon cavalier.
— Prenons.
Et nous gommes entré? 4ans une espèce de champ,
M. b. 10
110
JOURNAL
vert et gentil endroit qu'on nomme la Farnésink. Il
a recommencé sa déclaration en disant :
— Je suis au désespoir 1
— Qu'est-ce que c'est que le désespoir?
— - C'est quand un homme désire une chose et qu'il
ne peut pas l'avoir.
— Vous désirez la lune?
— Non, le soleil.
— Où est-il? dis-je en regaraanî « l'horizon; il est
couché, je crois.
— Non, il est là qui m'illumine : c'est vous.
— Bast! bast!
— Je n'ai jamais aimé, je déteste les femmes, je
n'ai eu que des intrigues avec des femmes faciles.
— Et en me voyant vous m'avez aimée?
— Oui, à l'instant même, le premier soir, au théâtre.
— Vous avez dit que c'était passé.
— J'ai plaisanté.
— Comment puis-je savoir quand vous plaisantez et
quand vous êtes sérieux?
— Mais cela se voitl
— C'est juste; on voit presque toujours quand une
personne dit vrai ; mais vous ne m'inspirez aucune
confiance, et vos belles idées sur l'amour, encore
moins.
— Quelles sont mes idées ? Je vous aime et vous ne
me croyez pas. Ah! dit-il en se mordant les lèvres et
en regardant de côté, alors je ne suis rien, je ne puis
rien.
— Allez, faites l'hypocrite, dis-je en riant.
— L'hypocrite! s'écria-t-il en se retournant furieux,
toujours l'hypocrite, voilà ce que vous pensez de moi?
— Et autre chose encore. Taisez-vous, écoutez. Si,
en ce moment, un de vos amis passait, vous vous
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
111
tourneriez vers lui, et lui feriez un signe avec l'œil, et
Tous ririez !
— Moi, hypocrite! oh! si c'est ainsi, bien, bien!. ..
— Vous martyrisez votre cheval ; descendons.
— Vous ne croyez pas que je vous aime? dit-il
encore en cherchant mes yeux et en se baissant vers
moi, avec une expression de sincérité qui m'a fait pal-
piter le cœur.
— Mais non, dis-je faiblement. Tenez votre cheval
et descendons.
Toutes ses tendresses étaient encore mêlées de pré-
ceptes d'équitation.
— Peut-on ne pas vous admirer ? dit-il en s'arrétant,
quelques pas plus bas que moi et en me regardant. Vous
êtes belle, reprit-il, seulement je crois que vous n'avez
pas de cœur.
— Au contraire, j'ai un excellent cœur, je vous as-
sure.
— Vous avea un excellent cœur et vous ne voulez
pas aimer!
— Cela dépend.
— Vous êtes une enfant gâtée, n'est-ce pas?
— Pourquoi ne me gâterait-on pas? Je ne suis pas
ignorante, je suis bonne, seulement je suis em-
portée.
Nous descendions toujours, mais pas à pas, car la
descente était très-rapide et les chevaux s'accrochaient
aux inégalités du terrain, aux touffes d'herbes,
— Moi, j'ai un mauvais caractère, je suis furieux,
emporté, colère; je veux me corriger... Sautons ces
fossés, voulez-vous?
— Non.
Et j'ai passé par un petit pont pendant qu'il sautait
le fossé.
112
JOURNAL
— Allons au petit trot jusqu'à, la voiture, dit-il, car
nous avons fini de descendre.
Je mis mon cheval au trot, mais, à quelques pas de
la voiture, il prit le galop. J'ai tourné à droite, A... me
suivit, mon cheval allait d'un galop très-rapide ; j'es-
sayai de le retenir, mais il prit carrière. La rosse
s'était emportée. La plaine était grande; je courais,
mais mes efforts étaient vains ; mes cheveux tombèrent
sur mes épaules, mon chapeau roula à terre, je
faiblissais, j'eus peur. J'entendais A... derrière moi,
je sentais l'émotion qu'on avait dans la voiture, j'eus
envie de sauter à terre, mais le cheval allait comme
un trait. — C'est bête d'être tuée ainsi, pensais-je, je
n'avais plus de force; il faut qu'on me sauve!
— Retenez-le! cria A... qui ne pouvait me rattraper.
— Je ne peux pas, dis-je à voix basse.
Mes bras tremblaient. Un instant encore et j'allais
perdre connaissance, quand il arriva tout près, donna
un coup de cravache à la tête de ma monture, et je
saisis son bras, tant pour me retenir que pour le tou-
cher.
Je le regardai, il était pâle comme un mort ; jamais
je n'ai vu une figure aussi bouleversée !
— Dieu! répétait-il, quelle émotion vous m'avez
causée !
— Oh! oui, sans vous, je tombais; je ne pouvais
plus le retenir. A présent, c'est fini... Eh bien, c'est
îoli, a\outai-je en essayant de rire. Qu'on me donne mon
chapeau!
Dina était descendue, nous nous approchâmes du
Jandau. Maman était hors d'elle, mais elle ne me dit
rien : elle savait qu'il y avait quelque chose et ne vou-
lait pas m'ennuyer.
— Nous irons doucement, au pas, jusqu'à la porte.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
— Oui, oui.
— Mais quelle peur vous mfavez faite! et vous, avez-*
vous eu peur?
— Non, je vous assure que non.
— Oh! que si, je le vois.
— Ce n'est rien, rien du tout.
Et au bout d'un instant nous nous mîmes à décliner
le verbe « aimer» sur tous les tons ; il me raconte tout
depuis le premier soir qu'il m'a vue à l'Opéra, et qu'en
voyant Rossi sortir de notre loge, il sortit de la sienne
et alla à sa rencontre.
— Vous savez, dit-il, je n'ai jamais aimé personne,
ma seule affection était pour ma mère, tout le reste...
Je ne regardais jamais personne au théâtre, je n'allais
ja.mais au Pincio. C'est bête, tout cela, je me moquaig
de tout le monde, et à présent j'y vais.
— Pour moi?
— Pour vous. Je suis obligé...
— Obligé?
— Par une force morale : sans doute je pourrais
produire un effet sur votre imagination, si je vous réci-
tais une déclaration de roman; mais c'est bête, je ne
pense qu'à vous, je ne vis que par vous. D'abord
l'homme est une créature matérielle, il rencontre une
foule de gens, et une foule d'autres pensées l'occupent.
Il mange, il parle, il pense à autre chose, mais je
pense souvent à vous, le soir.
— Au club, peut-être?
— Oui, au club. Quand la nuit vient, je teste là &
songer, je fume et je pense à vous. Puis, surtout lors-
qu'il fait sombre, quand je suis seul, je pense, je rêve,
j'arrive à une telle illusion que je vous crois là. Jamais,
reprit-il, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve à présent. Je
pense à vous, je sors pour vous. La preuve, c'est que
M. B. 10.
114
JOURNAL
depuis que vous n'allez plus à l'Opéra, je n'y vais
plus. C'est surtout quand je suis seul que je songe. Je
me représente, en imagination, que vous êtes là; je
vous assure que je n'ai jamais senti ce que je sens,
d'où je conclus que c'est de l'amour. Je désire vous
voir, je vais au Pincio ; je désire vous voir, je suis
furieux, puis je rêve de vous. C'est comme cela que
j'ai commencé à éprouver le plaisir de l'amour.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans. J'ai commencé la vie depuis
dix-sept ans, j'ai pu devenir amoureux cent fois, je ne
le suis pas devenu. Je n'ai jamais été comme ces
garçons de dix-huit ans, qui tiennent à une fleur, cà un
portrait; c'est bête, tout cela. Si vous saviez, quelque»
fois, je pense, je trouve tant à dire et, et...
— Et vous ne pouvez pas?
— Non, ce n'est pas cela; je suis devenu amoureux
et béte.
— Ne pensez pas cela, vous n'êtes pas du tout
bête.
— Vous ne m'aimez pas, dit-il en se tournant vers
moi.
— Je vous connais si peu, que vraiment c'est im-
possible de savoir, répondis-je.
— Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il
doucement en me regardant d'un air tout à fait timide
(Alors il baissa la voix), vous m'aimerez peut-être
un peu?
— Peut-être, dis-je aussi doucement.
11 faisait presque nuit, nous étions arrivés. Je me
mis en voiture. Il va s'excuser près de maman, qui lui
fait quelques recommandations concernant les chevaux
pour la prochaine fois, et nous partons.
— Au plaibir de nous revoir I dit A... à maman.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
115
Je lui tends la main en silence et il me la serre, —
pas comme avant.
— Je savais bien! s'écrie Dina, il lui a dit quelque
chose, elle l'a repoussé, il a fait sauter son cheval et
voilà l'accident.
— En vérité, ma chère, en effet, il m'a dit beaucoup
de choses.
— Ça y est? demande Dfna.
— En plein, ma chère! dis-je d'un air de gommeux.
Je rentre, me déshabille, passe un peignoir et m'é-
tends sur le canapé, fatiguée, charmée, étourdie. Je
ne comprenais d'abord rien, j'avais tout oublié pen-
dant deux heures, il m'a fallu deux heures pour ras-
sembler ce que vous venez de lire. Je serais au comble
de la joie si je le croyais, mais je doute, malgré son
air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c'est que
d'être soi-même une canaille. D'ailleurs cela vaut
mieux.
Dix fois je quitte le cahier pour m'étendre sur le
lit, pour repasser tout dans ma pauvre téte, et rêver
et sourire.
Voyez, bonnes gens, je suis là toute bouleversée, et
lui est sans doute au club.
Je me sens tout autre, toute bête; je suis ca^ne,
mais encore étourdie de ce qu'il m'a dit. Je me sou-
viens encore, il m'a dit qu'il était ambitieux.
— Chaque homme bien né doit l'être, lui ai-je ré-
pondu.
J'aime la façon dont il me parlait. Ni rhétorique, ni
affectation, on voyait qu'il pensait tout haut. Il m'a
dit des choses très gentilles, par exemple celle-ci :
— Vous êtes toujours gentille, dit-il, je ne sais
Comment vous faites.
— Je suis toute décoiffée.
116
JOURNAL
— Tant mieux, vous êtes encore mieux ainsi, dé-
coiffée, vous êtes encore plus... vous êtes... (Il s'arrêta
et sourit.) Vous êtes encore plus, je ne sais comment
dire... plus excitante.
Je pense à présent au moment où il me dit • « Je vous
aime » et quand j'eus répondu pour la centième fois:
« Ce n'est pas vrai... » Il se secoua sur la selle et se
baissant et abandonnant les rênes : « Vous ne me croyez
pas! » s'écria-t-il en cherchant mes yeux que je tenais
baissés. (Non pas par coquetterie, je vous le jure.)
Ohl en ce moment, il disait vrai. J'ai levé la tête et
j'ai vu son regard inquiet, ses yeux noirs, marrons,
grands ouverts, qui semblaient vouloir chercher ma
pensée jusqu'au fond de mon cœur. Ils étaient in-
quiets, irrités, agacés, par la fuite des miens. Je ne le
faisais pas exprès; si je l'avais regardé en face, j'au-
rais pleuré. J'étais énervée, confuse, je ne savais où
me mettre et il a pensé peut-être que je jouais à la
coquetterie. Oui, en ce moment du moins, je sais qu'il
ne mentait pas.
— Vous m'aimez à présent, répondis-je, dans une
semaine vous ne m'aimerez plus.
— Oh! de grâce. Je ne suis pas un de ces hommes
qui passent leur vie à chanter aux demoiselles, je n'ai
jamais fait la cour à personne, je n'aime personne. Il
y a une femme qui veut à toute force se faire aimer de
moi. Elle m'a donné cinq ou six rendez-vous, j'ai tou-
jours manqué, parce que je ne peux pas l'aimer, vous
voyez bien!..
Bast, bast, je n'en finirai jamais, si je me mets
dans mes souvenirs et à écrire. On a dit tant de
choses !
Allons, allons, il faut dormir.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 117
Mardi 14 mars. — Je crois avoir promis à Pietro
de monter à cheval. Nous le rencontrons en habit de
couleur et petit chapeau; le pauvre petit était en
fiacre.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père dea
chevaux? lui dis-je.
— J'ai demandé, mais si vous saviez comme les
A... sont durs.
J'étais vexée de le voir dans un misérable fiacre.
Aujourd'hui nous quittons l'hôtel de Londres, nous
avons pris un grand et bel appartement au premier à
l'hôtel de la via Babuino. Antichambre, petit salon,
grand salon, quatre chambres à coucher, studio et
chambres de domestiques.
16 mars. — Vers dix heures arrive Pietro. Le salon
est très grand et très beau ; nous avons deux pianos,
un à queue et un petit. Je me mis h jouer doucement
une romance sans paroles de Mendelssohn et A... se
mit à me chanter sa romance à lui. Plus il y mettait
de sérieux et de chaleur, plus je riais et plus j'étais
froide.
Il m'est impossible de me figurer A... sérieux.
Tout ce que dit celle qu'on aime paraît adorable, je
suis amusante quelquefois pour les indifférents, à plus
forte raison pour ceux qui ne le sont pas. Au milieu
d'une phrase toute de tendresse et d'amour, je disais
quelque chose d'irrésistiblemeut drôle pour lui, et il
se mettait à rire. Alors je lui reprochais ce rire, di-
sant que je ne pouvais pas croire à un enfant qui
n'était jamais sérieux et qui riait de tout comme un
fou. Et comme cela plusieurs fois, de manière à l'exas-
pérer. Et il s'est mis à raconter comment cela a com-
us
JOURNAL
mencé : depuis le premier soir de la représentation
de la Vestale ..
— Je vous aime tant, dit-il, que je ferais n'importe
quoi pour vous. Dites-moi d'aller me tirer deux coups
de revolver, et je le ferai.
— Et que dirait votre mère ?
— Ma mère pleurerait, et mes frères diraient : « Au
lieu de trois, nous sommes deux à présent. »
— C'est inutile, je ne veux pas de pareille preuve,
— Mais alors, que voulez-vous ? dites ! Voulez-vous
que je saute par cette fenêtre dans le bassin qui est
là-bas?
Et il s'élança vers la fenêtre, je le retins et il ne vou-
lut plus lâcher ma main.
— Non, dit-il en avalant quelque chose comme une
larme, je suis calme à présent; mais il y a un instant,
Dieu !... ne me réduisez pas à une pareille rage, répon-
dez-moi, dites quelque chose.
— Tout cela, ce sont des folies !
— Oui, peut-être des folies de jeunesse; mais je ne
crois pas, jamais je n'ai senti ce que je sens aujour-
d'hui, à l'instant, ici. J'ai cru devenir fou.
— Dans un mois, je partirai et tout sera oublié,
— Je vous suivrai partout.
— On ne vous le permettra pas.
— Et qui m'en empêchera? s'écria-t-il en bondissant
vers moi.
— Vous être trop jeune, dis-je, en changeant de
musique, et de Mendelssohn passant à un nocturne plus
doux et plus profond :
— Marions-nous, nous avons devant nous un avenir
superbe.
— Oui, si je le voulais.
— Ah ! parbleu, sans doute vous voulez!
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
119
Alors, il allait en s'exaltant de plus en plus; je ne •
bougeais pas et ne changeais même pas de couleur.
— Eh bien, dis-je, supposons que je me marie avec
vous, et dans deux ans, vous cesserez de m'aimer.
J'ai cru qu'il étoufferait.
— Non, pourquoi de pareilles id^ns?
Et haletant, les larmes aux yeux, il est tombé h mes
genoux.
Je reculai, rouge de colère. 0 piano protecteur !
— Vous devez avoir un bon caractère, dit-il.
— Je crois bien, sans cela, je vous ferais déjà sortir,
répondis-je en me détournant pour rire.
Puis, je me levai, calme et satisfaite, et j'allai faire
l'aimable avec les autres.
Mais, il fallait partir.
— Il est temps? demanda-t-il avec un regard interro-
gateur.
— Oui, dit maman.
Ayant donné un résumé très court de l'affaire à
maman et à Dina, je m'enferme dans ma chambre et,
avant d'écrire, je reste une heure, les mains sur la figure
et les doigts dans les cheveux, tâchant toujours de me
rendre compte de mes propres sentiments.
Je crois me comprendre !
Pauvre Pietro, ce n'est pas que je n'aie rien pour
lui, au contraire, mais je ne peux pas consentir à être
sa femoe.
Les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des
Doria,des Torlonia,desBorghèse, des Chiara m'écrase-
raient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout.
Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on
ne la connaît pas! Si on la connaissait, cette créa-
ture... Ah ! bast I on l'aimerait tout de même.
L'ambition est une passion noble
420 JOURNAL
Pourquoi diable est-ce A au lieu d'un autre ?
Et je répète toujours la même phrase en changeant
le nom.
Samedi 1 8 mars. — Je n'ai jamais eu un instant de
tête-à-tête avec A...; cela m'ennuie. J'aime à l'enten-
dre me dire qu'il m'aime . Depuis qu'il m'a dit tout, je
reste les coudes appuyés sur la table et je pense.
J'aime peut-être. C'est lorsque je suis fatiguée et à
moitié endormie que je crois aimer Pietro. Pourquoi
suis-je vaine? Pourquoi suis-je ambitieuse? Pourquoi
suis-je raisonnable? Je suis incapable de sacrifier à
un instant de plaisir des années entières de grandeur
et de vanité satisfaite.
Oui, disent les romanciers, mais cet instant de plaisir
suffit pour éclairer de ses rayons toute une existence !
Oh ! que non ! A présent j'ai froid et j'aime, demain
j'aurai chaud et je n'aimerai pas. Voilà à quels chan-
gements de température tiennent les destinées des
hommes.
En s'en allant, A... dit « Bonsoir », et me prend
la main qu'il tient dans la sienne, tout en me faisant
dix questions pour prolonger le temps.
J'ai raconté de suite cela à maman; je raconte tout.
20 mars. — Je me suis bêtement conduite ce
«oir.
J'ai parlé bas avec le garnement et donné tout lieu
de croire à des choses qui ne seront jamais. Avec tout le
monde il ne m'amuse pas; quand nous sommes à deux,
il me parle amour et mariage. Le fils de prêtre est
jaloux et furieusement jaloux, de qui? de tout le
monde.
J'écoute ses discours en riant du haut de ma froide
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
indifférence et en même temps me laisse prendre la
main . Je prends sa main à lui, d'un air presque ma-
ternel, et s'il n'est pas encore tout à fait hébété par sa
passion pour moi, comme il dit, il doit voir que^ tout en
le chassant par mes paroles, je le retiens par mes
yeux.
Et tout en lui disant que je ne l'aimerai jamais, je
l'aime, ou du moins je me conduis comme si je l'aimais.
Je lui dis toutes sortes de bêtises. Un autre serait
content, — un autre plus âgé, — mais lui déchire une
serviette, casse deux pinceaux, crève une toile. Toutes
ces évolutions me permettent de le prendre par la
main et de lui dire qu'il est fou.
Alors, il me regarde avec une furieuse fixité, et ses
yeux noirs se perdent dans mes yeux gris. Je lui dis
sans rire : « Faites la grimace, » et il rit, et je fais
semblant d'être mécontente.
— Alors, vous ne m'aimez pas?
— Non.
— Je ne dois pas espérer?
— Mon Dieu, si, il faut toujours espérer; l'espérance
est dans la nature de l'homme, mais, quant à moi, je
ne vous en donnerai pas.
Et comme je parlais en riant, il s'en va passablement
satisfait.
Vendredi 24 mars; Samedi 25 mars. — A.... est
arrivé un quart d'heure plus tôt que de coutume; pâle,
intéressant, triste et calme.
A peine Fortuné l'eut-il annoncé que je m'armai de
pied en cap d'une froide politesse 'de salon, faite pour
faire enrager les gens en pareil cas.
Je l'ai laissé passer dix minutes avec maman. Pauvre
m. & H
122 JOURNAL
animal I il est jaloux de Plowden!... Est-ce laid d'être
amoureux !
On se sépare froidement.
— J'avais juré de ne plus venir chez vous.
— Pourquoi étes-vous venu ?
— Je pensais que ce serait très grossier envers
madame votre mère qui est si aimable.
— Si c'est pour cela, vous pouvez partir et ne plus
revenir. Adieu!
— Non, non, non. C'est pour vous.
— Alors, c'est autre chose.
— Mademoiselle, j'ai eu un très grand tort, dit-il, je
le sais.
— Quel tort?
— Celui de vous faire comprendre, de vous dire
que...
— Que?
— Que je vous aime, ajouta-t-il, en contractant les
lèvres comme un homme qui ne veut pas pleurer.
— Ta, ta, ta, ce n'est pas un tort.
— C'est un grand, un immense tort. Car vous jouez
avec moi comme avec une poupée, comme avec une
balle.
— Quelle idée !
— Oh ! je sais, je sais que vous êtes comme cela...
Vous aimez àjouer. Eh bien ! jouez, c'est ma faute.
— Jouons.
— Alors, dites-moi, ce n'est pas pour me congédier
que vous m'avez dit de m'en aller du théâtre ?
— Non.
— Ce n'est pas pour vous débarrasser de moi ?
— Eh ! monsieur, je n'ai pas besoin de ruse lorsque
je veux me débarrasser de quelqu'un, je le fais tout
simplement, comme j'ai fait avec B...
DE MARIE BASOKIRTSEFF .
12S
— Ah ! et vous m'avez dit que ce n'était pas vrai
— Parlons d'autre chose.
Il appuya sa joue sur ma main.
— Vous m'aimez? demanda-t-il.
— Non, monsieur, pas le moins du monde.
Il n'en croit pas un mot.
A ce moment arrivèrent Dina et maman, et au bout
de quelques instants il dut partit .
Lundi 27 mars, — Le soir nous avions du monde,
entre autres A
.De nouveau au piano... — Je sais, dit-il, qui aura du
succès auprès de vous. Un homme qui aura beaucoup
de patience et qui vous aimera beaucoup moins.
Mais vous, vous ne m'aimez pas !
— Non, dis-je encore.
Et nos figures étaient si près Tune de l'autre que je
m'étonne comment il n'y a pas eu une étincelle.
— Vous voyez bien ! s'écria-t-il. Comment faire quand
un seul aime ? Vous êtes froide comme la neige, et moi,
je vous aime !
— Vous m'aimez? Non, monsieur, mais cela peut
venir.
— Quand ?
— Dans six mois.
— Oh I à six mois de date... Je vous aime, je suis
fou et vous vous moquez de moi.
— En vérité, monsieur, vous devinez très bien.
Écoutez, si même je vous aimais, ce serait trop diffi-
cile : je suis trop jeune, et puis, il y a la religion.
— Oh ! parbleu, je le sais bien ! Moi aussi, j'aurai
des difficultés; vous croyez que non?... Vous ne pouvez
pas me comprendre, parce que vous ne m'aimez pas.
M&is, si je vous proposais de nous enfuir?...
124
JOURNAL
— Horreur !
— Attendez... je ne vous le propose pas. C'est une
horreur, je sais, quand on n'aime pas. Ce ne serait pas
une horreur, si vous aimiez.
— Monsieur, je vous prie de ne pas parler de cela.
— Mademoiselle, je ne vous en parle pas, je vous
en parlerais si vous m'aimiez.
— Je ne vous aime pas.
Je ne l'aime pas et je me laisse dire toutes ces choses,
voilà une absurdité!
Je crois qu'il a parlé à son père et qu'il n'a pas été
reçu tendrement. Je ne peux pas me décider; j'ignore
entièrement les conditions, et pour rien au monde
je ne consentirais à aller vivre dans une famille. J'ai
assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers ?
N'est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge ?
— Je vous suivrai, a-t-il dit l'autre soir.
— Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd'hui.
Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me
prouve qu'il a parlé à son père.
Je ne comprends pas du tout. J'aime et je n'aime
pas.
Mercredi 29 mars. — J'ai dit qu'A.... n'avait pas
encore tout foulé aux pieds pour moi.
— Je vous aime, m'a-t-il dit, je ferai n'importe quoi
pour vous !
— Le Pape vous maudira, le Cardinal vous maudira
et va tre père vous maudira.
— Je m'inquiète bien de tous ces gens-là quand il
s'agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout le
monde!... Si vous aimiez comme j'aime, vous diriez ce
que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme
moi j'en ai une pour vous, vous ne parleriez pas
DE MARIE BASUKIRTSEFF.
125
comme vous parlez et vous ne verriez dans le monde
entier que celui que vous aimez!...
Ah ! Pietro n'est pas un petit jeune homme I II se
dessine de plus en plus et je commence à avoir une
certaine considération pour lui.
Jeudi 30 mars. — Aujourd'hui dans ma chambre,
seule, enfermée à clef, je vais raisonner sur la grande
affaire.
Depuis quelques jours ma position est fausse, et pour-
quoi est-elle fausse ? Parce que Pietro m'a demandé
d'être sa femme; parce que je n'ai pas refusé car-
rément; parce qu'il en a parlé à ses parents ; parce
que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce
que Yisconti a dit à maman ce qui suit :
— Il faut savoir, madame, où vous voulez marier
votre fille? a commencé Yisconti après avoir fait l'éloge
de la fortune et de la personne de Pietro.
— Je n'ai aucune idée arrêtée, a dit maman, et puis,
ma fille est si jeune I
— Non, madame, il faut dire les choses carrément
Voulez-vous la marier à l'étranger ou en Russie?
— J'aimerais mieux à l'étranger, parce que je pense
qu'à l'étranger elle sera plus heureuse, puisqu'elle y a
été élevée.
— Eh bien, il faut aussi savoir si toute votre fa-
mille consentirait à la voir mariée à un catholique et
à voir les enfants qui naîtraient de cette union être de la
religion catholique.
— Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui
pourrait rendre heureuse ma fille.
— Et quels seraient les rapports de votre famille
avec la famille du mari ?
— Mais, je pense que céderaient d'excellents rap*
M. B. 41.
JOURNAL
ports, d'autant plus que les deux familles se verraient
rarement ou pas du tout.
— Pierre A.... est un charmant jeune homme et
qui sera très riche, mais le pape se mêle de toutes les
affaires des A.... etle pape fera des difficultés.
— Mais, monsieur, pourquoi dites-vous tout cela ? il
n'est pas question de mariage. J'aime ce jeune homme
comme un enfant, mais pas comme un gendre futur.
Voilà à peu près tout ce que j'ai obtenu de la mémoire
de madame ma mère.
Il serait très raisonnable de partir, d'autant plus que
rien ne sera perdu à être remis à l'hiver prochain.
Il faut partir dès demain;je vais m'y préparer , c'est-
à-dire, aller voir les merveilles romaines que je n'ai
pas encore vues. .
Oui, mais ce qui me chiffonne, c'est que l'opposition
ne vient pas de notre côté, mais bien du côté des A....
C'est laid et ma fierté se révolte.
Quittons Rome.
Il n'est pas très agréable, en vérité, qu'on fasse dif-
ficulté de vouloir de moi, quand moi-même je ne
veux pas d'eux. Rome est une ville si cancanière
que tout le monde parle de cela et je suis la dernière à
m'en apercevoir. C'est toujours comme cela.
Je me mets sans doute en fureur à l'idée qu'on yeut
me reprendre Pietro, mais je vois plus pour moi et
j'aspire à plus de grandeur, Dieu merci! Si A....
était conforme au programme, je ne me fâcherais pas;
mais un homme que j'ai refusé dans mon esprit comme
insuffisant ! — et on ose dire que le pape ne permettra
pas!
Je suis furieuse, mais attendez un moment-
Le soir arrive et, avec le soir, Pietro A....
Nous le recevons assez froidement à la suite des pa-
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
rôles du baron Visconti et d'une foule de suppositions,
car, depuis ce discours de Visconti, on ne fait que sup-
poser.
— Demain, dit Pietro après quelques instants, je
pars.
— Pour où?
— Pour Terracina; j'y resterai huit jours, je pense.
— On le renvoie, murmure maman en russe.
Je le disais bien, mais quelle honte I Je vais pleurer
de rage.
— Oui, c'est désagréable, répondis-je de même.
Oh! chien de prêtre! Vous comprenez bien que c'est
humiliant comme tout.
La conversation s'en^ressent Maman est si offensée,
si furieuse que son mal de tête redouble et on la con-
duit chez elle. Dina se recule, d'abord. On était tacite-
ment d'accord pour me laisser seule avec lui afin
de savoir la vérité.
Une fois seuls, j'ai attaqué bravement, bien qu'un
peu tremblante.
— Pourquoi partez- vous ? Où allez-vous?
Ahl bien oui, si vous croyez qu'il m'a répondu
aussi carrément que je l'ai questionné, vous vous
trompez.
J'ai demandé et il a éludé de répondre.
— Quelle est votre devise, mademoiselle ?demanda-
t-il.
— Rien avant moi ; rien après moi ; rien en dehors
de moi !
— Eh bien, c'est la mienne.
— Tant pis !
Alors commencèrent des protestations tellement
vraies qu'elles en étaient difformes. Des paroles
d'amour sans commencement et sans suite, des élans
128
JOURNAL
de colère, des reproches. Je soutins cette grêle avec
autant de dignité que de calme :
— Je vous aime à en mourir, continua-t il, mais je
n'ai pas confiance en vous. Vous vous êtes toujours
moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez
toujours été froide avec vos questions de juge d'ins-
truction. Que voulez-vous que je vous dise quand je
vois que vous ne m'aimerez jamais ?
J'écoutais raide et immobile, ne me laissant même
pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir;
j'étais trop misérable dans cette inquiétude assaison-
née d'un million de soupçons.
— Eh ! monsieur, vous voulez que j'aime un homme
que je ne connais pas, qui me cache tout! Ditos, et je
vous croirai ; dites, et je vous promets de vous donner
une réponse. Écoutez-moi bien, après cela, je vous pro
mets de vous donner une réponse.
— Mais vous vous moquerez de moi, mademoiselle
si je vous le dis. Vous comprenez que c'est un tel se
cret 2 Le dire, c'est me dévoiler tout entier. Il y a de ces
choses tellement intimes au'on'ne les dit à personne au
monde.
— Dites, j'attends.
— Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de
moi.
— Je vous jure que non.
Après bien des promesses de ne pas rire et de ne
raconter rien àt personne, il me l'a dit, enfin 1
L'année passée, étant soldat à Vicenza, il a fait
trente-quatre mille francs de dettes ; depuis qu'il est
retourné à la maison, c'est-à-dire depuis dix mois, il
est en froid avec son père, qui ne voulait pas payer.
Enfin, il y a quelques jours, il fit semblant de partir en
disant qu'il était trop maltraité à la maison. Alors sa
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
129
mère vint lui dire que son père payerait l&s dettes, à
condilion qu'il mènerait une vie sage : « Et pour com-
« mencer et avant de te réconcilier avec tes parents, tu
« dois te réconcilier avec Dieu. » Il ne s'est pas con-
fessé depuis longtemps.
En un mot, il va se retirer pour huit jours dans le
couvent de San Giovanni et Paolo, Monte Gœlio,près du
Golisée.
J'eus assez de peine à rester sérieuse, je vous
assure ; pour nous, cela semble baroque, mais c'est tout
naturel pour les catholiques de Rome.
Voilà donc le secret.
Je m'appuyais à la cheminée et à la chaise en dé-
tournant les yeux, qui étaient, le diable sait pourquoi,
pleins de larmes. Il s'appuyait à côté de moi, et nous
sommes restés quelques secondes sans parler et sans
nous regarder. Nous sommes restés une heure debout,
à parler, de quoi? d'amour sans doute. Je sais tout ce
que je voulais savoir, j'ai tout tiré de lui :
Il n'a pas parlé à son père, mais il a tout dit à sa
mère; il m'a nommée.
— D'ailleurs, dit-il, vous pouvez être sûre, made-
moiselle, que mes parents n'ont rien contre vous; il n'y
a que la religion.
— Je sais bien qu'ils ne peuvent avoir rien contre
moi, car si je consentais à vous épouser, c'est vous qui
seriez honoré et non pas moi.
J'ai soin de me montrer sévère, prude, comme je le
suis, et d'exposer des principes de morale d'une pureté
abracadabrante, pour qu'il raconte tout à sa mère, puis-
qu'il lui dit tout.
Il ne m'a jamais parlé comme ce soir.
— Je vous aime, je vous adore, je suis fou, disait-il
fort bas et fort vite. M'ai nez-vous un peu ? dites !
130
JOURNAL
— Et si je vous aime, à quoi cela servira-t-il ?
— A nous rendre heureux, parbleu.
— Je ne puis me décider moi-même. Vous savez,
monsieur, il y a les pères et les mères.
— Les miens, mademoiselle, n'ont rien contre, je
puis vous le garantir. Soyons fiancés !
— Pas si vite, monsieur... Qu'avez-vous dit à votre
mère ? Gomment lui avez-vous parlé ?
— Je lui ai dit : Vous avez tant désiré que je me
marie, j'ai trouvé quelqu'un que j'aime, je veux me
marier et vivre comme il faut. Et ma mère m'a ré-
pondu qu'il fallait beaucoup penser avant de faire un
pas si sérieux, et toutes sortes de choses.
— C'est tout naturel. Et à votre père, avez-vous
parlé ?
— Non.
— Je vous demande cela, parce qu'on en parle en
ville, et on a parlé h maman qui a été très fâchée de
cela.
— Ma mère lui a sans doute parlé.
Il est plus de deux heures et je ne finirais jamais
d'écrire, si je disais la moitié seulement. Et puis, c'est
béte, on ne peut écrire que les choses dures; quant
aux choses douces^ elles ne peuvent s'écrire et ce sont
les seules choses amusantes à lire.
Dimanche à deux heures, je serai en face du cou-
vent et il se montrera à la fenêtre en s'essuyant la
figure avec un linge blanc.
De suite, je cours pour calmer l'amour-propre blessé
de maman et je raconte tout, mais en riant, pour ne
pas paraître amoureuse.
Pour le moment, assez! Je suis tranquille, heureuse,
surtout heureuse devant les miens aui avaient déjà
baissé les oreilles.
DE MARIE BASHKIRVSEFF.
131
Il est tard, vraiment, il faut dormir.
Vendredi 31 mars. — C'est une fameuse preuve
d'amour de m'avoir raconté ce qu'il m'a dit; je n'ai pas
ri. Il m'a priée de lui donner mon portrait pour l'em-
porter au couvent.
— Jamais, monsieur, une pareille tentation !
— Je penserai tout de même à vous, tout le temps.
Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent l
Que diraient les amis du Caccia-Club s'ils savaient
cela !
Je ne le dirai jamais à personne. Maman et Dina ne
comptent pas, elles se tairont comme moi. Un couvent
pour Pietro c'est cocasse!
Et s'il a tout inventé ? C'est affreux, un pareil carac-
tère l Je n'ai confiance en personne.
Pauvre Pietro, en froc, enfermé dans une cellule,
quatre sermons par jour, une messe, des vêpres, des
matines, je ne puis m'habituer h croire à une chose
aussi étrange.
Dieu ! ne punissez pas une créature vaine; je vous
jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté
et de bassesse. Je suis ambitieuse, voilà mon malheur!
Les beautés et les ruines de Rome me montent la
tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron,
Caracalla, le diable, le pape !
Je veux et je ne suis rien...
Mais je suis toujours la même; vous pouvez vous en
convaincre en lisant mon journal. Les détails et les
nuances changent; mais les grandes lignes sont tou-
jours les mêmes.
132
JOURNAL
C'est gentil d'être enfermé dans un couvent !
Il doit s'ennuyer beaucoup, pauvre ami ! J'ai eu tort
de raconter cette affaire aux miens, je suis indigne
de confiance, mais je ne pouvais pas faire autrement.
Maman était furieuse.
— Gomment, disait-elle, ils font mine de nous re-
fuser, tandis que nous ne les désirions pas ? Ils osent
penser que ce serait un si grand bonheur pour nous I
C'est blessant!
Elle avait raison, ma mère, eh bien ! il fallait la
calmer et me relever à ses yeux.
Indulgentia plenaria perpétua pro vivis et defunctts.
Amen.
3 avril. — Nous sommes au printemps, on dit que
toutes les femmes embellissent dans cette saison;
cest vrai, à en juger d'après moi... La peau de-
vient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs
plus fraîches.
Nous sommes au 3 avril, j'ai encore quinze jours de
Rome.
Comme c'est étrange! tant que j'ai porté un chapeau
de feutre, nous étions en hiver; hier, j'en ai mis un en
paille et à l'instant nous sommes au printemps. Sou-
vent une robe ou un chapeau produisent cet effet ;
comme souvent un mot ou un geste amènent une chose
qui se préparaît depuis longtemps, mais qui ne sem-
blait pas encore être et à laquelle il fallait ce petit
choc.
Mercredi 5 avril. — J'écris et je parle de tous
ceux qui me font la cour. Tout cela n'a pas le sens
commun. Tout cela est produit par un profond dé-
DE MARIE BASHKIRTSEF** . 133
sœuvrement. Je peins et je lis, mais ce n'est pas
assez.
Pour une vaniteuse comme moi, il faut s'attacher à
la peinture, car c'est une œuvre impérissable.
Je ne serai ni poète, ni philosophe, ni savante. Je
ne puis être que chanteuse et peintre.
C'est déjà joli. Et puis, je veux être à la mode, c'est
le principal.
Esprits sévères, ne haussez pas les épaules, ne me
critiquez pas avec une indifférence affectée. Pour être
plus justes, vous êtes les mêmes au fond! Vous vous
gardez bien de le laisser voir, mais cela ne vous em-
pêche pas de savoir dans voire for intérieur que je dis
vrai.
Vanité! Vanité! Vanité!
Le commencement et la fin de tout et l'éternelle et
la seule cause de tout.
Ce qui n'est pas produit par la vanité est produit par
les passions. Les passions et la vanité sont les seuls
maîtres du monde.
Jeudi 6 avril. — Je suis venue à mon journal, le
priant de soulager mon cœur vide, triste, manqué,
envieux, malheureux.
Oui, et moi avec toutes mes tendances, avec tous
mes immenses désirs et ma fièvre de la vie, je suis
toujours et partout arrêtée comme un cheval est arrêté
par le mors. Il écume, il rage et se cabre, mais il est
arrêté.
Vendredi 7 avril. — Je suis tourmentée. Oh! que
l'expression russe : « Avoir un chat dans le cœur » est
juste! J'ai un chat dans le cœur.
M. B. 12
134
JOURNAL
J'ai toujours une peine incroyable à penser qu'un
homme qui me plaît peut ne pas m'aimer.
Pietro n'est pas venu, c'est ce soir seulement qu'il
sort du couvent. J'ai vu son clérical et hypocrite frère :
Paul A.... Voilà un être à écraser, petit, noir, jaune,
vil, hypocrite, jésuite 1
Si l'affaire du couvent est vraie, il doit la savoir, et
comme il doit en rire de son petit air fermé, comme il
doit la raconter à ses amis! Pierre et Paul ne peuvent
pas se souffrir.
Dimanche 9 avril. — Avec une foi fervente, un
cœur ému et une âme bien disposée, je me suis con-
fessée et j'ai communié. Maman et Dina aussi, puis
nous avons entendu la messe, j'ai écouté chaque pa-
role et j'ai prié.
N'est-ce pas enrageant d'être soumise à un pouvoir
inconnu et incontestable? Je veux parler du pouvoir qui
a enlevé Pietro. Qu'y a-t-il d'impossible au Cardinal
quand il s'agit d'ordonner aux gens d'Église ! Le pou-
voir des prêtres est immense, il n'est pas donné de
pouvoir pénétrer leurs mystérieuses machinations.
On s'étonne, on a peur et on admire ! Il n'y a qu'à
lire l'histoire des peuples pour voir leurs mains dans
tous les événements. Leurs vues sont si longues qu'elles
se perdent dans le vague pour des yeux peu exer-
cés.
Depuis le commencement du monde, dans tous les
pays, la suprême puissance leur appartenait, ostensi-
blement ou dissimulée.
Non, écoutez, ce serait trop fort, si comme cela,
tout d'un coup, on nous enlevait Pietro pour toujours 1
Il ne peut pas ne pas revenir à Rome, il avait telle-
ment dit quVl reviendrait !
DE MARIE BASHKIRTSEFF .
135
Est-ce qu'il ne fait rien pour revenir? Est-ce qu'il ne
casse pas tout ? Est-ce qu'il ne crie pas ?
« *
Mon Dieu I je me suis confessée, j'ai reçu l'absolution
et je jure et j'enrage.
Un certain volume de péché est aussi nécessaire à
l'homme qu'un certain volume d'air .pour vivre.
Pourquoi les hommes restent-ils attachés à la terre ?
Pourquoi le poids de leur conscience les y attache-
t-il? si leur conscience était pure, ils seraient trop légers
et s'envoleraient vers les cieux comme les ballons
rouges.
Voilà une théorie bizarre. N'importe!
Et Pietro ne revient pas.
Mais puisque je ne l'aime pas ! Je veux être raison-
nable, tranquille, et je ne peux pas.
C'est la bénédiction et le portrait du pape qui m'ont
porté malheur.
On dit qu'il porte malheur.
Il y a je ne sais quel sifflement dans ma poitrine, j'ai
les ongles rouges et je tousse.
Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier.
La prière est la seule consolation de ceux qui ne peu-
vent pas agir. Je prie, mais je ne crois pas. C'est abo-
minable. Ce n'est pas ma faute.
Lundi i 0 avril. — Ils l'ont enfermé pour tou-
jours... Non, ils l'ont enfermé pour le temps que je suis
à Rome.
Demain, je vais à Naples, ils ne peuvent pas prévoir
ce truc. D'ailleurs, une fois relâché, il ira me retrouver.
136
JOURNAL
Ce n'est pas de cela que je m'inquiète, mais de l'incer-
titude présente, de ce coup imprévu, inattendu.
Je marche dans ma chambre en gémissant douce-
ment comme un loup blessé.
J'ai encore la branche de lierre qu'il m'a donnée au
Capitole. Quelle tristesse !
Je ne sais vraiment ce que j'ai; c'est sans doute ridi-
cule, mais c'est ainsi.
D'ailleurs, il est béte de s'indigner, de prier, de
pleurer ! N'est ce pas, toujours, en tout, ainsi? Je devrais
y être habituée et ne plus fatiguer le Ciel par mes la-
mentations inutiles.
Je ne sais que penser de lui. Mauvais sujet, lâche,
ou bien enfant tyrannisé?
Je suis excessivement calme, mais triste. — Il ne
s'agit que de se placer d'une certaine façon, dit ma-
man, pour trouver que dans ce monde rien ne vaut la
peine.
Je suis parfaitement d'accord avec madame ma
mère, mais, pour l'être encore plus parfaitement, il faut
savoir au juste. Tout ce que je sais, c'est due c'est une
bizarre aventure.
Mercredi i2 avril. — Toute cette nuit je l'ai vu en
rêve; il m'assurait qu'il avait vraiment été au cou-
vent.
On emballe, nous partons ce soir pour Naples. Je
déteste partir!
Quand donc aurai-je le bonheur de vivre chez moi,
toujours dans la même ville? Voir toujours la même
société et faire de temps en temps des voyages pour
me rafraîchir.
C'est à Rome que je voudrais vivre, aimer et mou-
rir.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
{37
Non, écoutez, je voudrais vivre où je serais bien,
aimer partout et mourir nulle part.
Cependant, j'aime assez la vie italienne, romaine,
veux-je dire ; il y reste encore une légère teinte de la
magnificence antique.
On se fait souvent une fausse idée de l'Italie et des
Italiens.
On se les imagine pauvres, intéressés, en pleine
décadence. C'est tout le contraire. Rarement, dans les
autres pays, on trouve des familles aussi riches et des
maisons tenues avec autant de luxe. Je parle, bien
entendu, de l'aristocratie.
Rome sous le pape était une ville à part et souve-
raine du monde en son genre. Alors, chaque prince
romain était comme un petit roi, il avait sa cour
et ses clients comme dans l'antiquité. C'est à ce
régime que tient la grandeur des familles romaines.
Certes, dans deux générations, il n'y aura plus ni
grandeurs, ni richesses, car Rome est soumise aux lois
royales, et Rome deviendra comme Naples, Milan et les
autres villes de l'Italie.
Les grandes fortunes morcelées, les musées et les
galeries acquis au gouvernement, et les princes de
Rome transformés en un tas de petites gens, couverts
d'un grand nom comme d'un vieux manteau de théâ-
tre pour couvrir leurs misères. Et quand ces grands
noms, si respectés avant, seront traînés dans la boue,
quand le roi pensera être grand lui tout seul, ayant
foulé sous ses pieds toute la noblesse, il apercevra
bien, dans un instant, ce que c'est qu'un pays où il n'y
a rien entre le peuple et son roi.
Voyez plutôt la France.
Mais voyez l'Angleterre, on est libre, on est heureux.
Il y a tant de m'sère en Angleterre ! direz-vous. Mais ep
V. B 13.
138
JOURNAL
général j le peuple anglais est le plus heureux. Je ne
parle pas de sa prospérité commerciale, mais seulement
de son intérieur.
Que celui qui veut la République dans son paya
commence par la faire dans sa maison !
Mais assez de dissertations sur des matières dont je
n'ai qu'une faible idée et une opinion toute person-
nelle.
Que dira Pietro en revenant à Rome et ne m'y
trouvant pas? Il hurlera. Tant pis, ce n'est pas ma
faute.
Naples } jeudi i 3 avril. — Voir Naples et mourir; je
ne désire ni l'un ni l'autre.
Il est sept heures, il fait beau comme àNice. Je vois
passer de ma fenêtre de superbes attelages comme il
n'y en a à Rome que fort peu.
D'ailleurs Naples est reconnu pour son luxe de che-
vaux et d'équipages.
Est-il parti de lui-même ou l'a-t-on fait partir? Thaï
is the question.
J'écris en face d'une grande glace, j'ai l'air de Bea-
trix de Genci; c'est beau, une robe blanche et les che-
veux épars! Je me coiffe à la pompéienne, comme disait
Pietro.
Dieu! que je voudrais un roman de Dumas 1 cela
m'épargnerait d'écrire des bêtises et surtout de les
relire après.
Enfermée, j'ai pleuré plusieurs fois ; c'est comme à
Rome. Dieu, que je hais le changement ! que je suif
misérable dans une nouvelle ville !
On a ordonné, il a obéi, et pour obéir il a fallu m'ai-
mer bien peu.
DE MARIE B A S HKIRTSEFF . 139
Il n'a pas obéi lorsqu'il s'est agi du service militaire
Assez, assez, fi!
La misère, fi! la bassesse! Je ne peux plus arrèiei
ma pensée sur un tel homme. Si je me lamente, c'est sur
mon malheureux sort, c'est sur ma pauvre vie à peine
commencée et pendant laquelle je nai eu que des décep-
tions !
Certes, comme tous les hommes, peut-être même plus
que les autres, j'ai péché, mais aussi j'ai du bon, et il
est injuste de m'humilier dans tout.
Je me suis mise au milieu de la chambre en joignant
les mains et levant les yeux, et quelque chose me dit
que la prière est inutile, j'aurai ce qui m'est ré-
servé.
Ni une douleur de moins, ni une souffrance de plus,
comme dit Mgr de Falloux.
11 n'y a qu'une seule chose à faire : se résigner. Je
sais bien, pardieu, que c'est difficile, mais où serait le
mérite?...
Je crois, folle que je suis, que les élans d'une foi
furieuse, que des prières ardentes peuvent quelque
chose !
Dieu veut une résignation allemande, et j'en suis
incapable.
Croit-il que ceux qui se résignent ainsi aient à se
vaincre?
Oh ! que non ! Ils se résignent parce qu'ils ont de
l'eau dans les veines au lieu du sang, parce que cela
coûte moins de peine.
Est-ce un mérite d'être calme quand ce calme est
dans la nature? Si je pouvais me résigner, j'obtien-
drais tout, car ce serait sublime. Mais je ne peux pas.
Ce n'est plus une difficulté, c'est une impossibilité. Pen-
dant des instants d'abrutissement, je serai résignée;
110
JOURNAL
je ne le serai pas par ma volonté, mais bien parce que
je le serai.
Mon Dieu, ayez pitié de moi, faites-moi le calme!
Faites-moi une âme à qui m'attacher. Je suis lasse,
très lasse. Non, non, ce n'est pas de tempêtes que je
suis lasse, c'est de déceptions !
13 avril. — Pour aérer ma chambre pleine de fumée,
j'ai ouvert la fenêtre. Pour la première fois depuis trois
longs mois, j'ai vu un ciel pur et la mer à travers les
arbres, la mer éclairée parla nuit. Je suis si ravie que
je vais écrire. Dieu! que c'est beau, après les rues
noires et étroites de Rome ! Une nuit si calme, si belle I
Ah ! s il était là !
Si vous prenez cela pour de l'amour!
On ne peut pas dormir quand il fait si beau.
Lâche, faible, indigne! indigne de la dernière de mes
pensées t
Dimanche de Pâques, 1 6 avril. — Naples me déplaît,
A Rome, les maisons sont noires et sales, mais ce soi!
des palais au point de vue de l'architecture et de
l'antiquité. A Naples, c'est tout aussi sale, et on ne
voit que des maisons de carton à la française.
Bon, voilà tous les Français furieux. Qu'ils se cal-
ment. Je les admire et les aime plus qu'une autre na-
tion, mais je dois avouer que leurs palais n'attein-
dront jamais à la massive, splendide et gracieuse
majesté des palais italiens, surtout romains et floren-
tins.
Mardi 1 8 avril. — A midi nous nous mettons en
route pour Pompéi. Nous allons en voiture, car la
DE MARIE BASUKIRTSEFF.
141
route est belle et Ton peut admirer le Vésuve, les villes
de Gastellamare et Sorrente.
Le service des fouilles est admirablement fait. C'est
une chose curieuse que de parcourir les rues de cette
ville morte.
Nous avions pris une chaise à porteurs et, maman et
moi, nous y reposions chacune à notre tour.
Les squelettes sont affreux ; ces malheureux sont
dans des poses déchirantes. Je regardais les restes des
maisons, des fresques, et tâchais de rétablir tout cela
dans mon imagination, de repeupler ces maisons et ces
rues.
Quelle effrayante force que celle qui a englouti toute
une ville I
J'entendais maman parler mariage :
— La femme est faite pour souffrir, disait-elle,
même avec le meilleur des maris.
— La femme avant le mariage, dis-je, c'est Pompéi
avant l'éruption ; et la femme après le mariage, c'est
Pompéi après l'éruption.
Peut-être ai-je raison!
Je suis très fatiguée, inquiète, chagrine. Nous ne
rentrons qu'à huit heures.
Mercredi 19 avril. — Voyez le désavantage de ma po-
sition. Pietro, sans moi, a le cercle, le monde, ses
amis, tout, en un mot, excepté moi ; tandis que moi
sans Pietro, je n'ai rien.
Je ne suis pour lui qu'une occupation de luxe. Lui
était pour moi, tout. Il me faisait oublier mes préoc-
cupations de jouer un rôle dans le monde et je n'y
pensais pas, et ne m'occupais que de lui, trop heureuse
d'échapper à mes pensées.
Quoi que je devienne, je lègue mon journal au public.
142
JOURNAL
Tous les livres qu*on lit sont des inventions, les si-
tuations y sont forcées, les caractères faux, tandis que
ceci, c'est la photographie de toute une vie. Ah ! direz-
tous, cette photographie est ennuyeuse, tandis que les
inventions sont amusantes. Si vous dites cela, vous me
donnez une bien petite idée de votre intelligence.
Je vous offre ici ce qu'on n'a encore jamais vu. Tous
les mémoires, tous les journaux, toutes les lettres qu'on
publie ne sont que des inventions fardées et destinées à
tromper le monde.
Je n'ai aucun intérêt à tromper. Je n'ai ni acte
politique à voiler, ni relation criminelle à dissimuler.
Personne ne s'inquiète si j'aime ou je n'aime pas, si
je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est de
m'exprimer aussi exactement que possible. Je ne me
fais pas illusion sur mon style et mon orthographe.
J'écris des lettres sans fautes, mais au milieu de cet
océan de mots, j'en laisse échapper sans doute beau-
coup. Je fais en outre des fautes de français. Je suis
étrangère. Mais demandez- moi de m'exprimer dans
ma langue, je le ferais peut-être plus mal encore.
Mais ce n'est pas pour dire tout cela que j'ai ouvert
le cahier. C'est pour dire qu'il n'est pas midi, que je
suis livrée plus que jamais à mes tourmentantes pen-
sées, que ma poitrine est oppressée et que je hurlerais
volontiers. D'ailleurs, c'est mon état naturel.
Le ciel est gris, la Ghiaja n'est traversée que par
des fiacres et de sales piétons, les stupides arbres
plantés de chaque côté empêchent de voir la mer. A
Nice, à la promenade des Anglais, on a les villas d'un
côté, et de l'autre la mer qui vient se briser sur les
galets sans aucun empêchement. Ici on a les maisons
d'un côté, de l'autre une espèce de jardin qui se con-
tinue aussi longuement que la rue qui le sépare de la
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
143
mer, dont il est lui-même séparé par un assez grand
espace de terrain vide, couvert de pierres, de construc-
tions et offrant un spectacle de tristesse vraiment déso-
lant.
Arrivé sur le carré qui termine la Ghiaja et qui est
planté de jolis arbustes, on se sent bien mieux, et cet
endroit-là est joli. Plus loin, on entre sur le quai; à
gauche, les maisons ; à droite, la mer, mais la mer
arrêtée par un mur à balustre et garni de marchands
d'huîtres, de coquillages; puis viennent les grilles du
port, les différentes constructions du service des ba-
teaux, le port lui-même; mais ça, ce n'est plus la mer,
c'est un sale endroit tout obstrué par un tas de lai-
deurs.
Le temps gris me rend toujours un peu triste; mais
ici, mais aujourd'hui il m'opprime.
Ce silence de mort dans notre appartement d'hôtel,
ce bruit agaçant de fiacres et de charrettes à grelots
au dehors, ce ciel gris, ce vent qui agite les rideaux [
Ah ! je suis bien misérable, et il ne faut m'en prendre
ni au ciel, ni à la mer, mais à la terre i
Vendredi 21 avril. — En entrant au salon ce matin,
j'ai été suffoquée par l'odeur des fleurs. La chambre en
est littéralement pleine. Ce sont les fleurs de Doenhoff,
d'Altamura et de Torlonia. Doenhoff a envoyé une
table en fleurs. On a remplacé le guéridon par la table
en fleurs; mais ce n'est point de cela que je voulais
parler.
Ecoutez donc ceci.: Puisque l'âme existe, puisque
c'est l'âme qui anime le corps, puisque c'est celle vapo-
reuse substance qui seule sent, qui aime, qui déleste,
qui désire; puisque enfin c'est l'âme qui iïpus fait vivre,
CDmment se fait-il donc qu'une déchirure quelconque
144 JOURNAL
dans ce vil corps, ou quelque désordre intérieur, l'abus
du vin ou du manger, comment se peut-il donc que ces
chosès-là fassent envoler l'âme ?
Je fais tourner une roue et je ne l'arrête que lorsque
telle est ma volonté. Cette roue stupide ne peut arrêter
ma main. De même l'âme, qui fait marcher les usten-
siles de notre corps, ne doit pas être chassée, elle,
l'essence raisonnable, par un trou à la tête ou par une
indigestion de homard ! Elle ne le doit pas être et elle
l'est. D'où il faut conclure que l'âme est une pure in-
vention. Et cette conclusion fait tomber l'une après
l'autre, comme les décors dans un incendie de théâtre,
toutes nos croyances les plus intimes et les plus chères.
Rome. Lundi 24 avril. — J'avais à raconter toute
la journée, mais je n'ai plus souvenir de rien. Je
sais seulement que sur le Corso nous avons rencontré
A..., qu'il accourut tout rayonnant et tout joyeux
à la voiture, et qu'il a demandé si nous serons ce soir
à la maison. Nous y serons. Hélas !
Il est venu et je suis allée au salon, et me suis mise à
parler tout naturellement comme les autres. 11 m'a dit
qu'il a été quatre jours au couvent, ensuite à la cam-
pagne. Il est à présent en paix avec tous ses parents,
il va aller dans le monde, être sage et penser à son
avenir. Enfin il m'a dit que je me suis amusée à Naples,
que j'ai été coquette comme toujours, que cela prouvait
bien que je ne l'aimais pas. Il m'a dit aussi qu'il
m'avait vue l'autre dimanche près du couvent San Gio-
vanni et Paolo. Et pour prouver qu'il disait vrai, il
m'a dit comment j'étais mise et tout ce que je faisais,
et, je dois l'avouer, il a dit juste.
— Vous m'aimez? me demanda-t-il enfin.
— Et vous?
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
— Ah! voilé votre manière, vous vous moquez tou-
jours de moi !
— Et si je vous disais que oui !...
Il est tout changé, on dirait qu'en vingt jours il est
devenu un homme de trente ans. Il parle tout autre-
ment, il est devenu si raisonnable que c'est merveille.
Il semble double' d'un jésuite.
— Vous savez, maintenant je fais de l'hypocrisie, je
m'incline devant mon père, je lui dis toujours oui, je
suis sage et je songe à mon avenir.
Demain, peut-être, je saurai raconter quelque chose,
mais ce soir, je suis si bête que c'est stupide I
Mardi 25 avril. — Je viendrai demain , dit-il
comme pour me calmer, et nous parlerons de tout cela
sérieusement.
— C'est inutile, monsieur. Je vois bien à quoi m'en
tenir sur votre bel amour. Vous pouvez ne plus reve-
nir, ajoutai-je plus faiblement. Vous m'avez chagrinée,
je vous dis adieu en colère et je ne dormirai pas de la
nuit. Et vous pouvez vous vanter de m'avoir mise en
rage; allez !... .
— Mais, mademoiselle, comme vous êtes étrange?
Demain je vous parlerai quand vous serez plus calme.
C'est lui qui se plaint, c'est lui qui dit que je l'ai
toujours refusé, que j'ai toujours ri, que je ne l'aimais
pas. Je n'aurais pas parlé autrement à sa place, mais
néanmoins, je le trouve bien hautain et bien réfléchi
pour un homme qui aime vraiment.
A présent j'en ai pour mon argent, aussi ne vais-jf
plus toucher un seul mot de cela.
S'il veut, qu'il commence le premier !
Il me semble qu'il ne m'aime plus. A la bonne heure,
voilà quelque chose qui me dégourdit, qui me fait
M. B. 43
146 JOURNAL
bouillir le sang en me donnant froid dans le dosl
J'aime bien mieux cela, oh ! oui; au moins je suig
furieuse, furieuse, furieuse!
Il pleut toujours et on annonce le baron Visconti, le
charmant homme si spirituel malgré son âge. Tout à
coup on parla de Pietro, tout en parlant du mariage
Odescalchi.
— Eh! madame, le petit A..., comme vous dites,
n'est pas un parti à dédaigner, car ce pauvre cardinal
s'en va de jour en jour, ce qui fait qu un de ces jours
ses neveux deviendront millionnaires el Pierre sera par
conséquent millionnaire.
— Vous savez, baron, on m'a dit que le petit est
entré au couvent, dit maman.
— Oh! non, il songe h tout autre chose, je vous
assure.
Puis on parla de Rome, je dis combien je l'aimais et
combien il me coûtait de la quitter.
— Eh bien, restez donc.
— Je le voudrais bien.
— J'aime à voir que votre cœur aime notre ville.
— A propos de cœur, avez-vous vu le mien ? Regar-
dez...
Je lui ai montré le cœur en argent. Un cœur de re-
ligieuse.
— Vous savez, ajoutai-je, on va me laisser à Rome,
dans un couvent.
— Oh ! dit Visconti, j'espère que vous y resterez au-
trement, nous trouverons un moyen, et je trouverai,
dit-il en me pressant fortement la main.
Maman rayonne, je rayonne, c'est toute une aurore
boréale.
Ce soir, contre toute attente, assez nombreuse réu-
nion, entre autres A...
DE MARIE BASiIKIRTSEFF.
147
La société auprès d'une table et moi avec Piètre*
auprès d'une autre. Et nous avons raisonné de l'amour
en général et de l'amour de Pietro en particulier. Il a
des principes déplorables ou, plutôt, il est si fou qu'il
n'en a pas du tout. Il parlait si légèrement de son
amour pour moi que je ne sais que penser. D'ailleurs
il me ressemble tant de caractère, que c'est extraor-
dinaire.
Je ne sais pas ce qui fut dit, mais au bout de cinq
minutes nous n'étions plus en querelle, nous nous
sommes expliqués et on s'est engagé à se marier, lui
du moins. Moi, je me taisais la plupart du temps.
— Vous partez jeudi ?
— Oui, et vous m'oublierez.
— Ah ! ça, non, par exemple. J'irai à Nice.
— Quand ?
— Aussitôt que je pourrai. A présent, je ne puis
pas.
— Pourquoi? Dites, dites, à l'instant !
— Mon père ne me le permettrait pas.
— Mais vous n'avez qu'à lui dire la vérité.
— Sans doute, je lui dirai que j'y vais pour vous,
que je vous aime, que je veux me marier, mais pas à
l'instant. Vous ne connaissez pas mon père; je viens
d'être pardonné, mais je n'ose encore rien demander.
— Parlez demain.
— Je n'oserai pas. Je n'ai pas encore sa confiance
Pensez, depuis trois ans, il ne rne parlait plus. Dani
un mois, je serai à Nice.
— Dans un mois, je n'y serai plus.
— Et où irez-vous ?
— En Russie. Et voilà, je partirai et vous m'oublie-
rez.
— Mais dans quinze jours, je sera: à Nice et alors...
148
JOUB»JAL
Et alors nous partirons ensemble Je vous aime, je
vous aime ! répétait-il en tombant à genoux.
— Vous êtes heureux? demandai-je en pressant s&
tète dans mes mains.
— Oh I oui! parce que je crois en vous, je crois en
votre parole.
— Yenez à Nice à présent, dis-je.
— Ah ! si je pouvais !
— On peut tout ce qu'on veut.
Jeudi 27 avril. — Mon Dieu, vous qui avez été si bon
jusqu'à présent, tirez-moi de là, par grâce !
Et Dieu m'a tirée de là.
A la gare, je me mis à marcher de long en large
avec le Gardinalino.
— Je vous aime! s'est-il écrié, et je vous aimerai
toujours, pour mon malheur, peut-être.
— Et vous me voyez partir, et cela vous est égal?
— Oh ! ne dites pas cela!... Vous ne pouvez pas par-
ler ainsi, vous ne savez pas ce que j'ai souffert. D'ail-
leurs, je savais où vous étiez et ce que vous faisiez.
Depuis que je vous ai vue, j'ai complètement changé,
regardez bien; mais vous m'avez toujours traité en
canaille. Si j'ai fait des bêtises dans ma vie, chacun
en fait, ce n'est pas une raison pour me croire un vau-
rien, un écervelé. Pour vous, j'ai brisé avec le passé;
pour vous, j'ai tout subi; pour vous, j'ai fait cette paix
avec ma famille.
— Pas pour moi, monsieur, je ne vois pas ce que
j'ai à faire dans cette paix.
— Ah! ç'a été parce que j'ai pensé à vous sérieuse-
ment.
— Comment ?
— Vous voulez toujours qu'on s'exprime en détail et
DE MARIE BASHK1RTSEFF. 149
mathématiquement, et certaines choses, pour être sous-
entendues, n'en sont pas moins très visibles et vous
vous êtes moquée de moi.
— Ce n'est pas vrai.
— Vous m'aimez ?
— Oui, et écoutez ceci. Je n'ai pas l'habitude de
répéter deux fois. Je veux être crue tout de suite. Je
n'ai jamais dit à aucun homme ce que je vous dis à
vous. Je suis très offensée, car mes paroles, au lieu
d'être reçues comme une faveur, sont reçues très légè-
rement et sont commentées. Et vous osez douter de ce
que je dis I Vraiment, monsieur, vous me poussez à
bout.
Il fut confus et s'excusa; nous ne parlions presque
plus.
— Vous m'écrirez? demanda-t-il.
— Non, monsieur, je ne le puis pas, mais je vous
permets de m'écrire.
— Ah ! ah ! le joli amour! s'écria-t-il.
— Monsieur, dis-je gravement, ne demandez pas
trop. C'est une bien grande faveur lorsqu'une jeune
fille permet qu'on lui écrive. Si vous ne le savez pas,
je vous l'apprends. Mais nous allons monter en voiture,
ne perdons pas notre temps en vaine discussion. Vous
m'écrirez ?
, — Oui, et vous avez beau dire, je sens que je v( us
aime comme je n'aimerai jamais. Vous m'aimez î
Je fis oui de la tête.
— Vous m'aimerez toujours?
Même signe.
— Allons, au revoir, monsieur.
— A quand ?
— A l'année prochaine.
— Non!
M. B. 13.
150
TOURNAL
— Allons, adieu, monsieur !
Et, sans lui donner la main, je montais en wagon,
où était déjà tout notre monde.
— Vous ne m'avez pas serré la main, dit A... en
s'approchant.
Je lui tendis la main.
— Je vous aime! dit-il, fort pâle.
— Au revoir! dis-je doucement.
— Pensez quelquefois à moi, dit-il en pâlissant da-
vantage; quant à moi, je ne ferai que penser à vous.
— Oui, monsieur; au revoir!
Le train se mit en mouvement et pendant quelques
instants encore je pus le voir, me regardant d'un air
si ému qu'il en paraissait indifférent; puis il fit quel-
ques pas vers la porte, mais, comme j'étais toujours
visible, il s'arrêta de nouveau comme un automate,
enfonça le chapeau sur les yeux, fit encore un pas en
avant... puis, puis nous étions déjà trop loin pour voir.
J'aurais été désolée de quitter Rome, à laquelle je
suis si habituée, si je n'avais eu une idée en voyant
la nouvelle lune, vers quatre heures.
— Tu vois ce croissant? demandai-je à Dina.
— Oui, répondit-elle.
— Eh bien, ce croissant deviendra une très belle
lune dans onze ou douze jours.
— Sans doute.
— As-tu vu le Golisée au clair de lune ?
— Oui.
— Et moi, je ne l'ai pas vu.
— Je sais.
— Mais tu ne sais peut-être pas que j'ai envie de le
Voir.
— C'est possible.
— Oui, ce qui fait que dans dix ou douze jours, je
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
151
serai de nouveau à Rome, tant pour les courses que
pour le Colisée.
— Oh!
— Oui, j'irai avec ma tante. Et je serai si bien,
sans toi, sans maman, avec ma tante! Nous nous pro-
mènerons victoria et je m'amuserai beaucoup.
— Eh bien, dit maman, cela se fera, je te le pro-
mets!
Et elle m'embrassa sur les deux joues.
Vendredi 28 avril. — Je me suis endormie et j'ai
fait des rêves affreux comme des cauchemars.
A onze heures, je me couchais pour ne pas voiries
oliviers et la terre rouge, et à une heure nous arri-
vions à la gare de Nice, à la grande joie de ma tante
qui s'agitait, en compagnie de Mlle Colignon. Sapo-
genikoff, etc., etc.
— Vous savez, leur criai-je, avant que les por-
tières fussent ouvertes, je suis bien fâchée de revenir
ici, mais je n'ai pu faire autrement.
Et je les ai embrassés tous à la fois.
La maison est meublée d'une façon adorable; ma
chambre est éblouissante, toute capitonnée en satin
bleu ciel. En ouvrant la porte du balcon et en regar-
dant notre très joli jardin, la promenade et la mer,
je fus obligée de dire tout haut :
— On a beau dire, il n'y a rien d'aussi splendide-
ment simple et adorablement poétique que Nice.
Jeudi 4 mai. — La vraie saison de Nice est aa
mois de mai. Il fait beau à en devenir folle. Je suîs
allée rôder dans le jardin par le clair d'une lune toute
jeune encore, au chant des grenouilles accompagné
du murmure des vagues qui viennent doucement ne
152
JOURNAL
briser sur les cailloux. Divin silence et divine harmo-
nie 1
On dit des merveilles de Naples; quant à moi, j'en
suis désolée, mais je lui préfère Nice. Ici la mer baigne
librement le rivage, tandis que là-bas elle est arrêtée
par un mur à balustrade stupide, et même ce misérable
bord est obstrué par des boutiques, des baraques, des
saletés.
« Pensez quelquefois à moi. Quant à moi, je ne
ferai que penser à vous! »
Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne savait pas ce qu'il
disait. Je lui permets de m'écrire et il n'use pas seule-
ment de cette permission! Enverra-t-il seulement la
dépêche promise à maman?
Vendredi 5 mai. — Je disais donc, quoi? ah! oui,
que Piétro était inexcusable vis-à-vis de moi.
Je ne peux pas comprendre les hésitations, moi qui
n'aime pas!
J'ai lu dans des romans que souvent un homme
semble oublieux et indifférent à cause de son amour
même.
Je voudrais bien croire aux romans.
Je suis endormie et ennuyée et, dans cet état-là, je
désire voir Pietro et l'entendre parler d'amour. Je
voudrais rêver qu'il est là, je voudrais faire un joli
rêve. La réalité est dangereuse.
Je m'ennuie, et quand je m'ennuie je deviens très
tendre.
Quand donc finira cette vie d'ennui, de déceptions,
d'envie et de chagrin !
Quand donc vivrai-je enfin comme j'aime! Mariée
à une grande fortune, à un grand nom et à un homme
sympathique, car je ne suis pas si mercenaire que
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
153
vous pensez. D'ailleurs, si je ne le suis pas, c'est par
égoïsme.
Ce serait affreux de vivre avec un homme qu'on
déteste, et ni richesse ni position ne me profiterait.
Ah! Dieu! sainte Vierge, protégez-moi I
6 mai. — Vous savez, une idée? je voudrais follement
revoir Pietro.
Ce soir, je donne une fête, comme on n'en a plus vu
depuis des années à la rue de France. Vous savez qu'à
Nice existe l'usage de tourner le Mai, c'est-à-dire, on
suspend une couronne, une lanterne, et on danse, au-
dessous, des rondes en chantant. Depuis que Nice est
française, cet usage s'en va de plus en plus; à peine si
on voyait trois ou quatre lanternes dans toute la ville.
Eh bien, moi, je leur donne un rossigno; je nomme
cela ainsi parce que le Rossigno che vola, c'est la chan-
son la plus populaire et la plus jolie de Nice.
J'ai fait préparer d'avance et suspendre au milieu de
la rue une grande machine de feuillages et de fleurs
tout ornée de lanternes vénitiennes.
Sur le mur de notre jardin, Triphon (le domestique
de grand-papa) a été chargé d'organiser un feu d'arti-
fice et d'éclairer de temps en temps la scène par des
feux de Bengale. Triphon ne se sent pas de joie. Toutes
ces splendeurs sont accompagnées d'une harpe, d'une
flûte et d'un violon, et arrosées de vin en abondance.
Les bonnes femmes vinrent nous inviter sur leurs
terrasses, car moi et Olga regardions seules perchées
sur une échelle de bois.
On va sur la terrasse des voisins, et moi, Olga, Marie
et Dina, nous nous mettons au milieu de la rue appe-
lant les danseuses, et tâchons et réussissons à donner
de l'entrain.
454
JOURNAL
J'ai chanté et tourné avec tout le monde, à la joie
des bons Niçois, surtout des gens du quartier, qui me
connaissent tous et disent le plus grand bien de
« Mademoiselle Marie ».
Ne pouvant faire autre chose, je fais de la popula-
rité et cela flatte maman. Elle ne regarde pas à la dé-
pense. Ce qui a plu surtout, c'est que j'ai chanté et dit
quelques mots en patois.
Pendant que j'étais sur l'échelle avec Olga qui me
tirait par les jupes, j'avais bien envie de faire un dis-
cours, mais je me suis prudemment abstenue, pour
cette année...
J'ai regardé les danses et écouté les cris, toute
rêveuse comme il m'arrive souvent. Et le feu d'artifice
terminé par un « soleil » magnifique, nous sommes tous
rentrés chez nous, au milieu d'un murmure de satis-
faction.
Dimanche 7 mai. — On trouve une certaine satisfac-
tion désespérante à mépriser avec raison tout le monde.
Au 'moins, on n'a pas d'illusions. Si Pietro m'a ou-
bliée, il m'a fait une insulte sanglante, et voilà un nom
de plus sur mes tablettes de haine et de ven-
geance.
Tel qu'il est, le genre humain me plaît et je l'aime et
j'en fais partie et je vis avec tous ces gens, et d'eux
dépendent et ma fortune et mon bonheur.
D'ailleurs tout cela est bête. Mais dans ce monde
tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est
pas bêle est triste.
Demain à trois heures je vais à Rome, tant pour me
distraire que pour mépriser A..., si j'en trouve l'oc-
casion.
DE MARIE BÀSÏÏKIRTSEFF. 155
Jeudi i i mai, — Comme je Fai dit mardi soir, je suis
partie hier à deux heures avec ma tante.
C'est une terrible preuve d'amour que j'ai l'air de
donner à Pietro.
Ah ! ma foi, tant pis! S'il croit que je l'aime, s'il croit
à une pareille énormité, il n'est qu'une bête.
A deux heures, nous sommes à Rome, je me jette
dans un fiacre, ma tante me suit, le conducteur de
l'hôtel de la ville prend les bulletins et... et... je suis
à Rome î Dieu ! quelle joie !..
Nos bagages n'arriveront que demain. Pour aller
voir le retour des courses, nous sommes obligées de
nous contenter de nos hardes de voyage. D'ailleurs,
j'étais très bien avec mon costume gris et mon feutre.
Je mène ma tante au Corso ! (Quelle chose adorable
que de revoir le Corso après Nice!) Je l'abasourdis de
bêtises et d'explications, car il me semble qu'elle ne
voit rien.
Et voilà le Caccia-Club, il y a eu frémissement à mon
passage; le moine reste bouche béante, puis ôte son
chapeau et sourit jusqu'aux oreilles.
Nous allons à la villa Borghèse, où il y a le concours
régional d'agriculture.
Nous parcourons à pied l'exposition, nous admirons
les fleurs et les plantes, et rencontrons Zucchini. Il y a
encore du monde.
On est très surpris de rne voir apparaître pour la
troisième fois. A Rome, je suis très connue.
Simonetti s'approche; je le présente à Mme Romanoff
et lui dis que c'est par un merveilleux hasard que je
suis ici.
Je fais signe à Pietro de venir; il est tout rayonnant
et me regarde avec des yeux qui prouvent bien qu'il a
pris tout au sérieux.
156 JOURNAL
Il nous a fait beaucoup rire en racontant son séjour
au couvent. Il avait consenti, dit-il, à y entrer pour
quatre jours et, une fois là, on l'y a retenu pendant
dix-sept jours.
— Pourquoi donc avez-vous menti, pourquoi avez-
vous dit que vous aviez e'té à Terracina?
— Parce que j'avais honte de dire la vérité.
— Et les amis du Club le savent ?
— Oui. Au commencement je disais que j'avais été à
Terracina, puis on m'a parlé du couvent et j'ai fini
partout raconter, et j'ai ri, et tout le monde a ri. Tor-
lonia a été furieux.
— Pourquoi?
— Parce que je ne lui ai pas tout dit d'abord. Par-
ce que je n'ai pas eu confiance en lui.
Ensuite, il raconte comment, pour plaire à, son père,
il faisait semblant de laisser tomber par hasard un
chapelet de sa poche, pour faire croire qu'il en portait
toujours un sur lui. Je l'accablai de moqueries et d'in-
pertinences auxquelles il répondit très bien, ma foi.
Samedi 1 3 mai, — Je ne déguise ni mes sentiments,
ni ma pelisée, et je n'ai pas la force de rien supporter
avec dignité, car j'ai pleuré. Et tout en écrivant j'en-
tends le bruit que font mes larmes en tombant sur le
papier, de grosses larmes qui coulent sans difficulté et
sans grimace de la part de ma figure. Je m'étais cou-
chée sur le dos pour les faire rentrer en dedans, mais
ça n'a pas réussi.
Au lieu de dire ce qui me fait pleurer, je raconte
comment je pleure I Et comment puis-je dire pourquoi?
Je ne me rends compte de rien. — Comment, me disais-
je, la téte renversée sur le canapé; comment, c'est
ainsi? 11 a donc oublié? Sans doute, puisqu'il a mené
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
157
une conversation indifférente entremêle'e de mots pro-
noncés si bas que je n'ai pu les entendre, et enfin il a
encore répété qu'il ne m'aimait que de près, que j'étais
de glace, qu'il irait en Amérique, que lorsqu'il me voit,
il m'aime, tandis qu'au loin il oublie.
Je l'ai prié très sèchement de ne plus parler de cela.
Ahl je ne peux pas écrire et vous voyez vous-même
ce que je dois sentir et combien je suis insultée !
• «
Je ne peux pas écrire T et cependant quelque chose
me l'ordonne. Tant que je n'ai pas tout raconté, quelque
chose me tourmente.
J'ai causé et fait du thé de mon mieux jusqu'à dix
heures et demie. Alors arriva Pietro; Simonetti s'en
alla bientôt et nous sommes restés à trois. On parla
de mon journal, c'est-à-dire des questions quej'y traite,
et A... me pria de lui lire quelque chose sur l'âme
et sur Dieu. Alors j'allai dans l'antichambre et m'age-
nouillai auprès de la fameuse boîte blanche en cher-
chant, pendant que Pietro tenait la bougie... Mais alors,
comme en cherchant j'ai rencontré des passages d'un
intérêt commun, je lisais, et cela a duré presque une
demi-heure.
Ensuite, il se mit, en revenant au salon, à raconter
toutes sortes d'anecdotes sur sa vie depuis l'âge de
dix-huit ans.
J'ai écouté tout ce qu'il a dit, avec une certaine
terreur et une certaine jalousie.
D'abord cette dépendance absolue me glace ; on lui
défendrait de m'aimer, il obéirait, j'en suis certaine.
Sa famille, les prêtres, les moines m'effrayent. Quoi
qu'il m'ait dit de leur bonté, je suis saisie d'effroi en
M. B. 14
158
JOURNAL
entendant ces ênormités et ces tyrannies. Oui ! ils me
font peur et ses deux frères aussi ; mais ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, je suis toujours libre d'accepter ou de
refuser.
Je remercie Dieu de m'avoir délié la plume ; hier,
c'était un supplice, je ne pouvais pas m'expliquer.
Tout ce que j'ai entendu ce soir, tout ce que j'en
conclus et toutes les choses d'avant sont lourdes pour
ma tête. Et puis il y a simplement le regret de le voir
partir ce soir; c'est si long jusqu'à demain! J'ai senti
une grande envie de pleurer d'incertitude et peut-être
d'amour.
Puis, appuyant le menton dans la main gauche et le
coude gauche dans la main droite, le sourcil froncé et
la lèvre dédaigneuse, je me mis à songer à tout, à ce
qu'il me fallait, et surtout à ce que je n'avais pas.
Puis, je me mis à écrire et, ayant senti un irrésisti-
ble besoin de rêver, je cessai un instant et me remis à
écrire tout ceci.
Mercredi 1 7 mai. — J'avais beaucoup à dire d'hier
encore, mais tout s'efface devant ce soir.
Il m'a parlé de nouveau de son amour; je l'assurai
que c'était inutile, car mes parents ne consentiraient
jamais.
— - Ils auraient raison, dit-il rêveur; je ne suis bon à
faire le bonheur de personne. Je l'ai dit à ma mère,
j'ai parlé de vous, j'ai dit: « Elle est si religieuse et
bonne, et moi, je ne .crois en rien et je ne suis qu'un
misérable. » Tenez, je suis resté dix-sept jours au cou-
vent, j'ai prié, j'ai médité, et je ne crois pas en Dieu,
et la religion n'existe pas pour moi, je ne crois en
rien.
Je le regardai avec de grands yeux effrayés
DE MARIE BASHK1RÏSEFF.
159
— Il faut croire, dis-je en lui prenant la main, il
faut se corriger, et il faut être bon.
-r C'est impossible, et tel que je suis personne ne
peut nraimer, n'est-ce pas?
- Hum ! hum 1
— Je suis bien malheureux. Vous ne vous ferez
jamais une idée de ma position. En apparence je suis
bien avec les miens, mais ce n'est qu'en apparence;
je les déteste tous, mon père, nies frères, ma mère
même; je suis malheureux. Et qu'on me demande
pourquoi? je ne le sais pas... 0 les prêtres! s'écria-t-il
en serrant les poings et les dents et levant au ciel une
figure hideuse de haine. Les prêtres, ohl si vous saviez
ce que c'est! ! !
Il fut cinq minutes à se calmer.
— Je vous aime pourtant, et vous seule. Quand je
suis avec vous, je suis heureux.
— Une preuve.
— Dites.
— Venez à Nice.
— Vous me mettez hors de moi en me disant cela;
vous savez bien que je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Parce que mon père ne veut pas me donner d'ar-
gent, parce que mon père ne veut pas que j'aille à
Nice.
— Je comprends bien, mais si vous dites pourquoi
vous y allez?
— 11 ne voudra pas. J'ai parlé à ma mère; elle ne
me croit pas. On est si habitué à ma mauvaise conduite
qu'on ne me croit plus.
— 11 faut vous corriger, il faut venir à Nice.
— Mais puisque je serai refusé, comme vous dites.
— Je n'ai pas dit refusé par moi*
160
JOURNAL
— Ce serait trop, dit-il en me regardant tout près,
ce serait un rêve.
— Mais un beaurôve, n'est-ce pas?
— Oh! oui.
— Alors vous demanderez à, votre père?
— Certainement oui; mais il ne veut pas que je me
marie. Non, je dis que pour ces choses il faut faire
parler par les confesseurs.
— Eh bien, faites parler.
— Mon Dieu ! et c'est vous qui me le dites?
— Oui, vous comprenez, je ne tiens pas à voue,
mais je veux donner cette satisfaction h mon orgueil
blessé.
— Je suis un malheureux et un maudit dans ce
monde.
Il est inutile, impossible de suivre ces centaines de
phrases. Je dirai seulement qu'il m'a répété cent fois
qu'il m'aimait, d'une voix si douce et avec des yeux si
suppliants, que je m'approchai de lui moi-même et que
nous avons parlé comme de bons amis d'une multitude
de choses. Je l'assurai qu'il y avait un Dieu dans le
ciel et du bonheur sur la terre. Je voulais qu'il crût en
Dieu, qu'il le vît à travers mes yeux, et qu'il le priât
par ma voix.
— Alors, dis-je en m'éloignant, c'est fini; adieu!
— Je vous aime !
— Et je vous crois, dis-je en pressant ses deux
mains, et je vous plains !
— Vous ne m'aimerez jamais?
— Quand vous serez libre.
— Quand je serai mort.
— Je ne peux pas à présent, car je vous plains et
vous- méprise. On vous dirait de ne pas m'aimer qua
vous obéiriez.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
161
— Peut-être!
— C'est affreux !
— Je vous aime, dit-il pour la centième fois.
Et il est sorti en pleurant. Je me suis approchée de
la table où était ma tante et je lui dis, en russe, que le
moine m'a fait des compliments que je raconterai
demain.
Il est encore revenu et je lui ai dit adieu.
— Non, pas adieu.
— Si, si, si. Adieu, monsieur, je vous ai aimé jusqu'à
cette conversation. (1881. — Je ne l'ai jamais aimé, tout
cela était V effet d'une imagination romanesque en quête
de roman.)
— Ah ! tant pis, je l'ai dit, je vous ai aimé, j'ai eu
tort, je le sais.
— Mais... commença-t-il.
— Adieu!
— Vous n'allez donc plus à Tivoli h cheval, demain?
— Non.
— Et ce n'est pas la fatigue qui vous y a fait re-
noncer?
— Non ! La fatigue n'est qu'un prétexte, je ne veux
plus vous voir.
— Mais non! Ce n'est pas possible, disait A.... en
me tenant les mains.
— Au revoir!
— Vous m'avez dit de parler à mon père et de venir
à Nice? dit A. . . sur l'escalier avant de s'en aller
— Oui.
— Je ferai cela, et je viendrai coûte que coûte, je
tous le jure.
Et il partit.
Depuis trois jours, j'ai une nouvelle idée, c'est que
je vais mourir : je tousse et je me plains. Avant-hier je
M. B. 14.
16S
10URNAL
me suis assise au salon, il était deux heures du matin;
ma tante me pressait d'aller dormir et je ne bou-
geais pas, disant que c'était la preuve que j'allais
mourir.
— Ah! dit ma tante, de la manière dont tu y vas,
je n'en doute pas, tu mourras.
— Et tant mieux pour vous, vous aurez moins de
dépenses, il ne faudra plus payer tant à Laferrière I
Et, prise d'un accès de toux, je me renversai sur le
canapé, au grand effroi de ma tante, qui sortit en cou-
rant pour faire croire qu'elle était fâchée.
Vendredi 1 9 mai. — Ma tante est allée au Vati-
can, et moi, ne pouvant être avec Pietro, j'aime
mieux rester seule. Il viendra vers les cinq heures,
je voudrais tant que ma tante fût encore absente.
Je voudrais me trouver seule involontairement en
apparence, car je ne peux plus montrer que je le
cherche.
Je viens de chanter et j'ai mal à la poitrine. Me
voyez-vous posée en martyre ! C'est trop bête !...
Je suis coiffée à la Vénus Gapitoline, je suis en
blanc comme une Béatrix, avec un chapelet et une
croix de nacre sur le cou.
Il y a, quoi qu'on dise, dans l'homme un certain
besoin d'idolâtrie, de sensations matérielles. Dieu dans
sa simple grandeur ne suffit pas. Il faut des images à
regarder, des croix à baiser.
Hier soir, j'ai compté les grains du chapelet: ils sont
soixante, et je me suis prosternée soixante fois, chaque
fois me frappant le front contre le plancher. Je n'avais
plus de souffle, mais il me semblait avoir fait un acte
agréable à Dieu. C'est sans doute absurde, mais l'in-
tention y était.
DE MARIE BASIIK1RTSEFF. 1Ô3
Dieu tient-il compte de l'intention?
Ah ! mais j'ai là le Nouveau Testament. Lisons. —
Ne trouvant pas le livre saint, je lis Dumas. Ce n'est
pas la même chose.
Ma tante est rentrée à quatre heures, et au bout de
vingt-cinq minutes, je l'avais adroitement excitée à
aller voir l'église Santa Maria Maggiore. Il est quatre
heures et demie. J'ai mal fait, il fallait la renvoyer à
cinq heures; car je crains bien qu'elle ne rentre encore
trop tôt.
Quand on annonça le comte A..., j'étais encore
seule, car ma tante avait eu l'idée de visiter le Pan-
théon, outre Santa Maria Maggiore. Mon cœur battait si
fort que je craignais qu'on ne l'entendît, comme on dit
dans les romans.
Il s'assit près de moi et commença à me prendre la
main, -que je relirai aussitôt.
Alurs il me dit qu'il m'aimait. Je le repoussai en
souriant poliment.
— Ma tante va rentrer tout à l'heure, dis-je, prenez
patience.
— J 'ai tant de choses à vous dire !
— Vraiment.
— Mais voire tante va rentrer.
— Alorb, ieucchez-vous.
— Ce sont «.les choses sérieuses.
— Voyons. #
— D'abord vous avez mal fait d'écrire de moi toutes
ces choses.
— Ne parlons pas de cela, monsieur; je vous préviens
que je suis très nerveuse, vous ferez donc bien déparier
simplement ou de ne rien dire.
— Ecoutez, j'ai parlé à ma mère, et ma mère a parlé
& mon père.
164
JOURNAL
— Eh bien, après?
— J'ai bien fait, n'est-ce pas?
— Cela ne me regarde pas, ce que vous avez fait,
vous l'avez fait pour vous.
— Vous ne m'aimez pas ?
— Non.
— Et moi je vous aime comme un fou.
— Tant pis pour vous, dis-je en souriant et en me
laissant prendre les mains.
— Non, écoutez, dit-il, parlons sérieusement; vous
n'êtes jamais sérieuse. Je vous aime I j'ai parlé à ma
mère... Soyez ma femme, dit-il.
Enfin ! m'écriai-je intérieurement, et je ne répondis
rien.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Bien, répondis-je en souriant.
— Vous savez, dit-il encouragé, il faut mettre quel-
qu'un là-dedans.
— Comment ?
— Oui; je ne peux pas faire moi-même; il faut que
quelqu'un s'en charge, un homme posé, respectable,
sérieux, qui parle à mon père, qui arrange tout, en un
mot. Qui ?
- Visconti, dis-je en riant.
— Oui, dit-il très sérieux. J'ai pensé à Visconti, c'est
l'homme qu'il faut. Il est si vieux qu'il n'est plus bon
qu'à faire les Mercure... Seulement, reprit-il, je ne suis
pas riche, pas riche du tout. Ah ! je voudrais bien être
bossu et posséder des millions.
— Vous n'y gagneriez rien auprès de moi.
— Oh 1 oh ! oh !
— - Je crois que voilà une insulte, dis-je en me le-
vant.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
165
— Mais non, je ne parle pas pour vous, vous êtes
une exception, vous.
— Alors ne me parlez pas d'argent.
— Dieu ! comme vous êtes, on ne peut jamais com-
prendre ce que vous voulez.... Consentez, consentez
à être ma femme.
Il voulut me baiser la main, et je lui présentai la
croix de mon chapelet qu'il baisa, pui» levant la tête :
— Gomme vous êtes religieuse ! dit-il en me regar-
dant.
— Et vous, vous ne croyez à rien ?
— Moi, je vous aime. M'aimez-vous?
— Je ne dis pas ces choses-là.
— Alors, pour Dieu, faites-le-moi comprendre, au
moins.
Après un instant d'hésitation, je lui ai tendu ma
main.
— Vous consentez ?
— Doucement, dis-je en me levant; vous savez qu'il
y a mon grand-père et mon père, et ils opposeront une
forte résistance h un mariage catholique.
— Ah ! il y a encore cela !
— Oui, il y a encore ça.
Il me prit par le bras et me plaça à côté de lui,
devant la glace. Nous étions très-beaux ainsi.
— Nous en chargerons Visconti, dit A...,
— Oui.
— C'est l'homme qu'il faut. Mais comme nous som-
mes jeunes pour nous marier, pensez-vous que nous
serons heureux ?
— D'abord il faudrait mon consentement.
— Sans doute. Donc, supposons, si vous consentez,
serons-nous heureux?
— Si je consens, je puis jurer sur ma tête qu'il n'y
166
JOURNAL
aura pas au monde un homme plus heureux que vous,
— Alors, nous nous marierons. Soyez ma femme.
Je souris.
— Ah ! s'écria-t-il en bondissant par la chambre,
comme je serai heureux, comme ce sera drôle quand
nous aurons des enfants I
— Vous êtes fou, monsieur.
— Oui, d'amour.
En ce moment, on entendit des voix dans l'escalier,
je m'assis tranquillement et attendis ma tante, qui
entra aussitôt.
J'ayais un grand poids enlevé de mon cœur, je
devins gaie, et A... ravi.
J'étais calme, heureuse, mais j'avais bien des choses
à dire et à entendre.
Excepté notre appartement, tout le premier de l'hôtel
est vide. Le soir nous prenons une bougie et parcou-
rons ces immenses appartements parfumés encore de
l'ancienne grandeur des palais italiens, mais ma tante
est avec nous. Je ne savais comment faire.
Nous nous arrêtons pendant plus d'une demi-heure
dans un grand salon jaune, et Pietro imite le Cardinal,
son père et ses frères.
Ma tante s'amuse à faire écrire à A. . . des bêtises en
russe .
— Copiez cela, dis-je en prenant un livre et en écri-
vant sur la première page.
— Quoi?
— Lisez.
Je lui ai indiqué les huit mots que voici :
t Partez à minuit, je vous parlerai en bas. »
— Compris ? demandai-je en effaçant.
— Oui.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 167
Dès lors je fus soulagée et singulièrement agitée.
A. . . se tournait vers la pendule à chaque instant, et
je craignais qu'on n'en comprit la cause. Gomme si
on pouvait deviner ! Il n'y a que les consciences cou-
pables pour avoir de ces peurs.
A minuit, il se leva et me dit bonsoir, en me serrant
fortement la main.
— Bonsoir, monsieur, dis-je.
Nos yeux se rencontrèrent, je ne saurais décrire
comment, ce fut un éclair.
— Eh bien, ma tante, nous partons demain de bonne
heure; rentrez, je vous enfermerai chez vous, comme
ça vous ne m'empêcherez pas d'écrire et je me cou-
cherai vite.
— Tu le promets ?
— Certainement.
J'enfermai ma tante et, après avoir jeté un coup d'œil
dans la glace, je descendis l'escalier, et Pietro se glissa
dans l'entre-bâillement comme une ombre.
— On se dit tant, en se taisant, quand on s'aime 1
Dupioins, moi, je vous aime ! murmura-t-il.
Je m'amusais défaire une scène de roman et pensais
involontairement à ceux de Dumas.
— Je pars demain. Et nous avons à causer sérieu-
sement, et moi qui l'oubliais!...
— C'est qu'on ne pense plus à rien.
— Venez, dis-je en fermant la porte pour ne laisser
qu'un faible rayon de lumière.
Et je m'assis sur la dernière marche du petit esca-
lier qui occupe le fond du couloir.
Il s'agenouilla.
A chaque instant je croyais entendre venir, je restais
immobile et tressaillant à chaque goutte de pluie qui
tombait sur les carreaux.
168
JOURNAL
— Mais ce n'est rien, dit mon impatient amoureux.
— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur. Si
on venait, vous en seriez flatté, et moi je serais perdue.
La tête renversée, je le regardai à travers mes cils.
— Avec moi? dit-il, se méprenant au sens de mes
paroles, avec moi? je vous aime trop; vous êtes en
sûreté.
Je lui tendis la main en entendant ce noble langage.
— N'ai-je pas toujours été convenable et respec-
tueux?
— Ohl non, pas toujours. Une fois vous vouliez
même m'embrasser.
— Ne parlez pas de cela, je vous en prie. Ohl je
vous ai tant priée de me pardonner! soyez bonne,
pardonnez-moi.
— Je vous ai pardonné, dis-je doucement.
Je me sentais si bien! — Est-ce donc cela, pensai -
je, quand on aime? Est-ce sérieux? Il me semblait
toujours qu'il allait rire, tant il était grave et tendre.
J'abaissai mon regard sous l'éclat extraordinaire du
sien.
— Mais voyez, de nouveau nous avons oublié de
causer de nos affaires, soyons sérieux et causons.
— Oui, causons.
— D'abord, comment faire, puisque vous partez
demain? Ne partez pas, je vous en prie, ne parlez
pasl
— C'est impossible; ma tante...
— Elle est si bonne I Ob! restez.
— Elle est bonne, mais elle ne consentira pas. Ainsi,
adieu... peut-être pour toujours !
— Non, non, puisgue *vous consentez à être ma
femme.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 169
— Quand?
— Vers la fin du mois je serai à Nice. Si vous con-
sentiez à me laisser échapper en faisant une dette, je
partirais demain.
— Non, je ne le veux pas, je ne vous venais pas,
dans ce cas.
— Mais vous ne pouvez pas m'empêcher d'aller
faire des folies h Nice.
— Si, si, si, je vous le défends!
— Alors il faut attendre que mon père me donne de
l'argent.
— Écoutez, j'espère qu'il sera raisonnable.
— Il n'a rien contre, ma mère a parlé ; mais s'il ne
me donnait pas d'argent? Vous savez si je suis assez
dépendant, assez malheureux!
— Exigez!
— Donnez-moi un conseil, vous qui raisonnez comme
un livre, vous qui parlez de l'âme, de Dieu; donnez-
moi un conseil?
— Priez Dieu, dis-je en lui présentant ma croix, et
toute prête à rire s'il prenait la chose en ridicule, et à
garder mon air grave s'il la prenait au sérieux.
Il vit ma figure impassible, appuya la croix sur son
front et baissa la tête, en prière.
— J'ai prié, dit-il.
— Vrai?
— Vrai. Mais continuons... Donc, nous chargeons
de cela le baron V... •
— Bien.
Je disais : bien, et je pensais : « provisoirement ».
— Mais cela ne peut pas se faire tout de suite, re-
pris-je.
— Dans deux mois.
H. B. 45
170
JOURNAL
— . Vous voulez rire? demandai-je, comme si c'était
la chose la plus impossible.
— Dans six.
— Non.
— Dans un an?
— Oui, dans un an; vous attendrez?
— S'il le faut, pourvu que je puisse vous voir tous
les jours.
— Venez à Nice, car, dans un mois, je vais en Russie.
— Je vous suivrai.
— Ça ne se peut.
— Et pourquoi?
— Ma mère ne voudra pas.
- Personne ne peut m'empêcher de voyager.
— Ne dites pas de bêtises.
— Mais comme je vous aime!
Je me penchai vers lui pour ne pas perdre une seule
de ses paroles.
— Je vous aimerai toujours, dit-il. Soyez ma femme.
Nous entrons dans les banalités amoureuses, bana-
lités qui deviennent divines, si réellement on aime
toujours.
— Oui, vraiment, disait-il, ce serait beau de passer
la vie ensemble... oui, passer la vie avec vous, tou-
jours ensemble, à vos pieds... vous adorant... Nous
serons vieux tous les deux, vieux à priser du tabac, et
nous nous aimerons toujours. Oui, oui... oui.. . chère!..
Il ne trouvait pas d'autres mots, et ces mots, si com-
muns, dans sa bouche devenaient une caresse extrême.
Il me regardait les mains jointes.
Puis on parlait raison; puis il se traînait à mes
pieds, en criant d'une voix étouffée que je ne pouvais
pas l'aimer comme il m'aimait, et que c'était impos-
sible...
DE MARIE BASI1K1RTSEFF.
171
Il voulut que nous nous fissions nos confidences.
— Oh ! les vôtres, monsieur, ne m'intéressent pas.
— Oh ! dites-moi combien de fois vous avez aimé^
mademoiselle?
— Une fois.
— Et qui ?
— Un homme que je ne connais pas, que j'ai vu
dix ou douze fois dans la rue, qui ne sait pas que
j'existe. J'avais douze ans alors, et je ne lui ai jamais
parlé.
— C'est un conte!
— C'est une vérité.
— Mais c'est un roman, une fantaisie; c'est impos-
sible, c'est une ombre!
— Oui, mais je sens que je n'ai pas honte de l'aimer,
et qu'il m'est devenu une espèce de divinité. Je ne le
compare à personne, et il n'y a pour cela personne de
digne.
— Où est-il?
— Je ne sais seulement pas. Il est marié, très loin.
— Voilà une folie !
Et mon fichu Pietro avait l'air passablement incré-
dule et dédaigneux.
— Mais c'est vrai, et tenez, je vous aime et c'est
autre chose.
— Je vous donne tout mon cœur et vous ne me
donnez que la moitié du vôtre, dit-il.
— Ne demandez pas trop et soyez satisfait.
— Mais ce n'est pas tout? il y a autre chose?
— C'est tout.
— Pardonnez-moi, et permettez-moi de ne pas vous
croire celte fois.
(Voyez-vous cette dépravation I)
— Il faut croire la vérité.
172
JOURNAL
— Je ne peux pas.
— Tant pis ! m'écriai-je fâchée.
- — Ça surpasse mon esprit, dit-il.
— C'est que vous êtes bien dépravé.
— Peut-être.
— Vous ne croyez pas que jamais je n'ai permis
qu'on me baisât la main?
— Pardon, mais je ne crois pas.
— Asseyez-vous à côté de moi, dis-je, causons et
dites-moi tout.
Il me raconte tout ce qu'on lui a dit et ce qu'il a dit.
— Vous ne vous fâcherez pas? dit-il.
— Je ne me fâcherai que si vous me cachez quelque
chose.
— Eh bien! vous comprenez, notre famille est très
connue ici.
— Oui.
— Et vous êtes des étrangers à Rome.
— Alors?
— Alors, ma mère a écrit à Paris à plusieurs per-
sonnes.
— C'est très-naturel; et que dit-on de moi?
— Encore rien. Mais, on peut dire ce qu'on veut, je
vous aimerai toujours.
— Je n'ai pas besoin d'indulgence...
— Maintenant, dit-il, il y a la religion.
— Oui, la religion.
— Ohl fit-il de l'air le plus calme. Faites -vous ca-
tholique.
Je l'ai arrêté court par un mot très sévère.
— Voulez-vous donc que je change de religion? s'é-
cria A....
— Non, car, si vous faisiez cela, je vous méprise-
rais.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
173
En véiité, je n'aurais été fâchée qu'à cause du Car-
dinal.
— Gomme je vous aime! comme vous êtes belle I
comme nous serons heureux I
Pour toute réponse, je pris sa tête dans mes mains
et je l'embrassai sur le front, les yeux, les cheveux.
Je le fis plus pour lui que pour moi.
— Marie ! Marie ! criait ma tante d'en haut.
— Qu'y a-t-il? demandai-je d'une voix calme, en pas-
sant ma tête par la trappe, pour que la voix parût
venir de ma chambre.
— Il est deux heures, il faut dormir...
— Je dors.
— Tu es déshabillée?
— Oui; laissez-moi écrire.
— Couche- toi. •
— Oui, oui.
Je descendis et trouvai la place vide : le malheureux
s'était caché sous l'escalier.
- Maintenant, dit-il en venant reprendre sa place,
parlons de l'avenir.
— Parlons-en.
— Où vivrons-nous? Aimez-vous Rome?
— Oui.
— Alors nous vivrons à Rome, mais en dehors de
ma famille, tout seuls !
— Je crois bien; d'abord maman ne me laisserait
pas vivre dans la famille de mon mari.
— Elle aurait bien raison. Et puis, ma famille a des
principes si extraordinaires ! ce serait un supplice.
Nous achèterons une petite maison dans le nouveau
quartier.
— J'aimerais mieux une grande.
Et je cachai une grimace significative.
M. B. it).
174
JOURNAJ
— » Eh bien, une grande.
Et on se mit, lui du moins, à faire des arrangements
futurs.
On voyait bien un homme qui a hâte de changer
d'état.
— Nous irons dans le monde, repris-je, nous mène-
rons grand train, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, dites-moi, racontez tout.
— Oui, lorsqu'on se décide à passer la vie ensemble,
il faut le faire aussi bien que possible.
— Je comprends bien. Vous savez tout de ma fa-
mille, mais il y a le Cardinal.
— Il faut se mettre bien avec lui.
— Je crois bien, je le ferai absolument. Et vous
savez, la plus grande partie de sa fortune sera pour
celui qui aura le premier un fils; aussi il faut avoir
tout de suite un fils. Seulement je ne suis pas riche.
— Qu'importe? fîs-je un peu froissée, mais me possé-
dant assez pour ne pas faire un geste de mépris : c'était
peut-être un piège.
Puis, comme fatigué de ce discours sérieux, il a baissé
la tête.
— Occhi neri, dis-je, en les recouvrant avec ma
main, car ses yeux me faisaient peur.
Il se prosterna à mes pieds et me dit tantettant, que
je redoublai de surveillance et le fis asseoir à côté de
moi.
Non, ce n'est pas un véritable amour. Avec un véri-
table amour, il n'y aurait rien de mesquin ni de vul-
gaire à dire.
Je me sentais mécontente au fond.
— Soyez sage !
— Oui, dit-il en joignant les mains, oui, je suis
sage, je suis respectueux, je vous aime !
DE MARIE BASUKIRTSEFF.
175
L'aimais-je vraiment ou bien avais-jela tête montée?
qui saurait le dire au juste? Pourtant, du moment où
le doute existe... il n'y a plus de doute.
— Oui, je vous aime, dis-je en prenant et serrant
fortement ses deux mains!
Il ne répondit rien ; peut-être n'a-t-il pas compris
l'importance que j'attachais à mes paroles, peut-être
les trouvait-il toutes naturelles?
Mon cœur ne battait plus. Certes ce fut un délicieux
moment, car il demeura immobile comme moi et sans
proférer une parole.
Mais la peur m'a prise et je lui ai dit qu'il faut partir.
— Il est temps. -
— Déjà? Attendez un instant encore, près de moi.
Que nous sommes bien ainsi! Vous m'aimez^fit-il, et tu
m'aimeras toujours, dis, tu m'aimeras toujours ?
Ce tutoiement me donna froid et me parut humi-
liant.
— Toujours ! disais-je mécontente, toujours, et vous,
vous m'aimez ?
— Oh ! comment pouvez-vous demander de pareilles
choses? Oh ! ma chérie, je voudrais qu'on ne pût sortir
d'ici!
— Nous serions morts de faim, dis-je humiliée de ce
nom caressant qu'il me donnait, et ne sachant comment
répondre.
— Mais quelle belle mort l Alors, dans un an ? dit-il,
en me mangeant des yeux.
— Dans un an, répétai-je, plus pour la forme que
pour autre chose. — J'agissais en amoureuse pénétrée,
enivrée, inspirée, grave et solennelle.
En ce moment j'entends ma tante qui, voyant tou-
jours de la lumière chez moi, s'impatientait.
— Vous entendez? dis-je.
176
JOURNAL
Nous nous sommes embrassés et je m'enfuis sans
me retourner. C'est comme une scène d'un roman que
j'ai lue quelque part. Fi! Je suis mécontente de moi 1
Serai-je toujours mon propre critique ou bien est-ce
parce que je n'aime pas tout à fait ?
— Il est quatre heures! cria ma tante.
— D'abord, ma tante, il n'est que deux heures et
dix minutes, et puis ensuite laissez-moi tranquille.
Je me déshabillai, tout en pensant : Quelqu'un qui
m'aurait vue entrer au salon près de l'escalier à minuit
et en sortir à deux heures, deux heures passées dans
un tête-à-tête absolu avec un Italien des plus déver-
gondés, ce quelqu'un ne croirait pas le bon Dieu, s'il
lui prenait fantaisie de descendre du ciel pour affirmer
combien c'était innocent.
Moi-même, à la place de ce quelqu'un, je ne croirais
pas, et pourtant voyez! Doit-on assez se défier des
apparences ? Souvent ainsi on juge et on fait des con-
clusions définitives, lorsqu'il n'y a que presque rien.
— C'est affreux ! Tu mourras, en veillant si tard,
criait ma tante.
— Ecoutez, dis-je en ouvrant sa porte, ne grondez
pas, ou je ne vous dirai rien.
— Oh ! Diable ! diable !
— Oh! ma tante, vous vous repentirez...
— Qu'y a-t-il? 0 quelle fille !
— D'abord je n'ai pas écrit, je suis restée avec
Pietro.
— Où ça, malheureuse I
— En bas.
— Quelle horreur !
— Ah ! Si vous criez, vous ne saurez rien,
— Tu étais avec A.,. ?
— Oui I
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
177
— Eh bien, dit-elle d'une voix qui me fît tressaillir,
je le savais bien quand je t'ai appelée, tout à l'heure.
— Comment?
— J'ai rêvé que maman était venue et me disait: Ne
laisse pas Marie seule avec A....
J'eus froid dans le dos en comprenant que j'avais
couru un vrai danger. — J'ai exprimé mes craintes
qu'on n'écrive des calomnies de Nice.
— Il n'y a rien à" dire, dit ma tante. Si on ose dire
des calomnies, on n'ose pas les écrire.
Nice. — Mardi 23 mai. — Je voudrais pourtant me
rendre compte d'une chose: j'aime ou je n'aime pas?
Je me suis fait une telle idée des grandeurs et des
richesses que Pietro me semble un bien petit seigneur.
Ah! H..!
Et si j'attendais ! Attendre quoi? Un prince million-
naire, un H... Et si rien ne vient?
Je tâche de me persuader qu'A.... est très chic,
mais qu'en le voyant de tout près, il me semble moins
qu'il n'est.
Voilà une triste journée ! J'ai commencé le portrait
de Golignon, sur un fond de draperies bleu ciel. C'est
tout ébauché et je suis vraiment contente de moi et de
mon modèle, car il pose très bien.
Je sais bien qu'A... ne peut pas encore m'écrire et
pourtant je suis inquiète.
Ce soir, je l'aime. Ferai-je bien de l'accepter? Tant
qu'il y aura de l'amour, ce sera bien, mais après ?
Je crains bien que la médiocrité ne me fasse pendre
de rage ! Je raisonne et je discute, comme si j'étais la
maîtresse de la situation. Ah ! misère de misère!...
Attendre ! Attendre quoi ?...
Et si rien ne vient? Bah 1 avec ma figure on trouve,
178
JOURNAL
et la preuve... c'est que j'ai à peine seize ans et que
j'aurais déjà pu devenir comtesse deux fois et demie.
Je dis demie pour Pietro.
Mercredi 24 mai. — Ce soir, en m'en allant, j'em-
brassai maman.
— Elle embrasse comme Pietro, dit-elle en riant.
— Est-ce qu'il t'a embrassée ? demandai-je.
■ — 11 t'a embrassée, toi! dit Dîna en riant, croyant
dire la chose la plus énorme, et par cela me faisant
éprouver un vif remords, presque une honte.
— Oh l Dina ! dis-je d'un tel air, que maman et ma
tante se tournèrent vers elle avec un air de reproche et
de mécontentement.
— Marie, embrassée par un homme ! Marie la fière,
la sévère, la hautaine, allons donc ! Marie ! qui a fait
tant de beaux discours sur ce sujet!
Gela m'a rendue intérieurement honteuse.
En effet, pourquoi ai-je manqué à mes principes? Je
ne veux pas admettre que c'était par faiblesse, par
entraînement. Si j'admettais cela, je ne m'estimerais
plus! Je ne peux pas dire que ce fût par amour.
Il suffit de passer pour inabordable. On est si
habitué à me voir telle, qu'on n'en croirait pas ses
propres yeux, et moi-même, j'ai tant de fois parlé
de choses rigides, que je n'y croirais pas sans ce
journal.
D'ailleurs il ne faut se laisser aborder que par un
homme de l'amour duquel on est certaine, car celui-là
n'accusera pas ; tandis qu'avec des gens qui ne font
que faire la cour, il faut être toute couverte de pointes,
comme un hérisson.
Soyons légère avec un homme sérieux, aimant,
mais soyons sévère avec un homme léger.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
179
Dieu! que je suis contente d'avoir écrit exactement
ce que je pense !
Vendredi 26 mai, — Ma tante dit qu'A.... n'est qu'un
enfant.
— C'est vrai, dit maman.
Ces paroles parfaitement vraies me montrent que je
me suis salie pour rien, car enfin je me suis salie, sans
amour et sans intérêt... C'est vexant!
Après son départ à Rome, je me suis regardée dans
la glace, croyant que mes lèvres avaient changé de
couleur. Nulle personne n'est aussi sensitive que moi !
Depuis que ma figure est souillée, je me sens sale
comme après vingt-quatre heures de voyage en chemin
de fer.
A... aura le droit de dire que je l'aimais et que j'ai
été bien malheureuse de ce mariage manqué.
Un mariage manqué est toujours une tache sur la
vie d'une jeune fille.
Tout le monde dira que nous nous aimions. Mais
personne ne dira que le refus vient de moi. Nous ne
sommes ni assez aimés ni assez grands pour ça.
D'ailleurs les apparences donneront raison à ceux
qui le diront ; cela me fait enrager !...
Sans ces quelques paroles de V...,je n'aurais jamais
été si loin... « 0 jeune fille 1 vous êtes bien jeune en-
core!... » Au fait j'avais besoin, pour calmer mon
amour-propre, d'entendre toutes ces offres de mariage.
Remarquez que je n'ai rien dit de positif ; j'ai laissé
parler, mais comme je me laissais prendre les mains
et les baiser, le jeune présomptueux n'a pas remarqué
le ton, et, tout heureux et tout surexcité, n'est entré en
défiance de rien.
Je savais bien qu'il était sérieux, mais je ne m'atten-
180
dais pas, tout en m'y attendant, que la famille et tout
ces gens-là fissent tant de tapage. Je ne m'y attendais
pas, parce que je ne parlais pas sérieusement.
Il faut vous dire que l'homme est un sac tout rempli
d'amour-propre et recouvert de vanité. Une chose me
console un peu : avant la grande explication, il m'a
souvent répété qu'il souffrait beaucoup, que je le ren-
dais bien malheureux par mes coquetteries et mon
cœur de glace.
Cela me console, mais ne me suffît pas.
Pour atténuer toutes mes plaintes ici, je voudrais -
produire ses plaintes et ses tourments qui me paraissent
bien peu de chose, car ce n'est pas moi qui les ai
éprouvés.
0 «
On prétend que la femme blonde est la femme poé-
tique, et moi, je dis que la femme blonde est la femme
matérielle par excellence.
Voyez ces cheveux dorés, ces lèvres de sang, ces
yeux gris foncé, ce corps rosé, que Titien peint si
bien, et dites-moi les pensées qui vous viennent à
l'esprit! D'ailleurs, nous avons Vénus, chez les païens:
Madeleine, chez les chrétiens, toutes les deux blondes.
Tandis que la femme brune, qui, au fait, n'est qu'un-
non-sens comme un homme blond, la femme brune
avec des yeux de velours et des joues d'ivoire, peut
rester pure, divine.
Il y a au palais Borghèse un beau tableau de Titien,,
nommé l'Amour pur et l'Amour impur. L'Amour pur
est une belle femme aux joues roses, aux cheveux
noirs, regardant avec un regard doux son enfant qu'elle
baigne dans un bassin.
L'Amour impur est une femme blonde, rousse peut
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
181
être, appuyée à je ne sais plus quoi, avec ses bras
croisés au-dessus de la tête. D'ailleurs la femme nor-
maie est blonde et l'homme normal est brun.
Les variétés et les phénomènes contraires sont
quelquefois admirables, mais ce sont des non-sens.
Jamais je ne verrai rien de semblable au duc de H..M
il est grand, fort, il a les cheveux d'un roux agréable-
ment doré, une moustache pareille, de petits yeux gris
perçants, une lèvre copiée sur celle de FApollon du
Belvédère.
Et dans toute sa personne il y a un air si grand, si
majestueux, insolent même, d'insouciance de tous les
autres.
Je le vois peut-être avec des yeux d'amoureuse.
Bah ! je ne crois pas.
Comment aimer un homme brun, laid, très maigre,
ayant de beaux yeux, une démarche encore timide et
pas de genre du tout, après un homme comme le duc,
même après une distance de trois ans? Et songez que
trois ans, de treize à seize, dans la vie d'une jeune fille,
c'est trois siècles.
Ainsi je n'aime personne que le duc! Celui-là n'en
sera pas fier et peu lui importe. Souvent je me compose
des contes, je me représente des hommes connus et in-
connus; eh bien I pas même à un Empereur je ne dis :
« je vous aime » avec conviction. Il y en a auxquels je
ne puis pas le dire du toutl... Arrêtez là 1 je l'ai dit
en réalité...
Mon Dieu, oui, mais je le pensais si peu, que cela ne
vaut pas la peine d'en parler.
Dimanche 28 mai. — Après la promenade, rentrée
chez moi; je me mets à la fenêtre. C'est bizarre, rien
ne semble changé ; il me semble être à l'année der-
M. B4 16
£82
JOURNAL
nière. Jamais les chansons de Nice ne m'ont paru
si charmantes ; le cri des grenouilles, le murmure
de la fontaine, le chant lointain, tout cela avili par le
bruit d'une prosaïque voiture.
Je lis Horace et Tibulle. Ce dernier ne parle que
d'amour et ça me va. Et puis j'ai le texte français en
face du latin; cela m'exerce. Pourvu que toute cette
histoire de mariage que j'ai suscitée par légèreté ne me
nuise pas ! j'en ai peur.
Il ne fallait rien promettre à A , il fallait lui
répondre :
« Je tous remercie, monsieur, de l'honneur que vous
voulez bien me faire, mais je ne puis rien vous dire
avant d'avoir consulté mes parents. Que les vôtres en
réfèrent aux miens, et on verra. Quant à moi, pou-
vais-je ajouter pour adoucir , je n'aurai rien contre
vous. »
Ceci, accompagné d'un de mes sourires aimables et
de ma main à baiser, aurait suffi .
Et je ne me compromettais pas, et on ne bavardait
pas à Rome, et tout était bien.
J'ai de l'esprit, mais il vient toujours trop tard.
J'aurais sans doute mieux fait de lui faire une belle
réponse comme celle que vous venez de lire, mais cela
m'économiserait tant de plaisirs, et puis... la vie est si
courte!... et puis, il y a toujours : et puis.
J'ai mal fait de ne pas avoir fait ma belle réponse,
mais j'étais vraiment si troublée ; les raisonnables
diront que oui, les sentimentales diront que non.
Mercredi 3 1 mai. — Ne dit-on pas que les beaux
esprits se rencontrent? Voilà que je lis La Rochefou-
cauld et que je trouve chez lui bien des choses que
j'écris ici. Moi qui pensais avoir trouvé quelque chose .
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
183
de nouveau, et ce sont des choses qu'on sait et qu'on
a dites depuis si longtemps... Puis j'ai lu Horace, La
Bruyère et un troisième encore.
Je crains pour mes yeux. En peignant, j'ai dû m'ar-
rêter plusieurs fois, n'y voyant plus. Je les use trop,
car je passe tout mon temps à peindre, lire et écrire.
Ce soir, j'ai repassé mes résumés de classiques, cela
m'a occupée. Et puis j'ai découvert un ouvrage très
intéressant, sur Gonfucius, traduction latine et fran-
çaise. 11 n'y a rien comme un esprit occupé; le travail
combat tout, surtout un travail de tête.
Je ne comprends pas les femmes qui passent leurs
loisirs à tricoter ou à broder, les mains occupées et la
tête oisive.... Il doit venir un tas de pensées inutiles,
dangereuses, et lorsqu'on a quelque chose à cœur par-
ticulièrement, la pensée s'appesantit sur cette chose et
cela produit des effets déplorables.
Sij'étais heureuse et tranquille, je pourrais travailler
des mains, je crois, pour penser à mon bonheur... Non,
alors, je voudrais y penser les yeux fermés, je serais
incapable de faire quoi que ce soit.
Demandez à tous ceux qui me connaissent ce qu'ils
pensent de mon humeur, et ils vous diront : que je suis
la fille la plus gaie, la plus insouciante, la plus ferme
de caractère et la plus heureuse qui soit; car j'éprouve
un grand plaisir à paraître rayonnante et fière, impre-
nable de toute façon, et je m'escrime volontiers en dis-
cussions aussi sérieuses que folles.
Ici on me voit à l'intérieur. A l'extérieur je suis tout
autre. On dirait queje n'ai pas eu une contrariété et que
j'ai l'habitude d'être obéie par les hommes et par les
chose* *
Samedi 3 juin, — Tout à l'heure , en sortant de
JOURNAL
mon cabinet de toilette, je me suis superstitieuse-
ment effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue
d'une longue robe blanche, une lumière à la main, et
regardant, la tête un peu inclinée et plaintive comme
ces fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous,
ce n'était que moi réfléchie dans une glace.
Oh ! j'ai peur, j'ai peur qu'un mal physique ne pro-
cède de toutes ces tortures morales.
Pourquoi tout se tourne-t-il contre moi ?
Pardonnez-moi de pleurer, ô mon Dieu ! Il y a des
gens plus malheureux que moi, il y a des gens qui
manquent de pain, tandis que moi, je dors dans mon
lit de dentelles; il y a des gens qui déchirent leurs
pieds sur les pierres des pavés, tandis que moi je
marche sur des tapis ; qui n'ont que le ciel pour cou-
vert, tandis que moi, j'ai au-dessus de ma tête un
plafond de satin bleu. C'est peut-être pour mes larmes
que vous me punissez, mon Dieu: faites donc que je
ne pleure plus !
A tout ce que je souffrais déjà vient se joindre une
honte personnelle, une honte pour mon âme.
« Le comte A... l'a demandée en mariage, mais
on s'y est opposé; il a changé d'idée et s'est retiré. »
Voyez comme les bons élans sont récompensés !
Oh! si vous saviez quels sentiments de désespoir
s'emparent de mon être, quelle indicible tristesse,
quand je regarde autour de moi ! Tout ce que je touche
s'évanouit, s'écroule.
Et de nouveau l'imagination travaille, et de nouveau
il me semble entendre prononcer : « Le comte A... l'a
demandée en mariage, » etc., etc.
Dimanche 4 juin. — Quand Jésus guérit le luna-
tique, ses disciples lui demandèrent pourquoi ceux
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
185
qui avaient essayé de le guérir ne l'avaient pas
pu, et Jésus leur répondit: — C'est h cause de votre in- f
crédulité, car, je vous le dis en vérité, si vous aviez de
la loi aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez
à dette montagne : — « Transporte-toi d'ici là », et
ffle s y transporterait et rien ne vous serait impos-
sible,
A la lecture de ces paroles, je fus comme illuminée,
et pour la première fois peut-être j'ai cru en Dieu. Je
me levai, ne me sentant plus; je joignais les mains, je
levais les yeux, je souriais, j'étais en extase.
Jamais, jamais je ne douterai plus, non pas pour
mériter quelque chose, mais parce que je suis con-
vaincue par ce que je crois.
Jusqu'à l'âge de douze ans on m'a gâtée, on a fait
toutes mes volontés, mais on n'a jamais songé à mon
éducation. A douze ans j'ai demandé des maîtres, on
m'en donna, et j'ai rédigé le programme moi-même.
Je dois tout à moi-même...
Après cet élan enthousiaste, j'eus peur de tomber
dans l'exagération, peur du couvent. Oh! non, j'étais
transformée, j'étais joyeuse; je dormis bien, je me
réveillai plus calme.
Lundi 5 juin. — Dina, Mlle Golignon et moi, nous
sommes restées jusqu'à dix heures sur ma terrasse
par un clair de lune reflété dans la mer tout unie.
Je discutais sur l'amitié et sur les rapports qu'on
doit avoir avec ses semblables; j'ai fait ma profession
de foi. C'est venu à propos des Sapojenikoff qui n'o»t
pas encore écrit.
On sait l'admiration de Collignon pour eux, d'ail-
leurs elle a besoin d'adorer quelqu'un; elle est la
femme la plus romanesque et la plus sentimentale
M. B. 16.
186 JOURNAL
du monde. Elle veut prouver l'amitié et le bouhenr
d'avoir confiance.
Moi, le contraire.
Pensez donc comme je serais malheureuse si j'avais
voué aux Sapojenikoff une grande amitié!
On ne regrette jamais un bienfait, une gentillesse,
une amabilité, un élan parti du cœur; on le regrette
quand on est payé d'ingratitude. Et c'est un bien
grand chagrin pour une personne de cœur que de
savoir que la sympathie qu'on a éprouvée, l'amitié
qu'on a eue pour quelqu'un, est perdue 1
— Oh! Marie, je ne suis pas de votre avis.
— Mais non, écoutez-moi, mademoiselle. Voilà moi,
par exemple, qui me tue à vous expliquer une chose,
qui m'épuise en raisonnements, et quand j'ai parlé,
persuadé, assuré pendant une heure, je m'aperçois
que vous êtes sourde.
— Ça, sans doute.
— Je ne vous accuse pas, je n'accuse personne de
rien, parce que je ne m'attends à rien de la part de
personne. Et c'est le contraire de l'ingratitude qui
m'eût étonnée. Je vous assure qu'il vaut mieux regar-
der la vie et les hommes comme moi, ne leur accorder
aucune place dans son cœur et s'en servir comme
degrés d'escalier pour monter.
— Marie 1 MaHe !
— Que voulez-vous? vous êtes faites autrement que
moi! Tenez, je suis sûre que vous avez déjà parlé de
moi assez désavantageusement avec les Sapojenikoff et
d'autres. Je suis sûre de cela comme si je l'avais en-
tendu de mes propres oreilles. Et pourtant, je suis
avec vous comme j'étais avant et comme je serai tou-
jours.
— C'est la lecture des philosophes qui vous donne
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
187
de pareilles idées, vous vous défiez de tout le monde.
— Je ne me défie pas, seulement je ne me fie h per-
sonne; il y a une grande différence.
— Non, écoutez, Marie, vous n'avez d'amitié pour
personne.
— Mais pensez ce que ce serait si j'en avais ! Sup-
posons qu'au lieu d'avoir pris Marie et Olga pour ce
qu'elles étaient, pour de bonnes filles qui riaient avec
moi, ne se moquant pas mal de moi, comme je me
moquais d'elles; supposons que je me lie avec Olga
d'une tendre amitié. Je lai écris de Rome, elle me
répond trois mots au bout de trois semaines ; je lui
écris encore et cette fois elle ne répond pas du tout.
Que dites-vous de cela? Et ce n'est pas le premier
exemple.
— Mais comment pouvez-vous demander à vos amis,
si vous ne leur donnez rien?
— Nous ne nous comprenons pas. Je leur donne
toutes les amabilités possibles. Je suis prête à faire
pour eux tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire ; qu'on
me demande n'importe quoi, je le ferai avec plaisir;
mais je ne donne pas à mes amis mon cœur, car,
croyez-moi, il est bien vexant de le donner pour rien-
— On ne peut jamais être vexée quand on a bien
fait, quand on a fait son devoir.
— L'amitié n'est pas un devoir. Vous ne faites ni
bien ni mal en donnant votre amitié. Une amitié
comme la vôtre n'est pas susceptible, car elle n'est
chez vous qu'un besoin perpétuel ; mais lorsqu'elle
vient du fond du cœur, il ' est bien chagrinant de se
voir payer par de l'ingratitude.
— Si quelqu'un est ingrat, tant pis pour lui.
— Voilà qui est égoïste. Avant je croyais que j'aimaia
tout le monde; mais je vois que cet amour universel
188
JOURNAL
n'est qu'une universelle indifférence. J'ai la plus grande
bienveillance envers mes semblables. Je les vois mau-
vais, ce qui me rend indulgente au suprême degré...
Avez-vous lu Epictète ? Je trouve qu'en ce qui concerna
l'amitié il faut être stoïcien. Vous recevez un choc, et
vous ne pouvez vous empêcher de faire un mouvement
de surprise, de peur; cela ne dépend pas de vous; mais
il dépend de vous d'acquiescer à vos premiers sen-
timents. On ne peit s'empêcher de ressentir certaines
préférences, mais on peut s'empêcher d'acquiescer.
— Ces lectures mènent à l'athéisme ; vous finirez,
Marie, par ne plus croire en rien
— ■ Oh ! non. Si vous saviez ma pensée, vous ne le
diriez pas.
— Tous les philosophes sont mauvais à lire.
— Non pas quand on a l'esprit solide... Mais tenez,
dis-je, tout bien pesé, il n'y a qu'une chose qui vaille
dans ce monde (je parle des choses de sentiment),
c'est l'amour.
— Oui.
— 11 n'y a pas au monde de plus grand plaisir que
d'aimer et d'être aimée.
— C'est vrai.
— Et encore n'approfondissons pas, par grâce 1 N'en
prenons que le plaisir qu'on nous donne et celui que
nous donnons. L'amour est une chose divine par elle-
même, je veux dire pendant qu'il dure ; il rend Phomme
parfait envers l'objet aimé ; dévouement, tendresse,
passion , constance , sincérité, tout y est. Approfon-
dissons donc l'amour, mais jamais l'homme. L'homme
peut se comparer h une grotte. On y trouve ou l'hu-
midité ou la saleté au fond, ou bien une sortie, c'est-
à-dire que le fond n'existe pas du tout. Tout cela ne
m'empêche pas d'aimer mes semblables.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
189
— On ne peut jouir de rien si on est indifférent à
tout.
— Attendez, attendez, je ne suis pas indifférente, mais
je n'accorde aux personnes que selon leur valeur.
Maman a pleuré aujourd'hui, ma tante a une figure
toute bouleversée; elles ont parlé de moi et de tous mes
tourments.
Je revenais chez moi, les bras pendants, les yeux
fixés devant moi, les sourcils froncés; j'étouffais malgré
le ciel bleu, la fontaine jaillissante, les néfliers couverts
de fruits, l'air si pur. J'avançais sans m'en apercevoir.
Pourquoi ne pas supposer que je l'aime, tout indigne
qu'il est ?
Ciel I expliquez-moi quel est cet homme et quel est
cet amour ?
Tout doit être écrasé en moi, l'amour-propre, l'or-
gueil et l'amour.
Mardi 6 juin. — J'ai lu la journée d'hier ; il n'y a que
des douleurs et des larmes.
Vers deux heures j'étais assez montée pour ne plua
me mettre en colère et pour ne soupirer que de mépris.
Ces pensées sont indignes, on ne doit se souvenir des
injures que lorsqu'on est en mesure de se venger. Y
penser, c'est accorder trop d'importance à des gens in-
dignes, c'est s'abaisser; aussi n'est-ce pas aux gens que
je pense, je pense à moi, à ma position, à l'insouciance
de mes parents. Car tous les maux viennent de là.
Si les A... avaient soulevé la question de religion,
cela ne ferait que m'amuser, et je crois bien que s'ils
me priaient de prendre Pietro,je ne le prendrais pas..
190
JOURNAL
Mais c'est cette honte, cette idée qu'on leur a dit des
indignités de nous.
Car tout le monde a parlé de ce mariage, et bien cer-
m tainement on ne dira pas que le refus vient de moi.
D'ailleurs ils auront raison. N'ai-je pas consenti? Pour
traîner, pour le garder dans tous les cas; je ne m'en
repens pas, j'ai bien fait, et si ça a mal tourné, ce n'est
pas de ma faute.
On ne nous connaît pas, on entend un mot par-ci par-
là, on parle, on augmente, on invente, ô seigneur Dieul
Et ne rien pouvoir 1
Entendons-nous bien, je ne me plains pas, je raconte,
voilà tout.
Je méprise profondément tout le monde, donc je ne
puis me plaindre ni me fâcher contre personne,
L'amour tel que je l'ai imaginé n'existe donc pas ?
Ce n'est qu'une fantaisie, un idéal !
La suprême pudeur, la suprême pureté sont donc des
mots que j'ai inventés?
Alors, quand je suis descendue lui parler, la veille du
départ, il n'a vu dans mon action qu'un simple rendez-
vous galant ?
Quand je m'appuyais sur son bras, il ne tremblait
que pour des désirs? Quand je le regardais sérieuse, et
pénétrée comme une prêtresse antique, il n'a vu qu'une
femme et un rendez-vous ?
Et moi, je l'aimais donc? Non, ou plutôt je ne l'ai-
mais que de son amour pour moi.
Mais comme je suis incapable de lâcheté en amour,
j'ai aimé et senti comme si je l'aimais moi-même.
C'était de l'exaltation, du fanatisme, de la myopie,
de la bêtise, oui, de la bêtise 1
Si j'avais plus d'esprit, j'aurais mieux compris le ca-
ractère de l'homme.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
191
Il m'a aimée comme il a pu. C'était à moi de discer-
ner, de comprendre qu'on ne jette pas les perles devant
les pourceaux.
La punition est dure; des illusions détruites pcir
longtemps et le remords envers moi-même; j'avais tort
de penser ainsi.
Il faut être comme les autres, prosaïque et vulgaire.
C'est sans doute ma grande jeunesse qui m'a fait
faire des inutilités. Qu'est-ce que c'est que ces idées de
l'autre monde ? On ne les comprend plus, car le monde
n'a pas changé.
Voilà que je tombe dans l'erreur commune, voilà que
j'accuse le monde pour la vilenie d'un seul. Parce qu'un
seul a été lâche, je nie la grandeur d'âme et l'esprit!
Je nie l'amour de cet homme parce qu'il n'a rien fait
pour cet amour. Et si on l'a menacé de le déshériter,
de le maudire, cela pouvait-il l'empêcher de m'écrire?
Non, non. C'est un lâche...
Jeudi 8 juin. — Les livres de philosophie me sur-
prennent. Ce sont des produits de l'imagination renver-
sants. En lisant beaucoup et avec le temps, j'en
prendrai l'habitude, mais à présent j'en perds l'ha-
leine.
Que dites-vous de Fourier? Et puis ce système de
JoufTroy : « L'âme se répand au dehors sous la pression
de la sensation, puis rentre en elle-même en retirant
l'objet. »
C'est surprenant, mais stupide.
Quand la fièvre de la lecture me prend, je deviens
enragée et il me semble que jamais je ne lirai tant ; je
voudrais tout savoir et ma tète éclate, et je suis de nou-
veau comme enveloppée dans un voile de cendre et de
choses.
192
JOURNAL
Je me dépêche comme une folle à lire Horace.
Oh ! quand je pense qu'il y a des élus qui s'amusent,
qui s'agitent, qui s'habillent, qui rient, qui dansent,
qui cancanent, qui aiment, qui se livrent enfin à toutes
les délices d'une vie mondaine, et moi, je moisis à
Nice!
Je reste encore assez résignée, tant que je ne pense
pas qu'on ne vit qu'une fois. Car, pensez seulement,
on ne vit qiïune fois et cette vie est si courte !
Quand je pense à cela, je deviens insensée et mon
cerveau se bouleverse de désespoir.
On ne vit qu'une fois î Et je perds cette vie précieuse,
cachée dans la maison, ne voyant personne.
On ne vit qu'une fois I Et on me gâte cette vie I
On ne vit qu'une fois? Et on me fait perdre mon
temps indignement 1 Et ces jours qui s'écoulent, s'écou-
lent pour ne jamais revenir et abrègent ma vie I
On ne vit qu'une seule fois ! Faut-il que cette vie si
courte soit encore raccourcie, gâtée, volée, oui, volée
par les circonstances infâmes ?
Oh I Seigneur l
Vendredi 9 juin. — En relisant mon séjour à Rome
et mes perturbations lors de la disparition de Pietro,
je suis tout étonnée d'avoir écrit avec tant de vivacité.
Je lis et je hausse les épaules. Je ne devrais pas
m'étonner, moi, qui sais comme on me monte facile-
ment la tête.
Il y a des moments où je ne sais ni ce que je déteste,
ni ce que j'aime, ni ce que je désire, ni ce que je crains.
Alors tout m'est indifférent et je tâche de me rendre
compte de tout, et alors il se produit un tel tourbillon-
nement dans mon cerveau, que je secoue la tête,
je me bouche les oreilles et aime bien mieux mon abru-
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 193
issement que ces recherches et ces explorations de
l|B)oi-même.
Samedi 1 0 juin. — Vous savez, dis-je au docteur,
(|ie je crache le sang et qu'il faut me soigner?
— Oh ! mademoiselle, dit Walitsky, si vous conti-
nuez à vous coucher tous les jours à trois heures du
matin, vous aurez toutes les maladies.
— Et pourquoi pensez-vous que je me couche tard?
parce que je n'ai pas l'esprit tranquille. Donnez-moi la
tranquillité et je dormirai tranquille.
— Vous pouviez la prendre. Vous aviez l'occasion à
Rome.
— Avec qui ?
— Avec A..., en vous mariant sans changer de reli-
gion.
— Oh î mon ami Walitsky, quelle horreur! Avec un
homme comme A...! pensez à ce que vous dites! Un
homme qui n'a ni opinion, ni volonté, quelle bêtise
vous venez de dire ! Oh ! mais vraiment !
Et je me mis à rire doucement.
— Il ne vient pas, il n'écrit pas, continuai-je, c'est
un pauvre enfant dont no us avons exagéré V importance.
Non, mon cher, ce n'est pas un homme et nous avions
tort de penser autrement.
J'ai dit ces derniers mots avec le même calme que
durant tout ce dialogue, calme de la conviction que
j'avais d'avoir dit vrai et juste.
Je rentrai chez moi, et il se fît comme une grande lu-
mière dans mon esprit. T ai compris enfin que j'avais tort
de permettre un baiser, un seul, mais tout de même un
baiser; de donner un rendez-vous au bas de l escalier;
que si je ri étais allée ni dans le corridor, ni ailleurs, si
je ri avais cherché le tête-à-tête, V homme aurait eu plus
m. b. 17
194
JOURNAL
de considération pour moi, et je n'aurais ni dépit, n\
larmes.
(Que je m'aime de parler ainsi ! que je suis gentille I
Paris, 1877.)
Il faut toujours se tenir à ce principe; je m'en suis
écartée, j'ai fait une folie provenant de l'attrait de la
nouveauté et de la facilité qu'a mon esprit à s'exalter,
et de mon peu d'expérience.
Oh ! comme je viens de bien tout comprendre !
Ah ! mes bons amis, que voulez-vous? on est jeune,
on fait des fautes. A... m'a enseigné la conduite avec
les prétendants.
Vivre cent ans, apprendre cent ans î
Oh! comme je vois clair, comme je suis calme et
comme je n'éprouve aucun amour !
Je vais sortir tous les jours, être gaie, espérer.
Ah! son felice,
Ah! son rapita!
Je chante Mignon et mon cœur est si plein!
Que la lune est belle, reflétée dans la mer ! Que Nice
est adorable !
J'aime tout le monde 1 Toutes les figures passent
devant moi aimables et souriantes.
C'est fini ! Je disais bien que cela ne pouvait durer.
Je veux vivre tranquille ! J'irai en Russie 1 ce qui amé-
liorera notre situation; j'amènerai mon père à Rome.
Lundi 12 juin. — Mardi 13 juin. — Moi qui vou-
lais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas un
quart. Je suis enchaînée.
Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible et il
me semble que je vais mourir.
C'est comme je le dis. Ou je veux avoir tout ce que
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
195
Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors,
c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai !
Car Dieu, ne pouvant sans injustice tout m'accorder,
n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse
à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition
de ce qu'elle comprend.
Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein.
Il ne peut m'avoir donné la faculté de tout voir pour
me tourmenter en ne me donnant rien. Cette suppôt
tion ne s'accorde pas avec la nature de Dieu, qui est un
être de bonté et de miséricorde.
J'aurai ou je mourrai. C'est comme je le dis. Qu'il
fasse comme il sait! Je l'aime, je crois en lui, je le
bénis et je le supplie de me pardonner ce que je fais
de mal.
Il m'a donné cette compréhension pour la satisfaire
si je m'en montre digne. Si je ne suis pas digne, il me
fera mourir L.
Mercredi / 4 juin. — Outre le triomphe que je pro-
cure à ce petit garçon italien qui me cause une vive
contrariété, je vois encore le scandale qui résulte de
cette affaire.
Je ne m'attendais pas à une aventure de ce genre,
je n'avais rien prévu de semblable. Je n'ai jamais ima-
giné une pareille chose pour moi ! Je savais que cela
arrivait, mais je n'y croyais pas, je ne m'en rendais pas
compte, comme on ne se rend pas compte de la mort,
quand on n'a jamais vu un mort. 0 ma vie, ma pauvre
vie I. ..
«96
JOURNAL
Si je suis jolie autant que je le dis, pourquoi m
m'aime-t-on pas ? On me regarde! on est amoureux 1
Mais on ne m'aime pas I Moi qui ai tant besoin d'être
aimée!
Ce sont les romans qui me montent la tête ! Non,
mais je lis les romans parce que j'ai la tête montée.
Je relis de vieux livres, je recherche avec une déplo-
rable avidité les scènes, les paroles d'amour, je les
dévore parce qu'il me semble que j'aime, parce qu'il
me semble que je ne suis pas aimée.
J'aime, oui, car je ne veux pas donner un autre nom
à ce que j'éprouve.
Eh bien, non, ce n'est pas cela que je veux. Je veux
aller dans le monde, je veux y briller, je veux y avoir
un rang suprême. Je veux être riche, je veux dee
tableaux, des palais, des bijoux: je veux être le centre
d'un cercle politique brillant, littéraire, bienfaisant,
frivole. Je veux tout cela.... que Dieu me le donne !
Mon Dieu, ne me punissez pas pour ces pensées fol-
lement ambitieuses.
N'y a-t-il pas des gens qui naissent au milieu de
tout cela et qui trouvent tout naturel de le posséder,
et qui n'en remercient pas Dieu?
Suis-je coupable en désirant d'être grande?
Non, car je veux employer ma grandeur a remer-
cier Dieu et à désirer être heureuse! Est-ce défendu
de désirer être heureuse?
Ceux qui trouvent leur bonheur dans une modeste
et confortable maison, sont-ils moins ambitieux que
moi? Non, car ils ne voient pas davantage.
Celui qui se contente de passer humblement sa vie
dans le sein du ménage, est-ce un homme modeste,
modéré dans sa volonté, par vertu, par résignation,
par sagesse*? Non, non, non! Il est tel parce qu'il se
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
497
trouve heureux ainsi; parce que vivre obscure'ment
est pour lui le suprême bonheur. Et s'il ne désire pas
le fracas, c'est qu'il s'en trouverait malheureux. Il y en
a aussi qui n'osent pas ; ceux-là ne sont pas des sages,
mais des lâches, car ils désirent sourdement et restent
là où ils sont, non par vertu chrétienne, mais bien
par leur nature timide et incapable. Mon Dieu, si je
raisonne mal, éclairez-moi, pardonnez-moi, ayez pitié
de moi I
Jeudi 22 juin. — Je me moquais quand on me van-
tait l'Italie et je me demandais pourquoi on faisait tant
de bruit de ce pays ; et pourquoi on en parlait comme
de quelque chose à part. C'est que c'est la vérité. C'est
qu'on y respire autrement. La vie est autre, libre,
fantastique, large, folle et languissante, brûlante et
douce comme son soleil, son ciel, sa campagne. Aussi
je m'enlève sur mes ailes de poète (je le suis quelque-
fois tout à fait, et presque toujours par un côté quel-
conque), et je suis prête à m'écrier avec Mignon :
Italia, reggio di ciel,
Sol beatoî
Samedi 24 juin. — J'attendais qu'on m'appelât pour
déjeuner, quand le docteur arriva tout essoufflé, me
dire qu'on avait reçu une lettre de Pietro. Je rougis
très fort, et sans lever les yeux du livre que je lisais:
— Bien, bien, et que nous écrit-il?
— On ne lui donne pas d'argent; d'ailleurs je ne
sais pas, vous verrez mieux.
Je me suis bien gardée de m'empresser de deman-
der, j'avais honte de montrer tant d'intérêt.
m. b. 47.
498
JOURNAL
Contre l'habitude, je fus ïa première à table, man-
geant... avec impatience, mais ne disant rien.
— Est-ce vrai, ce que le docteur m'a dit? demandai-
je enfin.
— Oui, répondit ma tante, A.... lui écrit.
— Docteur, où est la lettre?
— Chez moi.
— Donnez-la-moi.
Cette lettre est datée du 10 juin, mais comme A..,,
a écrit Nizza tout court, elle a fait le voyage de Nizza
en Italie avant d'arriver ici.
« J'ai employé tout ce temps, écrit-il, à demander
« à mes parents de me laisser venir ici, ils ne veulent
« pas absolument entendre parler de cela », de sorte
qu'il lui est impossible de venir, et il ne lui reste que
l'espérance de l'avenir, qui est toujours incertain.
La lettre est en italien, on s'attendait à une traduc-
tion. Je ne dis pas un mot, mais, ramassant ma
traîne avec une lenteur affectée pour qu'on ne pensât
pas que je fuyais suffoquée, je sortis de la chambre et
traversai le jardin, le calme sur le visage et l'enfer
dans le cœur.
Ce n'est pas une réponse à un télégramme d'ami de
Monaco, pour rire. C'est une réponse à moi, c'est un
avis. Et c'est à moi! à moi qui étais montée sur uns
hauteur imaginaire!... c'est à moi qu'il dit celai
Mourir? Dieu ne le veut pas. Devenir chanteuse? je
n'ai ni assez de santé, ni assez de patience.
Alors quoi, quoi?
Je me jetai dans un fauteuil, et, les yeux stupide-
ment fixés dans le vague, tâchai de comprendre la
lettre, de penser à quelque chose...
— Veux-tu aller chez la somnambule ? me cria ma-
man du jardin.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
199
Oui, répondis-je en me levant toute raide. Quand?
— A l'instant même.
Tout, tout, tout, pour ne pas rester seule à m'affoler,
pour me fuir moi-même.
La somnambule se trouve partie. Cette course par
la chaleur ne me fît ni bien ni mal. J'ai pris une poi-
gnée de cigarettes et mon journal avec Pintention de
m'empoisonner les poumons, tout en écrivant des pages
incendiaires. Mais toute volonté semblait m'avoir
quittée.
Je marchai droite et lente comme dans un rêve,
vers mon lit, et me couchai tout d'une pièce en tirant
les rideaux de dentelle.
Il est impossible de raconter ma douleur; d'ailleurs
il arrive un moment où on ne sait plus se plaindre.
Ecrasée comme je le suis, de auoi voulez-vous que je
me plaigne?
4» «
On ne peut se donner une idée du dégoût profond et
du découragement que j'éprouve. Amour I ô mot in-
connu pour moi! Alors, voilà la vérité ? c'est que cet
homme ne m'a jamais aimée et a regardé le mariage
comme un moyen de s'affranchir. Quant à ses protes-
tations, je n'en parle pas, je n'en ai rien dit tout haut,
je n'y attachais pas assez de foi pour en parler sérieu-
sement.
Je ne dis pas qu'il ait toujours menti, on pense pres-
que toujours ce qu'on dit au moment où on le dit,
mais après?..
Et malgré tous les raisonnements, malgré l'Évangile,
c20()
JOURNAL
je brûle de me venger. Je prendrai mon temps, soyez
tranquille, et je me vengerai.
Chi lungo a tempo aspetta
Vede al fin la sua vendetta.
Je rentrai chez moi, écrivis quelques lignes, et
puis, tout à coup, perdant courage, je me suis mise à
pleurer. Oh! après tout, je ne suis qu'une enfant ! toutes
ces peines sont trop lourdes pour moi toute seule, et j'ai
voulu aller réveiller ma tante. Mais elle penserait que
je pleure mon amour, et je ne pourrais souffrir
cela.
Dire que l'amour n'a aucune place ici serait justice,
j'en ai honte à présent.
Un petit garçon, un souffre-douleur doublé d'un
mauvais sujet et recouvert d'un jésuite, un enfant, un
Paul 1 Et j'ai aimé cela! Bah! pourquoi pas? Un
homme aime bien une cocotte, une grisette, une
canaille quelconque, une paysanne. De grands hommes
et de grands rois ont aimé des nullités et ne sont pas
détrônés pour cela.
J'allais devenir folle de rage et d'impuissance, loua
mes nerfs étaient montés, et je me mis à chanter; cela
calme:
Quanti ce n'è che s*entendomi cantare,
Diran : Viva colei che a il cor contento.
S'io canto, canto per non dir del maie!
Faccio per revelar quel c'ho qui dentro,
Faccio per revelar unafflitla doglia,
Sebbene io canto, dipiangereho voglia,
Faccio per revelar l'afflilta pena,
Sebbene io canto, di dolor son piena.
Combien il y en a qui m'écoutant chanter
Diront : Vive celle qui a le cœur content !
Si je chante, je chante pour ne pas dire du mal,
Je le fais pour révéler ce que je renferme dans mon cœur;
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
204
Je le fais pour révéler une douleur qui m'afflige.
Quoique je chante, j'ai le désir de pleurer;
Je le fais pour révéler une peine qui me tourmente.,.
Quoique je chante, je suis accablée de douleur 1
Je resterais toute la nuit que je ne dirais pas tout ce
que je veux dire, et si je parvenais à le dire, je ne
dirais rien de nouveau, rien que je n'aie déjà dit.
En vérité, en vérité, toutes les choses que j'ai vues
et entendues à Rome me viennent à l'esprit, et en con-
templant ce mélange bizarre de dévotion, de liberti-
nage, de religion, de canaillerie, de soumission^ de
dépravation, de pruderie et de fierté hautaine et de
lâches bassesses, je me dis : En vérité, Rome est une
ville unique, bizarre, sauvage et raffinée.
Tout y est différent des autres villes. On semble
arriver sur une autre planète que la terre.
Et, en vérité, Rome, qui a eu un commencement
fabuleux, une prospérité fabuleuse, une décadence
fabuleuse, doit être quelque chose de saisissant et
à part, au moral et au physique.
La ville de Dieu, la ville des prêtres, veux-je dire.
Depuis que le roi y est, tout change, et encore ce, n'est
que chez les libéraux. Les noirs sont toujours les
mêmes. C'est pour cela que je ne comprenais rien à
ce que me disait A , et je regardais toujours ses
affaires comme des fables ou des choses tout à fait à
part. Tandis que ce n'était que comme partout à Rome.
Faut-il que je sois tombée sur cet habitant de la
lune, de la vieille lune, de la vieille Rome, veux-je
dire, un neveu de cardinal 1
202
JOURNAL
Bah I c'est curieux pour moi qui aime l'extraordi*
naire. C'est original. Non, c'est tout de même...
étrange, Rome et les Romains.
Au lieu de m'étonner, je ferais mieux de raconter
ce que je sais de Rome et des Romains ; cela étonne-
rait bien plus que mes étonnements et mes exclama-
tions.
Vous savez, quand Pietro, il y a six ans de cela,
était' mourant, sa mère lui faisait manger des bandes
de papier sur lesquelles était écrit ce mot répété
sans fin : Maria, Maria, Maria. C'était pour que la
Vierge le guérît. C'est peut-être pour cela qu'il a été
amoureux d'une Marie... très terrestre d'ailleurs. On
lui faisait, en outre, boire de l'eau bénite au lieu de
médecine.
Mais ça, ce n'est rien encore. Peu à peu je me
souviendrai de tout, d'ailleurs, et on y trouvera des
choses bien curieuses.
Le Cardinal, par exemple, n'est pas bon, lui, et
quand on lui a dit que son neveu se corrigeait dans un
monastère, il a ri, en disant que c'était folie, qu'un
homme de vingt-trois ans ne devient pas sage au bout
de huit jours de cloître, et que, s'il semble converti,
c'est qu'il a besoin d'argent.
Vendredi 30 juin. — J'ai pitié des vieillards, sur- ;
tout depuis que grand-papa est devenu tout à fait
aveugle; je le plains tant !
Aujourd'hui j'ai dû le conduire par l'escalier et lui
donnera manger moi-même. Il en est honteux, à cause
'de cette espèce d'amour-propre de vouloir toujours
paraître jeune, et il a fallu le faire avec tant de ména-
gement ! Au fait, il a accepté mes services avec recon-
naissance, car je les avais offerts avec une brusque
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 203
insistance mêlée de tendresse, à laquelle on ne peut
résister.
Dimanche 2 juillet. — Ah ! quelle chaleur ! Ah f
quel ennui ! J'ai tort de dire ennui ; on ne peut pas
s'ennuyer ayant des ressources en soi-même comme
moi. Je ne m'ennuie pas, car je lis, je chante, je peins,
je rêve, mais je suis inquiète et triste.
Ma pauvre jeune vie va-t-elle donc se passer entre
la salle à manger et les tracasseries domestiques ? La
femme vit de seize à quarante ans. Je tremble à la
pensée de pouvoir perdre un mois de ma vie.
Pourquoi ai-je donc étudié, tâché de savoir plus que
les autres femmes, me piquant de savoir toutes les
sciences qu'on attribue aux hommes illustres dans
leur biographie?
J'ai des notions de tout, mais je n'ai approfondi que
l'histoire et la littérature, la physique, pour tout lire,
tout ce qui est intéressant. Il est vrai que, quand je
m'y mets, je trouve tout intéressant. Et ça me donne
une vraie fièvre.
Pourquoi donc avoir étudié, pensé ? Pourquoi le
chant, l'esprit, la beauté ? pour moisir, pour mourir
de tristesse ? Ignorante, brute, je serais peut-être heu-
reuse.
Pas une âme vivante avec qui échanger une parole I
La famille ne suffit pas à un être de seize ans, à un
âtre comme moi surtout.
Grand-papa est certes un homme éclairé, mais vieux,
mais aveugle; mais agaçant avec son domestique
Triphon et ses plaintes éternelles contre le dîner.
Maman a beaucoup d'esprit, peu d'instruction, aucun
"3LVoir~vivre, pas de tact, et son esprit est rouillé et
204
JOURNAL
moisi à force de ne jamais parler que des domestiques,
de ma santé et des chiens.
Ma tante est un peu plus polie, elle impose même à
qui la connaît peu.
Ai-je jamais dit leur âge? Sans la maladie, ma
mère serait encore superbe. Ma tante a quelques
années de moins et paraît l'aînée, ; elle n'est pas belle,
mais grande et bien faite.
Lundi S juillet. — Amor (4) descrescit ubique crescere
non possit.
« L'amour diminue dès qu'il ne peut plus augmen-
ter. »
C'est pour cela que, dès que Ton est tout à fait heu-
reux, on commence imperceptiblement à moins s'aimer
et on finit par s'écarter l'un de l'autre.
Je pars demain. Il y a je ne sais quel regret de quitter
Nice.
Tous ces préparatifs de voyage jettent un certain
froid dans ma résolution.
J'ai choisi la musique que je dois emporter, quelques
livres : l'Encyclopédie, un volume de Platon, Dante,
Arioste, Shakespeare, puis une quantité de romans
anglais de Bulwer, de Gollins et de Dickens.
Je dis des impertinences à ma tante, puis je suis
allée sur ma terrasse. Je restai au jardin jusqu'au
crépuscule qui est si beau avec la mer, l'infini pour
fond, et ces riches plantes, ces arbres aux larges
feuilles; puis, par contraste, les bambous, les palmiers.
La fontaine, la grotte avec ses gouttes d'eau qui
tombent sans cesse de rocher en rocher avant de tom-
(4) Dans Syrus il y a dolor. J'ai dit amor, car on peut appli-
quer la mayime & l'un et à l'autre.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 205
ber dans le bassin ; tout alentour, des arbres touffus
donnent h ce coin un air de bien-être, de mystère, qui
rend paresseux, qui fait rêver.
Pourquoi l'eau fait-elle toujours rêver?
Je restai au jardin, et regardai un vase dans lequel
pousse un admirable canna rose, en pensant comme
ma robe blanche et ma couronne verte devaient faire
bien dans ce délicieux jardin.
N'ai-je donc pas d'autre but dans la vie que de
m'habiller avec tant d'art, m'orner de feuillage et
penser à l'effet?
Franchement, je crois que si on me lisait, on me
jugerait ennuyeuse. Je suis si jeune encore, je connais
si peu la vie !
Je ne puis pas parler avec cette autorité ou cette
impudence propre aux écrivains qui ont l'exorbitante
prétention de connaître les hommes, de dicter des
lois, d'imposer des maximes.
Ma femme de chambre vient m 'apporter à voir un
corsage pour demain; cela me rappelle que demain je
vais partir.
Je rentrai chez moi, suivie de tous les chiens ; je
tirai la boîte blanche près de la table. Ah! voilà le
regret principal 1.... Mon journal... c'est la moitié de
moi-même. Chaque jour j'avais l'habitude de feuilleter
un de mes cahiers, soit que je voulusse me rappeler
Rome ou Nice, ou des choses plus anciennes encore I
Il faisait trop beau !
Et comme exprès, la veille de mon départ, la lune
se montra brillante et pâle, éclairant toutes les beautés
B.
— rtr —
EN NA
4Mu* de la Tour PARIS
Centre de Documentation
206
JOURNAL
de ma ville. Ma ? Sans doute, ma ville! Je suis trop peu
de chose pour qu'on vienne me contester cette pro
prié lé.
D'ailleurs le soleil n'est-il pas également à tout le
monde? J'entrai au salon; les rayons de la lune péné-
traient librement par les fenêtres grandes ouvertes et
éclairaient le mur en stuc blanc et les housses blanches.
On se sent, malgré soi, mélancolique par une nuit d'été
comme celle-là !
Je fis deux fois le tour de la chambre, il me man-
quait quelque chose, pourtant je n'étais pas malheu-
reuse, au contraire. Je ne désirais rien, j'aurais voulu
toujours me sentir aussi doucement, aussi bien. Mon
âme se dilatait par ce sentiment de calme bienheureux,
elle semblait vouloir se répandre tout autour de moi;
je m'assis au piano et laissai errer sur les touches mes
doigts longs et blancs. Mais il me manquait quelque
chose, peut-être quelqu'un...
Je vais en Russie... Comme je me coucherais
volontiers de bonne heure à la veille d'une journée si
impatiemment attendue, pour abréger le temps!
Je suis attirée vers Rome„ Rome est une ville qu'on
ne comprend pas d'abord. Dans les premiers jours, je
ne voyais à Rome que le Pincio et le Corso. Je ne
comprenais pas la beauté simple et toute de souvenir
de la campagne sans arbres, sans maisons. Rien
qu'une plaine ondulée comme l'Océan en tempête, semée
çà et là de troupeaux de moutons gardés par des ber-
gers, comme ceux dont parle Virgile.
Car ce n'est que notre classe dévergondée qui subit
mille transformations, et les hommes simples, les
hommes de la nature ne changent pas et se ressem-
blent dans tous les pays.
A côté de cette vaste solitude sillonnée d'aqueducs,
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
207
dont les lignes droites, coupant l'horizon, produisent
l'effet le plus saisissant, on voit les plus beaux monu-
ments de la barbarie et de la civilisation universelles.
Pourquoi dire barbarie ? C'est que nous autres, pyg-
me'es modernes, dans notre petit orgueil, nous nous
croyons plus civilisés, parce que nous sommes nés
les derniers.
Aucune description ne peut donner une idée exacte
de ces pays gracieux et superbes, de ces pays du so-
leil, de la beauté, de l'esprit, du génie, des arts ; de
ces pays tombés si bas et restés si longtemps par terre,
qu'il est impossible qu'ils soient déjà en train de se
relever.
On a beau parler de gloire, d'esprit, de beauté, on
n'en parle que pour parler d'amour ; pour faire un
magnifique cadre à ce tableau toujours le même et
toujours nouveau.
Laisser mon journal ici, voilà une vraie peine.
Ce pauvre journal qui contient toutes ces aspirations
vers la lumière, tous ces élans qui seraient estimés
comme des élans d'un génie emprisonné, si la fin était
couronnée par le succès, et qui seront regardés
comme le délire vaniteux d'une créature banale, si je
moisis éternellement!
Me marier et avoir des enfants ! Mais chaque blan-
chisseuse peut en faire autant.
A moins de trouver un homme civilisé et éclairé ou
faible et très amoureux.
Mais qu'est-ce que je veux? Oh! vous le savez bien.
Je veux la gloire 1
808
JOURNAL
Ce n'est pas ce journal qui me la donnera. Ce jour-
nal ne sera publié qu'après ma mort, car j'y suis trop
nue pour me montrer de mon vivant. D'ailleurs, il ne
serait que le complément d'une vie illustre .
Une vie illustre ! Folie produite par l'isolement, les
lectures historiques et une imagination trop vivel...
Je ne connais parfaitement aucune langue. La
mienne ne m'est familière que dans les rapports do-
mestiques. J'ai quitté la Russie à l'âge de dix ans, je
parie bien l'italien et l'anglais. Je pense et j'écris en
français et encore je crois que je fais des fautes d'or-
thographe! Et souvent les mots me manquent et je
trouve avec un dépit à nul autre pareil ma pensée
exprimée par un écrivain célèbre, avec facilité et
grâce!
Ecoutez plutôt: « Voyager est, quoi qu'on puisse dire,
un des plus tristes plaisirs de la vie ; lorsque vous vous
trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que
vous commencez à vous y faire une patrie. »
C'est l'auteur de Corinne qui a dit cela. Et combien
de fois me suis-je impatientée, ma plume à la main,
ne pouvant me faire comprendre et finissant par écla-
ter en expressions comme celles-ci : Je déteste les
nouvelles villes; c'est un martyre pour moi, les nou-
veaux visages I
Tout le monde sent donc de la même façon; la
différence n'existe que dans l'expression, comme tous
les hommes sont faits des mêmes matériaux; mais
combien ils diffèrent par les traits, la taille, le teint»
le caractère !
Vous allez voir qu'un de ces jours je lirai quelque
chose dans ce genre, mais exprimé avec esprit, avec
éloquence, avec charme.
Que su;s-je? Rien. Que veux-je être? Tout.
DE MARIE BASHKIRTSEFF .
209
Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers
l'infini. Revenons à A...., et encore celai Un enfant!
Un misérable!
Non ! ne serait-ce pas plutôt qu'il ne m'aime pas
tout à fait ?
Il m'aime comme je l'aime. Oh! alors, ça ne vaut
pas la peine d'en parler... Non. Le principal, c'est que
je laisse ici mon journal.
Voilà ce cahier terminé! Arrivée à Paris, j'en com-
mencerai un autre qui me suffira sans doute pour la
Russie.
Personne ne fera attention à un cahier à la douane.
J'emporte la dernière lettre de Piétro.
Je viens de la relire. Il est malheureux! Aussi
pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que cela ?
J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position
despotiquement exceptionnelle, mais lui?... Et ces Ro-
mains!... C'est quelque chose d'inouï.
Pauvre Pietro ! Ma gloire future m'empêche d'y
penser sérieusement. Il semble qu'elle me reproche
les pensées que je lui consacre.
Chère divinité, rassure-toi. Pietro n'est qu'un amuse-
ment, une musique pour couvrir les lamentations démon
âme. Et cependant je me reproche d'y penser, puisqu'il
ne me sert à rien ! Il ne peut pas même être le pre-
mier échelon de cet escalier divin au haut duquel se
trouve l'ambition satisfaite.
Grand Hôtel. — Paris, 4 juillet
Amor, ut lacryma, oculo oritur in pectus cadit.
Publius Syrus.
Mercredi, 5 juillet. — Hier à deux heures, j'ai quitté
Nice avec ma tante et Amalia (ma femme de chambre)
M. B. 18.
210
JOURNAL
Chocolat, s'élant fait mal aux pieds, ne nous sera en«
voyé que dans deux jours.
Maman pleure depuis trois jours ma future absence,
aussi suis-je douce et tendre avec elle.
Les affections des maris, des amants, des amis, deg
enfants passent et viennent, car tous ces êtres peuvent
être deux fois.
Mais il n'y a qu'une mère, et une mère est la seule
créature à laquelle on peut se fier entièrement, dont
l'amour est désintéressé, dévoué et éternel. J'ai senti
tout cela pour la première fois peut-être en lui disant
adieu. Et comme j'ai ri des amours pour H..., L..., et
A...! Et comme ils m'ont paru peu de chose! Rien.
Grand-papa s'est ému jusqu'aux larmes. D'ailleurs il
y a toujours quelque chose de solennel dans les adieux
d'un vieillard; il me bénit et me donna une image de
la sainte Vierge.
Maman et Dina nous accompagnèrent à la gare.
Je prenais, comme toujours, mon air des plus joyeux
pour partir; j'étais très affligée cependant.
Maman ne pleurait pas, mais je' la sentais si mal-
heureuse, que j'eus comme un flot de regrets de partir
et d'avoir été souvent dure avec elle. — Mais, pensais-je,
en la regardant par la fenêtre de notre wagon, je n'ai
pas été dure par méchanceté, je l'ai été par douleur,
par désespoir ; et à présent, je pars pour changer notre
vie.
Quand le train se fut mis en mouvement, j'ai senti
que mes yeux étaient pleins de larmes. Et j'ai comparé
involontairement ce départ avec mon dernier départ
de Rome.
Etait-ce que mon sentiment fût plus faible ou que je
ne sentisse pas que je laissais derrière moi une immense
douleur comme celle d'une mère ?
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 211
Je me mis aussitôt à lire Corinne. Celte description
de l'Italie a un charme tout particulier pour moi. Et
avec quel bonheur je revoyais par cette lecture Rome !..
ma belle Rome avec tous ses trésors!
J'avoue tout simplement que je n'ai pas du premier
abord compris Rome. Ma plus forte impression a été
le Colisée et, si je savais écrire comme je pense, j'au-
rais dit une foule de pensées bien belles qui me sont
venues, lorsque j'étais debout et muette dans la loge
des vestales, en face de celle de César.
A une heure el demie, nous sommes entrées à Paris
et, il faut en convenir, Paris est, sinon la plus belle, du
moins la plus gracieuse, la plus spirituelle des villes.
Paris n'a-t-il pas aussi son histoire de grandeur, de
décadence, de révolution, de gloire et de terreur ? Oh !
oui, mais tout pâlit devant Rome, car c'est de Rome
que sont nées toutes les autres puissances.
Rome a avalé la Grèce, le foyer de la civilisation
des arts, des héros, des poètes. Tout ce qui a été bâti,
sculpté, pensé, fait depuis, est-ce autre chose que
l'imitation des anciens?
Chez nous, il n'y a d'original que le moyen âge. Oh 1
pourquoi ? Pourquoi est-ce que le monde est usé? Est-
ce que l'esprit des hommes a déjà donné tout ce qu'il
pouvait donner ?
Lundi i 0 juillet. — On a beau dire, on a beau faire
des romans, la puissance et l'éclat (vils biens de ce
monde) font comme une auréole à ce qu'on aime et font
presque aimer ce quon naimepas.
Tant il est vrai que, malgré les cris de tous les scnsi-
bilistes/ù est clairement démontré que les esprils les
plus forts sont sujets à se laisser influencer par les
biens apparents, par le cadre.
212
JOURNAL
Mais, mettons cela de côté et prenons la chose au
point de vue du cœur.
N'est-ce pas affreux d'être sépare' par une cause ab-
surde, de souffrir le doute, l'absence, la tristesse, et à
cause de l'argent?... Je le méprise, l'argent, mais je
conviens qu'il est nécessaire.
Quand on est heureux physiquement, on a l'esprit
et le cœur libres, on peut alors aimer sans calcul, sans
arrière-pensée, sans vilenie.
Pourquoi tant de femmes ont-elles aimé des rois ?
Parce qu'un roi est l'expression de la puissance et
que la femme aime dominer, mais elle a besoin de s'ap-
puyer sur quelque chose de fort, comme la plante frêle
et délicate s'appuie contre un arbre.
Voyez, j'aime A... et cet amour est à chaque ins-
tant secoué, tantôt par l'incertitude, tantôt par la
crainte.
A chaque instant aplatie par l'amour-propre blessé,
humiliée par cette dépendance ignoble, j'aurais pu
l'aimer beaucoup, j'aurais pu avoir un sentiment égal,
fort, durable, et, au lieu de cela, je n'ai qu'une espèce
de tourment qui me fait dire tantôt oui, tantôt non ;
qui me rend incertaine, indécise, mercenaire, misé-
rable.
Non, n'attribuez pas ma conduite à d'affreux calculs.
Je n'aime pas un homme parce qu'il est riche, mais
parce qu'il est libre, franc dans tous ses mouvements.
Je veux la richesse pour pouvoir ne plus y songer, ne
plus être soumise à cette force brutale, mais incontes-
table, mais inévitable.
J'ouvre la bouche pour parler encore, mais tout ce
que je pourrais dire se réduira toujours à ceci : Le
parfait honneur moral ne peut exister que lorsque le
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
213
côté matériel est satisfait et n'oblige pas à songer à
6oi comme un estomac vide.
L'amour au dernier point, la passion l'emporte sur
tout, mais pour un instant seulement, et comme on
sent après, davantage, tout ce que je viens de dire !
Ce que je dis, je ne l'ai pas lu dans les livres, je ne l'ai
pas éprouvé, mais que tous ceux qui ont vécu, qui
n'ont plus seize ans comme moi, mettent de côté cette
fausse honte qu'on a d'avouer de pareilles choses, et
qu'ils l'avouent, qu'ils disent si ce que je tâche de prou-
ver n'est pas juste. Si quelqu'un se contente de peu, c'est
qu'il ne voit pas au-dessus de ce quil a.
Jeudi 13 juillet. — Le soir, nous allons chez la
comtesse de M... Elle me parle mariage.
— Oh! non, dis-je, je neveux pas ; je veux me faire
chanteuse!... Voyez-vous, chère comtesse, il faut faire
ceci : je me déguiserai en fille pauvre, et vous, avec ma
tante, me conduirez chez le premier professeur de chant
de Paris, comme une petite Italienne que vous protégez
et qui donne des espérances pour le chant.
— Oh! oh!
— Ainsi donc, continuai-je tranquillement, c'est le
seul moyen de savoir la vérité sur ma voix. Et j'ai une
petite robe de l'année dernière qui fera un effet! dis-je
en pinçant et en allongeant les lèvres.
— Au fait, mais oui, c'est une excellente idée!
*
* *
Mon père télégraphie qu'il m'attend avec impatience.
L'oncle Etienne télégraphie qu'il vient me prendre à
la frontière. L'oncle Alexandre télégraphie qu'il y a le
214
JOURNAL
choléra en Russie; mais je ne crains rien, je ne suis pas
fataliste, et je ne crois pas que. tout soit écrit d'avance ;
je crois fermement que rien ne se fait sans la volonté
de Dieu, et si Dieu veut que je meure à présent, rien
ne pourra l'empêcher, tandis que s'il me réserve une
longue vie, aucune épidémie au monde ne me fera
aucun mal.
Ma tante me prie de me coucher, car il est une
heure.
- - Laissez-moi! lui dis-je, si vous m'ennuyez, je de-
viendrai folle.
Mon Dieu! quelle idée me trouble encore? Paris!
Oui ! Paris ! le centre de l'esprit, de la gloire ! de tout I
Paris! la lumière et la vanité, le vertige!
Mon Dieu 1 donnez-moi la vie que je veux, ou faites-
moi mourir...
Vendredi 14 juillet. — Depuis le matin, je prends le
plus grand soin de ma personne : je ne tousse pas une
fois de trop, je ne me remue pas, je meurs de chaleur
et de soif, mais je ne bois pas.
A une heure seulement, je prends une tasse de café
et je mange un œuf, si salé que c'est plutôt du sel
avec un œuf qu'un œuf avec du sel.
J'ai idée que le sel fait du bien au gosier.
Je mets une robe de batiste grise tout unie, un fichu
de dentelle noire et un chapeau marron. Mais, une fois
habillée, je me trouve si bien, que je voudrais toujours
être ainsi.
Enfin, nous partons, prenons Mme de M... et arri-
vons à la porte du n° 37 de la Chaussée-d'Antin, chez
M. Wartel, le premier professeur de Paris.
Mme de M... a été chez lui et lui a parlé d'une
jeune fille qui lui est particulièrement recommandée
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
d'Italie; — les parents voudraient savoir à quoi s'en
tenir sur son avenir musical.
M. Wartel a dit qu'il l'attendrait dem'ain, et
c'est avec grand'Deine qu'il a [accordé cette audition à
quatre heures.
Nous arrivons à trois heures. On nous laisse pé-
nétrer dans une antichambre ; nous voulons aller plus
loin, mais un domestique nous barre le passage et ne
nous laisse passer que lorsqu'on lui dit que ce sont des
dames que M. Wartel attend.
On nous fait entrer dans un petit salon attenant â
celui où se tient le maître, en train de donner une leçon.
— C'est pour quatre heures, madame, dit un jeune
homme en entrant.
— Oui, monsieur, mais vous permettrez que cette
jeune fille écoute.
— Sans doute, madame.
Pendant une heure, nous écoutons le chant de la
femme anglaise : une vilaine voix, mais une méthode!
Je n'ai jamais entendu chanter comme cela.
Et je me souvins avec indignation de Faccioti, de
Tosti, de Creschi.
Les murs du salon où nous nous trouvons sont tout
couverts des portraits des plus grands artistes connus,
avec les dédicaces les plus affectueuses.
Enfin, quatre heures sonnent, l'Anglaise s'en va. Je
me sens trembler et je perds mes forces.
Wartel me fait un signe qui veut dire : Entrez I
Je ne comprends pas.
— Entrez donc, mademoiselle, fait-il, entrez!
J'entre, suivie de mes deux protectrices, que je prie
de retourner dans le petit salon, car elles m'intimide-
raient et, en réalité, j'ai très peur/
216 JOURNAL
VVartel est très vieux, mais l'accompagnateur est
assez jeune.
— Vous lisez la musique?
— Oui, monsieur.
— Que savez- vous chanter?
— Rien, mais je chanterai une gamme ou une voca-
lise.
— Prenez donc une vocalise, monsieur Chose]
Quelle voix avez-vous? soprano?
— Non, monsieur; contralto.
— Nous verrons.
Wartel, qui ne se lève pas de son fauteuil, fait signe
de commencer. Et j'attaquai une vocalise, tremblante
d'abord, enragée ensuite et contente à la fin. Car je ne
quittais pas des yeux la figure longue, longue, longue,
du maître. C'est surprenant.
— Eh bien, dit-il, c'est plutôt un mezzo-sopraoo
que vous avez. C'est une voix qui monterait.
— Et qu'en dites-vous, monsieur? demandèrent ce«
dames en entrant.
— Je dis qu'il y a de la voix, mais/vous savez, il faut
beaucoup travailler. Cette voix est toute jeune, elle ne
fera que croître, enfin elle suivra le développement de
mademoiselle. Il y a de l'étoffe, il y a de l'organe, il
faut travailler.
— Alors vous croyez, monsieur, que cela vaut la
peine?
— Oui, oui, il faut travailler.
— Mais la voix est belle? demanda Mme de M...
— Ce sera une belle voix, répondit l'homme de sa
voix tranquille et avec son air indolent et réservé;
mais il faut la développer, la poser, la travailler, ej
c'est toute une affaire.
Oh! oui, il faut travailler l
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 217
— J'ai mal chanté? dis-je enfin, j'avais si peui !
— Ah! mademoiselle, il faut s'habituer, il faut sur-
monter cette peur, elle serait très mal venue sur la
scène.
Mais j'étais enchantée de ce que l'homme avait dit;
car ce qu'il a dit, c'est énorme pour une pauvre fille qui
ne lui donnera aucun profit.
Habituée que je suis aux flatteries, ce ton grave et
judiciaire me parut froid, mais je compris de suite
qu'il était content.
Il disait : « Il faut travailler, il y a du bon, » c'est
énorme déjà.
Pendant ce temps, l'accompagnateur me toisait,
m'examinait minutieusement la taille, les bras, les
mains, la figure. Je baissais les yeuv et rougissais en
priant ces darnes de sortir.
Wartel était assis, moi debout, devant son fauteuil.
— Vous avez pris des leçons?
— Jamais, monsieur; dix leçons seulement, c'est-à-
dire.
— Oui; enfi'i, il faut travailler. Vous pouvez chanter
une romance?
— Je sais une chanson napolitaine, mais je n'en ai
pas la musique.
— L'air de \!>qnon\ eria ma tante de l'autre chambre.
~ Fort bien, chantez l'air de Mignon.
Pendant qur je chantais, la figure de Wartel, qui
n'exprimait d'abord que l'attention, exprima une
légère surprise puis de l'étonnement et, enfin, il se
laissa aller ju-qu'à remuer la tête en mesure, sourire
agréablemeni el chanter lui-même.
— Hein! (il l' iccompagnateur.
— Oui, oui, fit le maître avec la tête.
Je chantais, h ès agitée.
M. B. 19
218 JOURNAL
— Tenez- vous donc en place, ne remuez pas, res-
pirez !
— Eh bien, monsieur? avons-nous demandé toutes
les trois ensemble.
— Eh bien, c'est bien. — Faites-lui faire un.. (Ah!
diable, j'oublie le mot qu'il a dit.)
L'accompagnateur me fit faire le.., peu importe le
nom; :1 m'a fait parcourir toutes mes notes.
— Jusqu'au si naturel, dit-il au vieux.
— Oui, c'est un mezzo-soprano; d'ailleurs c'est beau-
coup plus avantageux* beaucoup plus avantageux pour
la scène.
Je restais toujours debout.
— Asseyez-vous, mademoiselle, me dit l'accompa-
gnateur en m'examinant de la tête aux pieds.
Je m'assis sur le bord du canapé.
— Enfin, mademoiselle, dit le sévère Wartel, il faut
travailler, vous arriverez.
Il me dit encore plusieurs choses concernant le
théâtre, le chant, l'étude, tout cela de son air impas-
sible.
— Combien de temps faut-il pour former cette voix?
demanda Mmo de M...
— Vous comprenez, madame, que cela dépend de
l'élève, il y en a qui devancent le temps, celles qui ont
de l'intelligence.
— Celle-là en a plus qu'il n'en faut.
— Ah! tant mieux! Dans ce cas, c'est plus facile^
— Mais enfin, combien de temps9
— Pour la bien former, pour la finir, trois grandes
années.., oui, trois grandes années de travail, trois
grandes années !
Je me taisais et méditais une vengeance contre le Der-
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 219
fide accompagnateur, avec son air de dire : « Celle-là
est bien faite, gentille, ce sera amusant ! »
Après quelques phrases encore on se leva. Wartel
resta assis et me tendit la main avec bonté. Je me
mordais les lèvres.
— Ecoutez, dis-je à la porte, rentrons et disons-
lui la vérité.
Ma tante a tendu sa carte. Nous sommes rentrées
en riant de grand cœur. Je racontai au sévère maestro
ma farce.
C'est l'accompagnateur qui faisait une figure 1 Je ne
l'oublierai jamais. J'étais vengée.
— Si vous aviez parlé un peu plus, dit Wartel, je
vous aurais reconnue pour une Russe.
— Je le sais bien, monsieur, aussi n'ai-je pas parlé.
Ces dames lui expliquèrent mon désir de savoir la
vérité de son illustre bouche.
— C'est comme je vous l'ai dit, mesdames, il y a de
la voix, il faut avoir du talent.
— J'en aurai, monsieur, j'en ai ; vous verrez d'ail-
leurs.
J'étais si contente que j al consenti a aller à pied
jusqu'au Grand Hôtel.
— C'est égal, ma chère, dit la comtesse, j'ai de
l'autre chambre observé la figure du maître, et quand
vous avez chanté Mignon il a été très étonné, n'est-ce
pas, madame ? Il a chantonné lui-même, et de la
part d'un homme comme lui ! Et pour une petite Ita-
lienne qu'il était là à juger avec toute la sévérité pos-
sible!...
Nous avons dîné ensemble; j'étais contente, et je me
suis montrée comme je suis avec toutes mes origina-
lités, mes fantaisies toutes mes ambitions, toutes mes
espérances
220
JOURNAL
Après dîner, nous sommes restés longtemps sur le
perron à jouir de la fraîcheur de l'air et de la vue des
innombrables voyageurs qui passent et repassent par
la cour.
Je dois étudier avec Wartel. Et Rome ?
On y songera...
Il est tard, je dirai cela demain.
Dimanche 16 juillet. — Quand je pense au bonheuf
de Mlle K..., princesse de S..., tous les mauvais ins-
tincts se réveillent en moi, c'est-à-dire l'envie!
Cette fille, si misérable à Nice, si commune avec ses
joues rouges et son gros nez moldave!
Elle est belle, mais c'est une beauté que je voudrais
avoir pour femme suivante, habillée d'un costume
bizarre, une femme pour me chausser et pour me ra-
fraîchir avec un grand éventail. Et la voilà reine, et
reine dans un moment de trouble, c'est-à-dire dans un
moment inappréciable pour les ambitieuses. Certes, sa
place est marquée dans l'histoire.
Et moi! II
Mardi 18 juillet. — C'est aujourd'hui que j'ai vu des
choses bien extraordinaires. Nous sommes allées chez
le célèbre somnambule Alexis.
Il ne donne presque plus d'autres consultations que
des consultations pour la santé
Gn nous a fait entrer dans une chambre demi-éclai-
rée, et comme Mme de M... avait dit: « Nous ne sommes
pas pour la santé», le médecin sortit, nous laissant
seules avec l'homme endormi.
Un homme, cela m'a rendue incrédule et surtout
l'absence de tout charlatanisme extérieur.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
221
— Il ne s'agit pas de santé, a dit Mme de M.... en
mettant ma main dans celle d'Alexis.
— Ahl dit-il avec les yeux à moitié fermés et vitreux
comme ceux d'un mort. En attendant autre chose, votre
petite amie est bien malade.
— Oh! fis-je effrayée, et j'allais lui dire de ne pas
parler de ma maladie, craignant d'entendre des hor-
reurs. Mais, avant que j'eusse le temps, il me détailla
mon mal, qui est une laryngite, quelque chose de chro-
nique; — une laryngite, mais j'ai des poumons très
forts, c'est ce qui m'a sauvée.
— L'organe était superbe, dit Alexis avec compas-
sion; à présent il est usé; il faut vous soigner.
Il fallait écrire, je ne me rappelle pas toutes ces his-
toires de bronches, de larynx; pour cela j'y retour-
nerai demain.
— Je viens, monsieur, lui dis-je, vous consulter sur
cette personne.
Et je lui remis une enveloppe cachetée avec la pho-
tographie du cardinal.
Mais avant de dire ici toutes ces choses extraordi-
naires, convenons ensemble que je n'avais rien dans
mon aspect qui pût dénoncer que je m'occupe d'un
cardinal. Je n'en avais dit mot à personne. Et d'ail-
leurs, quelle probabilité qu'une jeune Russe, élégante,
aille chez un somnambule pour parler du pape, du
cardinal, du diable ?
Alexis se tenait le front, et cherchait ; moi, je m'im-
patientais.
— Je le vois, dit-il enfin.
— Où est-il?
— Dans une grande ville, en Italie ; il ezt dans un
palais; entouré de beaucoup de monde; c'est un
homme jeune... Non! c'est sa figure expressive qui me
m. b. 19.
222
JOURNAL
trompe. Il a des cheveux gris... il est en uniforme... il
a passé soixante ans.
Moi qui arrachais les mots de sa bouche avec une
avidité croissante, je fus refroidie.
— Quel uniforme? demandai-je, c'est singulier... il
n'est pas militaire.
— Non, pour sûr!
— Non, mais alors, quel est cet uniforme?
— Etranger; pas de notre pays... c'est...
— C'est?...
— C'est un habit d'ecclésiastique... Attendez... Il
occupe un rang très élevé, il domine les autres, c'est
un évêque... non! c'est un cardinal.
Je fis un soubresaut et lançai mes mules à l'autre
bout de la chambre. Mme de M,., se tordait de
rire envoyant mon excitation.
— Un cardinal? répétai-je.
— Oui.
— Quelle est sa pensée?
— Il pense à une très grave affaire, il est fort occupé !
La lenteur d'Alexis et la difficulté qu'il semblait avoir
à prononcer les paroles me rendaient nerveuse.
— Allez, voyez bien avec qui il est? que dit-il?
— Il est avec deux jeunes gens... militaires, deux
jeunes gens qu'il voit souvent, qui sont du palais.
J'ai toujours vu dans les audiences du samedi
deux militaires assez jeunes qui se trouvaient parmi
la suite du pape.
— Il leur parle, continua Alexis, il leur parle une
langue étrangère... italien!
— Italien?
— Ah ! mais il est très instruit, ce cardinal, il saii
presque toutes les langues d'Europe...
— Le voyez-vous en ce moment?
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
223
— Oui, oui. Ceux qui sont autour de lui sont aussi
des ecclésiastiques. Un d'eux, très grand, maigre, à lu-
nettes, s'approche et lui parle bas; il regarde de très
près... il est obligé d'approcher l'objet tout près de ses
yeux pour voir...
Ah! bigre, c'est le portrait de celui dont j'oublie
toujours le nom, mais il est très connu à Rome, c'est
lui qui a parlé de moi au dîner de la villa Mattei.
— De quoi est occupé ce cardinal? demandai-je, que
vient-il de faire, qui a-t-il vu dernièrement?
— Hier!... hier il y a eu une grande réunion chez
lui... des gens d'Église... tous! oui, on a agité un sujet
grave, très grave, hier lundi. Il est très inquiet, car il
est question de...
— De quoi?
— On a parlé, on travaille, on veut..,
— Quoi? Voyez!
— On veut le faire... Papel
— Oh! oh!
Le ton avec lequel c'a été dit, l'étonnement du som-
nambule et les paroles par elles-mêmes me donnèrent
comme une commotion électrique; je n'avais plus rien
aux pieds. J'ôtai mon chapeau, dérangeant mes
boucles, détachant les épingles et les lançant au milieu
de la chambre.
— Pape ! m'écriai-je. *
— Oui, Pape, répéta Alexis, mais il y a de grandes
difficultés... Il n'est pas celui qui a le plus de chances.
— Mais il sera Pape ?
w Je ne lis pas dans l'avenir.
— Mais si, monsieur, essayez, vous pouvez... Allons!
— Non, non, je ne vois pas l'avenir ! je ne le vois
pas !
— Mais qui est ce cardinal, comment est son nom?
224
JOURNAL
ne le pouvez-vous pas voir par ce qui l'entoure, par ce
qu'on lui dit?...
— A... attendez. Ah ! dit-il, c'est que son image que
je tiens ici est bien dépourvue de la vitalité, et vous
vous agitez tant, que vous me fatiguez horriblement;
vos nerfs donnent des secousses aux miens ; soyez plus
calme.
— Oui, mais vous dites des choses qui me font sau-
ter. Voyons, le nom de ce cardinal?
Et il se mit à se presser la tête, à flairer l'enveloppe
(qui est grise et double, très épaisse).
— A...!
Je n'avais plus rien à ôter ; je me suis renversée dans
mon fauteuil.
— Pense-t-il à moi ?
— Peu... et mal. Il est contre vous. Il y a je ne sais
quel mécontentement... des motifs politiques...
— Des motifs politiques ?
— Oui.
— Mais il sera pape f
— Je ne le sais pas. Le parti français va être détruit,
c'est à-dire que lepapabile français a si peu de chance,
oh! mais il n'en a presque pas... que son parti va
se réunir au parti Antonelli ou à l'autre Italien.
— Auquel des deux? Lequel triomphera?
— Je ne pourrai le dire que quand ils seront en
train, mais beaucoup de monde est contre A...., c'est
l'autre...
— Et ils seront bientôt en train?
— On ne peut pas le savoir. Il y a le pape, on ne
peut pas tuer le pape ! il faut que le pape vive..,
— Et Antonelli vivra longtemps?
Alexis secoua la tête.
— Il est donc bien malade ?
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. ^25
— Oh ! oui.
— Qu'a-t-il?
— Il a mal aux jambes, il a la goutte, et hier... non,
avant-hier il a eu un terrible accès. Il a la décomposi-
tion du sang, je ne peux pas dire cela à une dame...
— Et c'est inutile.
— Ne vous agitez pas, dit-il. Vous me fatiguez. Pei>
*ez doucement,' je ne peux pas vous suivre...
Sa main tremblait et faisait tout trembler en moi
je la lâchai et devins calme.
— Prenez cela, lui dis-je, lui donnant la lettre de
Pietro cachetée dans une enveloppe exactement sem-
blable à l'autre.
11 la prit, et, comme l'autre, la pressa contre son
cœur et son front.
— Tiens, fit-il, celui-là est plus jeune, il est très
jeune. Cette lettre est écrite depuis quelque temps déjà ;
elle a été écrite à Rome et, depuis, cette personne s'est
déplacée... Elle est toujours en Italie... mais ce n'est
pas à Rome... Il y a la mer... Cet homme est à la cam-
pagne... en pleine campagne. Oh ! certainement il
s'est déplacé depuis hier, depuis vingt-quatre heures
seulement, pas davantage... Mais cet homme est
quelque chose au Pape, je le vois derrière le Pape...
Il est lié à A...., il a un lien de parenté proche
avec lui ...
— Mais quel est son caractère, quelles sont ses incli-
nations, ses pensées?
— C'est un caractère étrange... renfermé, sombre,
ambitieux... Il pense à vous constamment... mais il
pense surtout à arriver à son but... 11 est ambitieux.
— Il m'aime ?
— Beaucoup; mais c'est une nature étrange, mal-
heureuse. Il est ambitieux.
226
JOURNAL
— Mais alors il ne m'aime pas?
— Si ! il vous aime, mais, chez lui, l'amour et l'am-
bition marchent ensemble. 77 a besoin de vous.
— Décrivez-le-moi davantage au moral.
— Il est le contraire de vous, dit Alexis en souriant,
bien que tout aussi nerveux.
— Voit-il le Cardinal ?
— Non, ils sont mal ensemble; le Cardinal est contre
lui depuis longtemps déjà par des motifs politiques.
Je me souviens toujours de ce que me disait Pietro;
« Mon oncle ne serait pas fâché contre le Caccia-Club
et le volontariat; qu'est-ce que ça lui fait, à, lui ? Mais
c'est à cause de la poulitique. »
— Mais il est son proche parent, continua Alexis.
Le Cardinal est mécontent de lui.
— Dernièrement, ne se sont-iJs pas vus?
— Attendez ! Vous pensez à trop de choses, ce sont
des questions difficiles, je confonds ce billet avec
l'autre ! Ils étaient dans la même enveloppe!
C'est que c'est vrai : hier, ils étaient dans la même
enveloppe.
— Voyez, monsieur, tâchez de voir.
— Je vois ! Ils se sont vus il y a deux jours, mais ils
n'étaient pas seuls... je le vois avec une dame.
— Jeune ?
— ■ Agée, sa mère.
— De quoi ont-ils parlé ?
— De rien clairement; on était embarrassé. On a
dit quelques mots vagues, presque rien sur ce mariage.
— Quel mariage ?
— Avec vous. .
— Qui en a parlé ?
— Eux. Antonelii ne parle pas, il laisse dire, lui...
Il est contre ce mariage, surtout dès le commencement.
DE MARIE BASTIKIRTSEFF.
227
A présent il le regarde mieux, et supporte un peu mieux
cette idée.
— Mais quelles sont les idées du jeune ?
— Des idées arrêtées; il veut vous épouser... mais
Antonelli ne le veut pas. Depuis fort peu de temps il
vous est toutefois moins hostile.
Mme de M... me gênait beaucoup, mais j'ai con-
tinué bravement, bien que toute mon humeur
joyeuse fût tombée aussi bas que possible.
— Si cet homme ne pense qu'à son but, il ne pense
donc pas à moi ?
— Oh ! si, je vous l'ai dit, chez lui vous faites avec
son ambition une seule et même chose.
— Alors il m'aime ?
— Oh ! beaucoup.
— Depuis quand ?
— Vous êtes trop agitée, vous me fatiguez et vous
me faites des questions trop difficiles... je ne vois pas.
— Mais si... tâchez !
— Je ne vois pas... Depuis longtemps ? non, je ne
vois pas cela.
— Qu'est-ce qu'il est à A....?
— Un proche parent ..
— Et A.... a-t-il des desseins sur ce jeune
homme ?
— Oh! oui, mais ils sont divisés par la politique;
cependant cela va mieux à présent.
— Vous dites qu'A.... est contre moi?
— Beaucoup. Il ne veut pas ce mariage à cause de
la religion... Mais il commence à s'adoucir... Oh ! très
peu... Tout cela dépend de la politique... Je vous
dis qu'A.... et ce jeune homme étaient tout à fait
divisés il y a quelque temps, A.... était carrément
contre lui.
228
JOURNAL
*
« *
Eh bien, que dites-vous de cela, vous qui traitez ces
choses-là de charlatanisme ? Si c'est du charlatanisme,
il produit des effets merveilleux. J'ai transcrit exac-
tement; j'ai peut-être omis quelque chose, mais je n'ai
rien ajouté. Voyons, n'est-ce pas surprenant ? n'est-ce
pas étrange ?
Ma tante fit l'incrédule, car elle était furieuse contre
le Cardinal; elle commença une série de phrases contre
Alexis, sans but ni raison, qui m'agaçaient terriblement,
car je savais bien qu'elle n'en pensait pas un mot.
Autant j'étais haute hier, autant je suis basse aujour-
d'hui.
Samedi 22 juillet — I , ne me voyant pas arriver
en Russie, télégraphie à maman, qui m'écrit que lui et
L sont mes vrais fidèles. Oui, c'est vrai. Je ne
pense plus à Pietro, il est indigne, et, grâce à Dieu,
je ne l'aime pas.
Jusqu'à avant-hier, tous les soirs je demandais à
Dieu de me le conserver et de me faire triompher. Je
n'en parle plus à Dieu. Mais Dieu sait que je veux m'en
venger, tout en n'osant pas le demander. La vengeance
n'est pas un sentiment chrétien, mais noble; laissons
aux vilains l'oubli des injures. D'ailleurs on ne les
oublie que quand on ne oeut pas faire autrement.
Dimanche 23 juillet. — R&ne... Paris... La scène,
le chant... la peinture !
Non, non. La Russie avant tout 1 C'est le fondement
de tout. Hé I puisque je pose en sage, agissons conve-
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
229
nablement. Ne nous laissons pas égarer par les feux
follets de l'imagination.
La Russie avant tout ! que Dieu m'aide seulement.
J'ai écrit à maman. Me voilà hors de l'amour, et
jusqu'aux oreilles dans les affaires. Oh ! que Dieu
m'aide seulement, et tout ira bien.
Que la Yierge Marie prie pour moi I
Jeudi 27 juillet. — Enfin, hier à sept heures du matin
nous avons quitté Paris.
Pendant le voyage, je me suis amusée h donner une
leçon d'histoire à Chocolat, et ce brigand, grâce à moi,
a une idée des anciens Grecs, de Rome gouvernée
par des rois/ puis en République et enfin en Empire-,
comme la France; et de l'histoire de France à partir
du roi auquel on a coupé le cou.
Je lui ai expliqué les différents partis qui existent à
présent, et Chocolat est au courant de tout; il sait
même ce que c'est qu'un député. Je racontais et je le
questionnais ensuite.
Et quand j'eus fini, je lui demandai à quel parti il
appartenait. Ce brigand me répondit :
— Je suis bonapartiste 1
Voici comment il résume ce que je lui ai appris : — Le
dernier roi était Louis XVI, qui était très bon, mais les
républicains, qui sont des gens qui ne cherchent qu'à
avoir de l'argent et des honneurs, lui ont coupé le cou,
et à sa femme Marie-Antoinette aussi, et ils ont fait
une république. Alors la France était très misérable, et
il est né en Corse un homme qui était Napoléon Bona-
parte et qui avait tant d'esprit et de courage qu'on l'a
fait colonel, puis général. Alors il a conquis tout le
monde, et les Français l'aimaient beaucoup. Mais,
étant allé en Russie, il a oublié de prendre des pelisses
H. E. 20
230
JOURNAL
pour ses soldats, et ils étaient très malheureux à cause
du froid, et les Russes ont brûlé Moscou. Alors Napo-
léon, qui était déjà empereur, est revenu en France;
Mais, comme il était malheureux, les Français, qui
n'aiment que ceux qui ont de la chance, ne l'ont plus
aimé, et tous les autres rois, pour se venger, lui ont
ordonné d'abdiquer. Alors il est allé àl'île d'Elbe, puis il
est revenu pour cent joursàParis,etenfin on luiacouru
après. Alors il a vu un vaisseau anglais et il a prié qu'on
le sauve, et, quand il a monté dessus, on l'a fait prison-
nier et on Va conduit à l'île de Sainte-Hélène, où il est
mort.
Je vous assure que Chocolat a dit bien du vrai.
*
Enfin, ce matin, nous sommes entrées à Berlin.
Et cette ville m'a fait une impression singulièrement
agréable; les maisons sont fort belles.
Je ne sais pas écrire un mot aujourd'hui. C'est éner-
vant.
« Deux sentiments sont communs aux natures al-
tières ou affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité
de l'opinion, et de l'extrême amertume quand cette
opinion est injuste. »
Vendredi 28 juillet. — Berlin me rappelle Florence :
Attendez I II me rappelle Florence parce que j'y suis
avec ma tante, comme à Florence, et j'y mène la même
vie.
Avant tout, nous avons visité le musée. Je ne m'at-
tendais à rien de pareil en Prusse, soit par ignorance,
soit par prévention.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
231
Comme toujours, ce furent les statues qui me retin^
rent le plus longtemps, et il me semble que j'ai un
sens de plus que les autres hommes, une faculté spé-
cialement destinée à la compréhension des statues.
11 y a dans la grande salle une statue que j'ai prise
pour une Atalante, à cause d'une paire de sandales qui
semble là indiquer le sens principal; mais l'inscription
porte le nom de Psyché. C'est égal, Psyché ou Atalante,
c'est une remarquable figure comme beauté et na-
turel.
Après les.plâtres grecs, nous avons passé plus loin.
J'avais déjà les yeux et l'intelligence fatigués, et je ne
reconnus la partie égyptienne qu'à ces lignes pressées
et fuyantes qui rappellent les cercles produits dans l'eau
par la chute d'un objet.
Rien de plus terrible que d'être avec quelqu'un qui
s'ennuie de ce qui nous amuse. Ma tante se pressait,
s'ennuyait, grognait. H est vrai que nous avions marché
deux heures.
Ce qui est très intéressant, c'est le musée historique
des miniatures, des statues, et puis les anciennes gra-
vures et les portraits miniatures. J'adore cela. J'adore
ces portraits et, en les regardant, ma fantaisie fait des
voyages incroyables, se transporte à toutes les époques,
invente des caractères, des aventures, des drames...
Mais assez.
Puis les tableaux.
Nous sommes arrivés au moment marqué pour la
perfection delà peinture, l'idéal de l'art.
On a commencé par des lignes dures, des couleurs
trop vives et pas liées entre elles, et l'on est arrivé à
une mollesse qui frise la confusion. Il n'y a pas encore
eu; quoi qu'on dise et écrive, il n'y a pas encore eu de
copie fidèle de la nature.
232
JOURNAL
Il îaut fermer les yeux sur tout ce qui a été fait
entre le genre primitif et le genre moderne (1), et ne
considérer que ces deux.
La dureté, les couleurs aveuglantes, les lignes rude-
ment tracées, voilà pour le premier.
Le moelleux, les couleurs si liées entre elles qu'elles
perdent beaucoup de relief, peu de lignes, voilà pour
le second.
A présent, il faudrait, pour ainsi dire, prendre avec
le bout du pinceau les couleurs trop vives des tableaux
anciens et les transporter sur les fadeurs modernes.
Alors on aurait la perfection.
Il y a encore le genre tout à fait nouveau qui consiste
à peindre par taches. C'est une grave erreur, bien
qu'avec son aide on obtienne quelque effet.
Dans les nouveaux tableaux, les objets positifs, tels
que les meubles et les maisons ou églises, ne sont pas
compris. On dédaigne la précision des décors et on
produit une espèce de dépravation des lignes, on es-
tompe trop (on peut estomper sans faire l'usage de
l'estompe) ; ce qui fait que les figures contrastent peu
et semblent aussi mortes que les objets qui les entou-
rent, car ces objets n'ont pas assez de précision et
* semblent ne pas être complètement assis et immo-
biles.
Alors, ma fille, puisque tu comprends si bien ce
qu'il faut pour faire de la perfection? Soyez tran-
quille, je travaillerai et, ce qui est mieux, je réus-
sirai 1
Je suis rentrée extrêmement fatiguée, après avoir
(1) Par moderne, j'entends ici Raphaël, Titien et les autres
grands maîtres
DE MARIE BÀSHK1RTSEFF.
233
acheté trente-deux volumes anglais, en partie traduits
des premiers écrivains allemands.
— Déjà ici une bibliothèque! s'est écriée ma tante
épouvantée.
Plus je lis, plus j'ai envie délire, et plus j'apprends,
plus j'ai de choses à savoir. Je ne dis pas cela pour
imiter certain sage de l'antiquité. Je sens ce que je
dis.
Me voilà en Faust. Un antique bureau allemand
devant lequel je suis assise> des livres, des cahiers, des
rouleaux de papier...
Où est le diable? Où est Marguerite? Hélas! le diable
est toujours avec moi : ma folle vanité, voilà le diable.
0 ambition non justifiée! Inutile élan vers un butin-
connu !
Je déteste en tout le juste milieu. Il me faut ou une
vie... bruyante! ou le calme absolu.
Je ne sais à quoi cela tient, mais je n'aime pas du
tout A ; non seulement je ne l'aime pas, mais je n'y
pense plus, et tout cela me semble un rêve.
Mais Rome m'attire, je sens que là seulement je
pourrai étudier. R,ome, le bruit et le silence, la dissi-
pation et la rêverie, la lumière et l'ombre... [Attendez...
la lumière et l'ombre... c'est clair : où il y a la lumière,
il y a Pombre, et vice versa... Non! mais je me moque
de moi, c'est positif! Il y a de quoi , tant que je vou-
drai! Je veux aller à Rome, le seul endroit du monde
qui convienne à mes dispositions, le seul que j'aime
pour lui-même.
Le musée de Berlin est beau et riche, mais le doit-il
à l'Allemagne? Non; à la Grèce, à l'Egypte, à Rome!
Après la contemplation de toute cette antiquité, je
suis montée en voiture avec le plus profond dégoût
pour nos arts, notre architecture, nos modes.
M. B. 20.
234
JOURNAL
Si on prenait la peine d'analyser ses sentiments
en sortant de pareils endroits, on trouverait qu'on
pense comme moi. Pourquoi vouloir s'identifier aux
autres?
Tout en n'aimant pas la sécheresse et le matérialisme
des Allemands, il faut leur reconnaître bien des qua-
lités; ils sont très polis, très obligeants.
Et ce qui me plaît surtout, c'est ce respect qu'ils ont
pour les princes et leur histoire. Cela tient à ce qu'ils
sont vierges de l'infection qu'on nomme république.
Rien ne vaut une république idéale ; mais la répu-
blique est comme l'hermine : la moindre tache la tue.
Et trouvez-moi une république sans taches I
«
Non, cette vie-là est impossible, c'est un affreux
pays. De belles maisons, des rues larges, mais... mais
rien pour l'esprit ou l'imagination. La plus petite ville
d'Italie vaut Berlin.
Ma tante me demande combien de pagesj'ai écrites.
Cent pages, je crois, dit-elle.
En effet, j'ai l'air d'écrire; mais non, je pense, je
rêve, je lis, puis j'écris deux mots, et comme cela toute
la journée.
C'est singulier comme je comprends les bienfaits da
la république depuis que je suis bonapartiste.
Non, vrai, la république est le seul gouvernement
heureux; seulement, en France, il est impossible.
D'ailleurs la république française est bâtie dans la
boue et le sang. Voyons, ne pensons pas à la républi-
que. C'est que j'y pense depuis tantôt une semaine;
car enfin, voyons, la France est -elle plus malheureuse
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
235
depuis qu'elle est en république? Non, au contraire.
Eh bien, alors?
Et les abus? Il y en a partout.
Ce qu'il faut, c'est une bonne constitution libérale, et
un homme à la tête qui gouvernera peu et qui sera
comme une belle enseigne, qui n'augmente pas la va-
leur du magasin, mais qui inspire la confiance et est
agréabl'e à l'œil. Or, un président ne peut être cela.
Mais assez pour ce soir; une autre fois, quand j'en
saurai davantage, j'en dirai plus aussi.
Dimanche 30 juillet. — Rien de plus triste que Berlin.
La ville porte un cachet de simplicité, de simplicité
laide, disgracieuse. Tous ces innombrables monuments
qui encombrent les ponts, les. rues et les jardins sont
mal placés et ont l'air bêle. Berlin a l'air d'un tableau
à horloge, où à certains moments les militaires sortent
de la caserne, les bateliers rament, les dames en cha-
peaux-capotes passent, tenant par la main de vilains
enfants.
A la veille d'entrer en Russie, de rester sans ma
tante, sans maman, je faiblis et j'ai peur. La peine que
je cause à ma tante me chagrine.
Le procès, l'incertitude, tout cela... et puis, et puis,
je ne sais pas, mais je crains que je ne change rien I
L'idée de recommencer après mon retour la même
vie qu'avant, celte fois sans espoir de changement,
sans avoir cette « Russie » qui me consolait de tout et
me donnait quelque force... Mon Dieu, ayez pitié de
moi, voyez l'état de mon âme et soyez bon.
Dans deux heures nous quittons Berlin, demain je
serai en Russie. Eh bien, non, je ne faiblis pas, je suis
forte... Seulement, si j'allais en vain ? Voilà qui est mal.
On ne doit pas désespérer d'avance.
236 JOURNAL
Ah I si quelqu'un pouvait savoir ce que je sens !
Lundi Si juillet. — Hier, ma tante, moi, Chocolat
et Amalia, sommes arrivés à la gare, à dix heures.
J'e'tais passablement accablée, mais la vue d'un coupé
grand et confortable comme une petite chambre me
ranima beaucoup, d'autant plus que le wagon était
éclairé par le gaz, et que nous étions sûres d'être
seules. Le compartiment n'ayant que trois places, les
dom astiques se placèrent à côté. J'aurais bien voulu, à
la veille d'une séparation, causer avec ma tante, mais
je ne suis pas expansive, quand je sens quelque ten-
dresse sérieuse, et ma tante se taisait, craignant de
me déplaire ou de m'impatienter en me parlant. De
sorte que, bon gré mal gré, je restai absorbée par
« Un Mariage dans le Monde » d'Octave Feuillet. Salu-
taire ouvrage, par ma foi ! qui m'a donné la plus pro-
fonde horreur pour l'adultère et pour toutes ses sa-
letés...
Sur ces sages réflexions, je me suis endormie pour
ne me réveiller qu'à trois heures de la frontière, à
Eydtkuhnen, où nous sommes arrivées vers quatre
heures.
La campagne est plate, les arbres touff is et verts,
mais les feuilles, tout en étant fraîches et vigoureuses,
donnent une certaine idée de tristesse après la ver-
dure grasse et riche du Midi.
On nous conduisit à une auberge qui se nomme Hôtel
de Russie, et nous nous installâmes dans deux petites
chambres aux plafonds blanchis à la chaux, aux plan* .
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
237
chers'en boisnu et aux meubles debois également clairs
et simplement faits.
Grâce à mon nécessaire, je me suis improvisé de
suite un bain et une toilette, et, après avoir mangé des
œufs et bu du lait, servis par une Allemande grasse et
fraîche, me voilà à écrire.
Je ne me trouve pas sans charme, dans cette pauvre
etite chambre, en peignoir blanc, avec mes beaux
ras nus et mes cheveux d'or.
Je viens de regarder par la fenêtre. L'infini fatigue
la vue. Cette complète absence de collines, ce plat, si
plat, me fait l'effet du sommet d'une montagne qui do-
mine le monde entier.
Chocolat est un vaniteux.
— Tu es mon courrier, lui dis-je, tu dois parler
plusieurs langues?
Le petit me répondit qu'il parlait le français, l'italien
le niçois et un peu le russe, et qu'il parlerait allemand,
si je voulais bien le lui apprendre.
11 vint tout en larmes, escorté des éclats de rire
d'Amalia, se plaindre parce que l'hôtelier lui avait
indiqué un lit dans une chambre déjà occupée par un
juif. Je fis une mine sérieuse*, faisant semblant de
trouver tout naturel qu'il couchât avec un juif; mais le
pauvre Chocolat pleura tant, que je me mis à rire et,
pour le consoler, lui fis lire quelques pages d'une his-
toire universelle achetée à son intention.
Ce~ négrillon m'amuse, c'est un joujou vivant; je lui
donne des leçons, je le dresse au service, je lui fais dire
ses boutades, en un mot c'est mon chien et ma
poupes.
238
JOURNAL
Décidément la vie d'Eydtkûhnen me charme; je
m'adonne à l'instruction du jeune Chocolat, qui fait
d'excellents progrès, en morale et en philosophie.
Ce soir, je lui fis réciter son histoire sainte, puis,
lorsqu'il fut arrivé au moment où Jésus va être trahi
par Judas, il me raconta d'une façon très touchante
comment ledit Judas vendit le Seigneur pour trente
pièces d'argent et l'indiqua aux gardes en l'embras-
sant.
— Chocolat, mon ami, dis-je, me vendrais-tu à des
ennemis pour trente francs ?
— Non, dit Chocolat en baissant la tête.
— Et pour soixante?
— Non plus.
— Et pour cent vingt ?
— Non plus.
— Alors pour mille francs? demandai-je encore.
— Non, non, répondait Chocolat en tourmentant le
bord de la table avec ses doigts de singe, les yeux
baissés et les pieds agités.
— Voyons, Chocolat, si -on t'en donnait dix mille?
persistai-je affectueusement.
— Non plus.
— Brave garçon ! Mais si on t'offrait cent mille
francs? demandai-je encore pour l'acquit de ma con-
science.
— Non, dit Chocolat, et sa voix se changea en mur-
mure, il m'en faudrait plus...
— Qu'est-ce que tu dis?
— Qu'il m'en faudrait plus.
— Alors, excellent cœur, dis combien, dis donc,
fidèle garnement ! Voyons, deux millions, trois, quatre?
— Cinq ou six.
— Mais, malheureux, m'écriâi-je, n'est-ce pas la
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
239
même chose, vendre pour trente francs ou pour six
millions î
— Ah ! non, car quand on a tant d'argent que ça...
les autres ne peuvent rien me faire.
Et, au mépris de toute moralité, je tombai sur le
canapé en éclatant de rire, pendant que Chocolat, satis-
fait de son effet, se retirait dans l'autre chambre.
Mais savez-vous qui m'a fait le dîner? C'est Amalia.
Elle m'a rôti deux petits poulets, sans ça je mou-
rais de faim, et quant à la soif... on nous a servi un
Château-Larose imbuvable.
Non/ vrai, c'est drôle! Eydtkùhnen, nous verrons bien
ce que sera la Russie.
Mardi i*r août. — J'ai envie d'écrire un roman de
chevalerie. Car celui que j'ai commencé est jeté au
fond de la boîte blanche.
Je suis avec ma tante dans la bienheureuse auberge
d'Eydtkûhnen à attendre mon très honoré oncle.
Vers huit heures et demie, lasse d'être enfermée, je
suis allée moi-même voir l'arrivée du train, et comme
on me dit que j'avais quelques minutes d'avance, je
suis allée me promener, accompagnée d'Amalia.
Eydtkùhnen possède une. charmante allée, bien
pavée et ombragée, toute garnie à droite de gentilles
petites maisons fort propres; il y a même deux espèces
de cafés et une sorte de restaurant. Le sifflet de la
locomotive me surprit au milieu de cette promenade et,
malgré mes petits pieds et mes grands talons, je me
misa courir à travers potagers, amas de pierres, rails,
pour arriver à temps — et en vain.
Que pense mon bel oncle?
Mercredi 2 août. — En attendant d'autres douleurs,
240
JOURNAL
voilà que mes cheveux tombent, Qui ne l'a jamais
éprouvée, ne peut pas comprendre quelle douleur c'est,
de voir tomber ses cheveux.
L'oncle Étienne télégraphie deKonotop; aujourd'hui
seulement il se met en route. Encore vingt-quatre
heures d'Eydtkûhnen, S. V. P. ! Un ciel gris, un vent
froid, quelques juifs dans la rue. de temns en temps le
bruit d'une charrette et des inquiétudes de tous genres
à foison.
Ce soir ma tante voulut me faire parler de Rome...
Depuis longtemps déjà je n'avais pas pleuré, — non pas
d'amour, — non, mais c'est d'humiliation au souvenir
de notre vie à Nice, que j'ai pleuré ce soir !
Jeudi 3 août ; vendredi 4 août (23 juillet, style russe).
— Hier à trois heures je suis allée voir l'arrivée du
train, et par bonheur mon oncle était là.
Mais il ne pouvait rester qu'un quart d'heure, car à
la frontière russe, à Wirballen, il avait avec peine
obtenu de venir ici sans passe-port ; il avait donné sa
parole d'honneur à un officier de la douane de revenir
par le train suivant.
Chocolat courut chercher ma tante, il n'y avait que
quelques minutes. Quand elle arriva, on n'eut que le
temps de dire deux mots. Ma tante, dans son inquiétude
pour moi, en rentrant à l'auberge, s'imagina qu'elle
avait remarqué chez l'oncle un air étrange et, par
toute sorte de demi-paroles, me découragea tellement
que je commençai à être aussi inquiète. Enfin à minuit
je suis montée en voiture ; ma tante pleurait, je tenais
mes yeux hauts et immobiles pour qu'ils ne débordas-
sent pas. Le conducteur donna le signal et pour la
première fois de ma vie je me suis trouvée seule !
Je me mis à pleurer tout haut, mais si vous croyez
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
241
que je n'en tire pas profit !... J'étudiais d'après nature
comment on pleure.
— Assez, ma fille 1 dis-je en me levant. ~ 11 était
temps, j'étais en Russie. En descendant je fus reçue
dans les bras de mon oncle, de deux gendarmes et de
deux douaniers. On me conduisit comme une princesse,
on ne visita pas même mes bagages. Lagareestgrande,
les fonctionnaires sont élégants et excessivement polis.
Je me croyais dans un pays idéal, tant tout est bien.
Un simple gendarme ici est mieux qu'un officier en
France.
Et ici, plaçons une remarque à la justification de
notre pauvre Empereur, qu'on accuse d'avoir des yeux
étranges. Tous ceux qui portent des casques (et il n'y
en a pas mal à Wirballen) ont des yeux comme l'Em-
pereur. Je ne sais si cela tient au casque qui tombe sur
les yeux, ou à l'imitation. Quant à l'imitation, c'est
connu en France, tous les soldats ressemblaient à
Napoléon.
On me donna un compartiment à part et, après avoir
causé d'affaires et d'autres choses avec l'oncle, je
m'endormis en rageant de ma dépêche à A...
Aux buffets des stations, on mange très proprement,
de sorte que je descendais souvent.
Mes compatriotes n'éveillent en moi aucune émo-
tion particulière, aucune espèce d'extase comme j'en
éprouve en revoyant des pays que j'ai déjà vus, mais
j'éprouve beaucoup de sympathie pour eux et il m'en
revient un grand sentiment de bien-être.
Et puis, tout est si bien accommodé, on est si poli, il
y a dans la contenance de chaque Russe tant de cor-
dialité, tant de bonté, tant de franchise, qu'on en a le
cœur content.
L'oncle est venu me réveiller ce matin à dix heures,
21
JOURNAL
Les locomotives sont chauffées avec du bois, ce qui
nous épargne l'horrible saleté du charbon. Je me
réveillai toute propre et passai la journée à causer, à
dormir et à regarder par la fenêtre notre belle Russie
si plate, mais cette campagne rappelle celle de Rome.
A neuf heures et demie il faisait encore clair. Nous
avions passé Gatchina, l'ancienne résidence de Paul Ier,
si persécuté pendant la vie de sa superbe mère,
et enfin nous voilà à Tzarskoë-Selo et dans vingt-cinq
minutes à Pétersbourg.
Je suis descendue à l'hôtel Demouth, accompagnée
d'un oncle, d'une femme de chambre, d'un nègre
suivie d'un nombreux bagage et avec 50 roubles dans
la poche. Qu'en dites-vous?
Pendant que je soupais dans mon salon assez grand,
sans tapis et sans peinture au plafond, l'oncle entra.
— Sais-tu qui est ici, qui est chez moi ? demanda-
t-il.
— Non, qui?
— Devinez, princesse.
— Je ne sais pas !
— Paul Issayevitch ; peut-on le faire entrer?
— Oui, qu'il entre.
Issayevitch est à Pétersbourg avec le général gou-
verneur de Wilna, M. Albedinsky, celui qui a épousé
l'ancienne favorite de l'Empereur.
Il a reçu ma dépêche d'Eydtkuhnen au moment de
partir. Ne pouvant manquer au service, il avait chargé
son ami le comte Mouravieff de venir à ma rencontre.
Mais ce comte a été dérangé en vain, attendu que nous
avons passé Wilna cette nuit à trois heures, et je dor-
mais comme une bienheureuse.
Qui niera ma bonté, après que j'aurai dit que j'ai été
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
243
gaie et soir, parce que je sentais qu'Issayevitch était
content de me voir? Est-ce de l'égoïsme ?
Je me réjouissais uniquement du plaisir que je pro*
curais à un autre. Enfin voilà un cavalier pour me
servir à Pétersbourg; je suis à Pétersbourg!
Mais je. n'y ai encore vu que des drochki. Le drochki
est une voiture à une place, à huit ressorts (comme les
grandes voitures de Binder), et à un cheval; j'ai aperçu
la cathédrale de Gasan avec sa colonnade dans le
genre de Saint-Pierre de Rome, et beaucoup de « mai-
sons à boire ».
De tous côtés j'entends les louanges de la princesse
Marguerite — si simple, si bonne ! — dit-on. Simple,
personne n'apprécie la simplicité dans une femme qui
n'est pas princesse; soyez simple, et bonne, et aimable,
et ne soyez pas reine, et les inférieurs se permettront
des libertés, tandis que vos égaux diront : Bonne petite
personne! et vous préféreront en tout des femmes qui
ne sont ni simples ni bonnes.
Ah ! si j'étais reine! C'est moi qu'on adorerait, c'est
moi qui serais populaire!
La princesse italienne, son mari et sa suite n'ont pas
encore quitté la Russie, ils visitent Kieff en ce moment,
« La mère de toutes les villes russes, » comme a dit
le grand prince saint Woldemar, après être devenu
chrétien et avoir baptisé la moitié de la Russie dans
le Dnieper.
Kieff est la ville la plus riche du monde en églises,
couvents, moines et reliques; et quant aux pierres pré-
cieuses que possèdent ces couvents, c'est fabuleux ; il y
a des caves qui en sont pleines comme dans les contes
des Mille et une Nuits. J'ai vu Kieff, il y a huit ans de
cela, et je me souviens encore de ses corridors souter-
rains, remplis de reliques, qui font le tour de la ville*
244
JOURNAL
qui passent sous toutes les rues et lient les couvents
entre eux, donnant ainsi des kilomètres de corridors
garnis à droite à gauche de tombeaux de saints. Mon
Dieu, pardonnez une mauvaise pensée... mais il n'est
pas possible qu'il y en ait eu autant que cela.
Dimanche 6 août. — Au lieu de visiter les églises,
j'ai dormi, et Nina m'emmena déjeuner chez elle. Son
perroquet parlait, ses filles criaient, je chantais; on se
croirait à Nice. Le coupé à deux places donna asile
aux trois Grâces qui allèrent, par une pluie battante,
voir la cathédrale d'Issakië, célèbre par ses colonnes de
malachite et de lapis lazuli. €es colonnes sont d'une
richesse extrême, mais de mauvais goût, car le vert du
malachite et le bleu du lapis lazuli se détruisent mu-
tuellement. Les mosaïques et les peintures sont idéales,
de vraies figures des Saints, de la Vierge, des Anges.
Toute l'église est en marbre ; les quatre façades avec
des colonnes en granit sont belles, mais elles ne sont
pas en harmonie avec le dôme doré byzantin. Et en
général on reçoit une sorte d'impression pénible de
l'ensemble extérieur, car le dôme est trop important et
écrase les quatre petits dômes surmontant les façades
qui sans cela seraient si belles.
La profusion d'or et d'ornements à l'intérieur pro-
duit le plus heureux effet, le bigarré est harmonieux
et du meilleur goût, sauf les deux colonnes de lapis
lazuli qui seraient superbes ailleurs.
On célébrait un mariage degens dupeuple. Les mariés
étaient laids et nous n'avons pas regardé longtemps.
J'aime le peuple russe, bon, brave, loyal, naïf. Ces
hommes et ces femmes s'arrêtent devant chaque église
et chaque chapelle, devant chaque niche à image, et
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
245
se signent au-milieu de la rue, comme s'ils étaient chez
eux.
Après la cathédrale d'Issakië nous allâmes à celle de
Kasan. Encore un mariage, et une mariée charmante.
Cette cathédrale est bâtie à l'imitation de Saint-Pierre
de Rome, mais la colonnade a l'air de trop, elle sem-
ble ne pas se rattacher au bâtiment, et elle n'est pat
assez prolongée, de sorte que le demi-cercle n'est pas
formé, et tout cela donne une tournure désavantageuse
et non achevée au monument.
Plus loin, sur le Newsky. la statue de Catherine la
Grande.
Et devant le Sénat, près du palais d'hiver, qui est, soit
diten passant, une immense caserne, la statue équestre
de Pierre le Grand, d'une main montrant le Sénat, de
l'autre la Néva. Le peuple interprète singulièrement
cette double indication. Le tzar, dit-on, montre le
Sénat d'une main et la rivière de l'autre, pour dire
qu'il vaut mieux se noyer dans la Néva que plaider au
Sénat.
La statue de Nicolas est remarquable en ce qu'elle
n'est pas soutenue par les deux jambes et la queue du
cheval, trois appuis, mais seulement par les jambes;
cette merveille m'a fait faire une lugubre réflexion :
— Les communards auront moins à faire, l'appui de
la queue manquant.
J'ai dîné seule avec mes Grâces, Etienne et Paul pour
spectateurs ; ils se disent - très sérieusement ma cour ;
ils m'agacent horriblement. Je voudrais ne voir que
Giro et Marie
Il pleut et je suis enrhumée. J'écris à maman : « Pé-
tersbourg est une saleté ! Les pavés sont atroces pour
une capitale, on est impitoyablement secoué; le palais
d'hiver est une caserne, le grand théâtre aussi ; les
M. B. 2i.
246
JOURNAL
cathédrales riches, mais biscornues et mal* comprises. *
Et ajoutez à cela le climat, vous aurez le charme
complet.
* *
J'ai essayé de me monter la tête en regardant le
portrait de Pietro A..., mais il ne me semble pas assez
beau pour que j'oublie qu'il est un vilain homme, une
créature qu'on ne peut que mépriser.
Je ne suis plus en colère contre lui, car je le méprise
complètement, non pour une insulte personnelle, mais
pour sa manière de vivre, pour sa faiblesse... Attendez,
je vais vous définir le sentiment que je viens de nom-
mer, La faiblesse qui nous pousse au bien, aux senti-
ments tendres, au pardon des injures, peut s'appeler
de ce nom. Mais la faiblesse qui pousse au mal et à la
vilenie se nomme lâcheté.
J'ai cru que je sentirais davantage l'absence des
miens; je suis pourtant pas contente, mais cela tient
plutôt à la présence de gens désagréables et com-
muns (mon pauvre oncle, malgré sa beauté) qu'à
l'absence de ceux que j'aime.
Lundi 7 août 4876 (26 juillet). — « Nous n'avons
d'original que le moyen âge, » ai-je dit dans le der-
nier livre de mon Journal.
Nous, qui? Les chrétiens. Est-ce qu'en réalité je
monde a été régénéré, ou bien, sous d'autres couleurs,
les mêmes mœurs ont-elles coulé comme elles coulent
depuis le commencement du monde, tendant toujours
à l'amélioration ?
Les vies des nations semblent des fleuves qui
coulent lentement tantôt sur des rochers, tantôt sur le
DE MARIE BASBKIRTSEFF.
247
sable, tantôt entre deux montagnes, tantôt sous terre,
tantôt à travers un océan auquel ils se mêlent en la
traversant, mais d'où ils ressortent les mêmes en chan-
geant de nom et même de direction, mais ce n'est que
pour poursuivre toujours la mêmey celle qui est fixée
et inconnue.
Par qui ?
Dieu ? Ou la nature ? Si Dieu est la nature, nous ne
sommes que des imbéciles, car la nature n'a rien à
faire avec les hommes et leurs intérêts.
Dans les classes de philosophie, on prouve fort bien
l'existence d'un Être suprême, en désignant le méca-
nisme de l'univers; mais prouve-t-on l'existence d'un
Dieu tel que nous nous l'imaginons ?
La nature s'occupe à faire mouvoir les astres, à soi-
gner physiquement notre terre. Mais notre esprit, mais
notre âme? Il faut admettre un Dieu autre que la
vague idée d'une personnification du mécanisme uni-
versel.
Il faut, pourquoi ?...
A cet endroit, j'ai été interrompue et je ne suis plus
au fait à présent.
J'ai été à la poste prendre mes photographies et une
dépêche de mon père : il télégraphie à Berlin que mon*
arrivée serait pour lui « un vrai bonheur ».
Ayant trouvé Giro au lit, je restai quelque temps chez
elle; un mot nous fit parler de Rome, et je lui racontai
mes aventures dans cette ville avec feu et gestes. Je ne
m'interrompais que pour rire, et Giro et Marie se rou-
laient dans leur lit.
Un trio incomparable, je ne ris ainsi qu'avec mes
Grâces.
Et par une réaction subite, sinon naturelle, j^. tombai
dans la mélancolie au retour.
248
JOURNAL
Je rentrai à minuit, avec l'oncle et Nina.
Pétersbourg gagne, la nuit; je ne connais rien de
plus superbe que la Néva garnie de lanternes contras-
tant avec la lune et le ciel bleu foncé/presque gris. Les
défauts des maisons, des pavés, des ponts sont fondus,
la nuit, par les ombres complaisantes. La largeur des
quais apparaît dans toute sa majesté. Le pic de l'Ami-
rauté se perd dans le ciel, et dans un brouillard d'azur
bordé de lumière, on voit la coupole et la forme gra-
cieuse de la cathédrale d'Issakië, qui semble elle-même
une ombre flottante descendue du ciel.
Je voudrais être ici en hiver.
Mercredi 9 août [28 juillet) 1 876. — Je suis sans
le sou. Agréable -situation. Etienne est un excellent
homme, mais il froisse toujours mes sentiments
délicats. Ce matin je me suis mise en colère, mais une
demi-heure après, je riais comme si rien n'était, chez
les Sapogenikoff.
Le docteur Tchernicheff était là et j'avais envie de
lui demander un remède contre mon enrouement, mais
je n'avais pas d'argent et ce monsieur ne fait rien pour
rien. Position très délicate, je vous assure. Mais je ne
pleure pas d'avance, le désagrément est bien assez
ennuyeux lorsqu'il arrive, sans qu'on le pleure d'a-
vance.
A quatre heures, Nina et les trois Grâces partaient en
carrosse pour la gare de Peterhoff. Les trois habillées
de blanc sous de longs cache-poussière.
Le train allait partir, nous montâmes sans billet,
mais munies de l'escorte de quatre officiers de la
garde qui se laissèrent sans doute tenter par ma plume
blanche et par les talons rouges de mes Grâces. Donc,
nous voici, moi et Giro, comme de nobles chevaux
DE MARIE BASHKIRTSEFP.
249
militaires au son de la musique, l'oreille au guet, l'œil
brillant et l'humeur joyeuse...
* *
Rentrée, j'ai trouvé un souper, mon oncle Etienne éi
de l'argent que m'envoie l'oncle Alexandre. Je mangeai
le souper, renvoyai l'oncle et cachai l'argent.
Et alors, chose étrange, je sentis un grand vide, une
espèce de tristesse ; je me regardai dans la glace, j'a-
vais les yeux comme le dernier soir à Rome . Le sou-
venir me revint dans le cœur et dans la tête.
L'autre soir, il me priait de rester encore un jour, je
fermai les yeux et me crus alors là-bas.
— Je resterai, murmurai-je comme s'il était là, je
resterai pour mon amour, pour mon fiancé, pour mon
bien-aimé! Je t'aime, je veux t' aimer, tu ne le mérites
pas, peu m'importe, il me plaît de t'aimer....
Et faisant tout à coup quelques pas dans la chambre,
je me mis à pleurer devant le miroir; les larmes en
petite quantité m'embellissent assez.
M'étant excitée par caprice, je me calmai par fatigue
et me mis à écrire en riant doucement de moi-même.
Souvent ainsi je m'invente un héros, un roman, un
drame, et je ris et je pleure de mon invention comme si
c'était la réalité.
Je suis enchantée de Pétersbourg, mais on n'y dort
pas; il fait déjà jour, les nuits sont si courtes.
Jeudi i 0 août (29 juillet ) i 87 6. — Ce soir est un soir
mémorable. Je cesse définitivement de considérer le
duc de H... comme mon ombre chérie. J'ai vu chez
Bergamasco un portrait du grand-duc Vladimir. Je ne
250
JOURNAL
pus m'arracher da te portrait; beauté plus parfaite et
plus agréable ne se peut rêver. Giro s'enthousiasmait
avec moi et nous avons fini par embrasser Je portrait
sur les lèvres. A-t-on remarqué le plaisir que donnç un
baiser de portrait?
Nous avons fait comme toutes les demoiselles de
l'Institut feraient, c'est la mode d'adorer l'Empereur et
les grands-ducs; d'ailleurs ils sont tous si parfaitement
beaux qu'il n'y a en cela rien d'étonnant, mais j'ai
emporté de ce baiser de carton une mélancolie étrange
et de quoi rêver pendant une heure. J'ai adoré le Duc
quand j'aurais pu adorer un prince impérial de Russie ;
c'est bête, mais ces choses-là ne se commandent pas, et
puis je considérais dans le commencement H... comme
mon égal, comme un homme pour moi. Je l'ai oublié.
Qui va être mon idole? Personne. Je chercherai la
gloire et un homme.
Le trop-plein de mon cœur débordera comme il a
débordé au hasard, sur le chemin, dans la poussière,
mais sans vider ce cœur constamment rempli par des
sources généreuses qui ne tariront jamais dans ses pro-
fondeurs.
Où avez-vous lu cela, mademoiselle? Dans mon
esprit, fichus lecteurs.
Me voilà donc libre, je n'adore personne, mais je
cherche celui que j'adorerai. Il faut que cela soit
bientôt; la vie sans amour est une bouteille sans vin.
Mais encore faut-il que le vin soit bon.
La lanterne de mon imagination est allumée, serais-
je plus heureuse que le sale fou qu'on nommait Dio-
gène?
Samedi i 2 août (31 juillet). — Tout était prêt,
Issayevitch m'avait dit adieu, les SapogenikofT étaient
DE MARIE BASTIKIRTSEFF.
251
avec moi à la gare, lorsque... ô ennui! l'argent vint
à manquer, nous avions mal calcule'. J'ai été obligée
d'attendre chez Nina jusqu'à sept heures du soir, pour
que l'oncle puisse m'avoir de l'argent en ville.
A sept heures je suis partie passablement humiliée
de l'aventure, mais agréablement émue au moment du
départ par l'apparition d'une douzaine d'officiers de la
garde suivis de six soldats en blanc avec des drapeaux.
Cette brillante jeunesse venait de reconduire deux of-
ficiers qui, avec l'autorisation du gouvernement, par-
tent pour la Serbie . La Serbie cause une vraie désertion ;
puisque l'Empereur ne veut pas déclarer la guerre, toute
la Russie souscrit et se soulève de cœur pour les Ser-
bes. On ne fait qu'en parler, on exalte les morts vrai-
ment héroïques d'un colonel et de plusieurs officiers
russes. On ne peut que se sentir ému de pitié pour nos
frères qu'on laisse tranquillement égorger et couper
par morceaux par ces affreux sauvages de Turquie,
par cette nation sans génie, sans civilisation, sans mo-
rale< sans gloire.
Et dire que je ne peux même pas souscrire !
Une heure avant d'arriver, j'ai mis mon livre de côté
pour bien voir Moscou, notre vraie capitale, la ville
vraiment russe; Pétersbourg est une copie allemande;
comme il est copié par des Russes, il vaut mieux
que l'Allemagne cependant. Mais ici tout est russe,
l'architecture, les wagons, les maisons, le paysan, qui,
sur le rebord de la route, regarde passer le train, le
petit pont en bois jeté à travers une espèce de rivière,
la boue sur le chemin, tout est russe, tout est cordial,
simple, religieux, loyal.
Les églises, avec leurs coupoles en forme et de la cou«
leur d'une figue renversée et verte, produisent une
agréable impression à l'approche de la ville. Le faquin
252
JOURNAL
qui vint prendre nos paquets ôta sa casquette et nous
salua comme des amis, avec un large sourire plein de
respect.
On est loin de reffronterie française et de la gravité
allemande si bête et si lourde.
Je ne cessais de regarder par la fenêtre du carrosse
qu'on nous avança pour aller à l'hôtel.
Il fait frais, mais non de cette fraîcheur humide et
malsaine de Pétersbourg. La ville, la plus grande de
l'Europe comme étendue de terrain, est ancienne ; les
rues sont pavées de grosses pierres irrégulières, elles
sont elles-mêmes irrégulières : on monte, on descend,
on tourne à chaque instant au milieu de maisons de
peu d'étages, souvent à un étage seulement, mais
hautes avec de larges fenêtres. Le luxe de l'étendue
est une chose si commune ici qu'on n'y fait pas atten-
tion, et on ne sait pas ce que c'est que l'amoncellement
d'étages l'un sur l'autre.
Le « Bazar-Slave » est un hôtel comme le Grand
Hôtel de Paris, on y trouve même le grand restaurant
rond qu'on voit du premier, comme du balcon d'une
salle de spectacle. Mais, quoique peut-être pas aussi
luxueux que le Grand Hôtel, le Bazar-Slave est infini-
ment plus propre et infiniment moins cher, et surtout
en comparaison de l'hôtel Demouth.
Les portiers des maisons sont habillés d'une veste
noire, de pantalons dans des bottes qui leur viennert
jusqu'aux genoux, et d'une toque en astrakan.
En général on aperçoit beaucoup de costumes natio-
naux, tout le peuple porte son costume et on ne voit
pas les odieuses jaquettes allemandes, et les enseignes
allemandes sont plus rares ; mais il y en a, je le dis
avec regret, il y en a.
Je me suis attendrie en choisissant un fiacre, les
DE MARIE BASHKÏRTSEFF.
253
cochers vous supplient de monter avec tant d'empres-
sement qu'on craint en donnant la préférence à l'un, de
blesser mortellement l'autre. Enfin nous montâmes
dans une manière de phaéton excessivement étroit et
alors commença une course à obstacles. Les pierres du
pavé, les rails de tramways, les passants, les voitures,
nous allions au milieu de tout cela vite comme le vent,
secoués à chaque instant et souvent presque lancés
hors de la voiture. L'oncle poussait des gémissements
d'inquiétude et je riais de lui, de moi, de notre course
sauvage, du vent qui me soulevait les cheveux et
rôtissait les joues, je riais de tout, et à chaque église, à
chaque chapelle, à chaque niche àimages je me signais
dévotement à l'imitation des bonnes gens de la rue. Ce
qui m'a désagréablement surprise, ce sont des femmes
pieds nus.
J'allai dans le passage de Solodornikoff acheter une
ruche blanche; je me promenais là la tête en l'air, les
mains pendantes et la bouche souriante comme chez
moi. Je veux partir demain, je ne puis rien acheter, je
n'ai que juste de quoi arriver chez l'oncle Etienne.
***
cVarc de triomphe de Catherine II est peint en rouge
avec des colonnes vertes et des ornements jaunes.
Malgré l'extravagance des couleurs, vous ne sauriez
croire combien c'est joli ; d'ailleurs c'est en harmonie
avec les toits des maisons et des églises, qui sont pres-
que tous en feuilles de fer vertes ou rouge foncé.
Cette naïveté des ornements extérieurs vous remplit de
bien-être en vous faisant sentir la bonne simplicité du
peuple russe. Et les nihilistes le sapent déjàl Méphis-
254
JOURNAL
tophélès pervertit Marguerite. La propagande fait son
œuvre infâme, et le jour où ce bon peuple, excité,
trompé, se soulèvera... ce sera terrible, car, si en
temps de paix et de calme, il est doux et simple
comme un mouton, en se révoltant, il serait féroce jus-
qu'à la rage, cruel jusqu'au délire.
Mais l'amour pour l'Empereur est encore grand,
Dieu merci, et le respect de la religion aussi. Il y a
quelque chose de touchant dans la dévotion et la
îoyauté du peuple.
Sur la place du Grand-Théâtre se promènent des
troupeaux entiers de pigeons gris; ils ne s'effrayent
nullement des voitures, et les roues passent à deux
doigts d'un pigeon sans qu'il s'en inquiète. Vous savez,
les Russes ne mangent pas ces oiseaux, parce que
c'est sous la forme d'un pigeon qu'est figuré le Saint-
Esprit.
Je ne veux rien visiter cette fois, Moscou veut une
semaine de temps. En retournant, avec de l'argent, je
verrai toutes les curios\J,és historiques. Je n'ai fait
qu'apercevoir le Kremlin, car, au moment où on me
le montrait,, mon attention était absorbée par un fiacre,
dont l'extérieur était peint en imitation de malachite.
Parmi les noms exposés dans le vestibule de l'hôtel,
l'ai lu celui de la princesse Souwaroff. J'envoyai de
suite Chocolat demander si elle voulait me recevoir, et
Chocolat vint me dire que Madame la princesse était
sortie jusqu'à sept heures.
L'oncle Etienne dort, et j'écris au salon,
Sur le revers de la note du déjeuner, on imprime
un appel désespéré au peuple et au clergé russes, de la
part du Comité slave de Moscou. Cette proclamation
déchirante m'a été remise ce matin à mon arrivée. Je
la garde.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
255
Cet appel m'a soulevé l'âme. Pourquoi ne va-t-on
pas demander à l'Empereur la guerre ? Si toute la
nation, se soulevant, venait tomber aux genoux de
l'Empereur en le priant d'aller au secours de ses frères
livrés à la fureur des sauvages, qui oserait dire
non?
Mais les nihilistes, voilà le malheur. Une fois les
troupes éloignées, ils soulèveraient tout ce qu'il y a de
forçats et de vauriens et feraient une petite Commune
pour commencer.
Voyez-vous, être là, dans le cœur de son pays si beau
et qui donne tant d'espérance, et se sentir menacé de
toutes ces horreurs !... Je voudrais le prendre dans mes
bras et l'emporter au loin, comme un enfant auquel
on ferme les yeux et bouche les oreilles pour qu'il
n'entende pas les blasphèmes et ne voie pas lef
gaietés*
#
Dieu 1 comment ai-je pu l'embrasser sur la figure î
moi, la première? Folle, exécrable créature 1 Ah I
voilà qui me fait pleurer et frissonner de rage I
Turpis, execrabilis !
Il a cru que c'était tout simple pour moi, que ce
n'était pas la première fois, que c'était une habitude
prise ! Vatican et Kremlin ! j'étouffe de rage et de
honte !
Une tasse de consommé, un calatch chaud et du
caviar frais, voilà un commencement de dîner incom-
25f>
JOURNAL
parable. Le calaich est une espèce de pain, mais il
faut aller à Moscou pour en avoir une idée, et le
calatch de Moscou est presque aussi célèbre que le
Kremlin, Pour une portion d'assétrine, on m'a donné
deux immenses tranches qu'à l'étranger on diviserait
en quatre (il est bien entendu que je n'ai pas tout
mangé). En outre j'ai eu une côtelette de veau de
cinquante centimètres carrés, entourée de petits pois
et de pommes de terre ; un poulet entier. Et une sou-
coupe remplie de caviar représentait « une demi-
portion ».
Etienne se mit à rire et dit au domestique qu'en
Italie, il y en aurait pour quatre. Le domestique,
grand et maigre comme Gianetto Doria, et immobile
comme un Anglais, répondit sans bouger et sans
changer de physionomie que c'était là la raison de
la petite taille et de la maigreur des Italiens, mais les
Russes, ajouta-t-il, aiment à bien manger, c'est pour
cela qu'ils sont forts. Sur cela, l'immobile brute
daigna sourire et sortit comme une poupée de bois.
La quantité n'est pas le seul mérite du manger d'ici,
car il est de la plus exquise qualité ; quand on mange
bien, on est de bonne humeur; quand on est de bonne
humeur, on regarde le bonheur avec plus de joie et le
malheur avec plus de philosophie, et on se sent agréa-
blement disposé envers son prochain. La gourman-
dise exagérée est une monstruosité dans une femme,
mais un peu de gourmandise est nécessaire comme
l'esprit, comme la toilette, sans compter que la nour-
riture fine et simple entretient la santé et par consé-
quent la jeunesse, la fraîcheur de la peau et la rondeur
des formes. Témoin mon corps. Marie SapogenikofTa
bien raison de dire que, pour un pareil corps, il faudrait
une Dgure beaucoup phr> jolie, et remarquez que je
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
257
suis loin de la laideur. En pensant à moi quand
j'aurai vingt ans, je fais claquer ma langue... A treize
ans j'étais trop grasse et on me donnait seize ans.
Aujourd'hui je suis mince, entièrement formée d'ail-
leurs, remarquablement cambrée, peut-être trop; je
me compare à toutes les statues et je ne trouve rien
d'aussi cambré et d'aussi large des hanches que
moi. Est-ce un défaut ? Mais les épaules demandent
une ligne de plus en rondeur. — Je disais donc, oui,
que je demandais un thé, on me servit un samovar,
vingt-quatre morceaux de sucre et de la crème pour
cinq tasses de thé. L'un et l'autre exquis. J'ai tou-
jours aimé le thé, même mauvais. J'ai bu cinq tasses
(petites) avec de la crème et trois sans crème, en vraie
Russe.
Les vrais Russes et leurs deux capitales sont pou?
moi entièrement nouveaux.
Avant d'aller à l'étranger je ne connaissais de la
Russie que la petite Russie et la Crimée.
Les rares paysans russes qui venaient à la campa-
gne comme marchands ambulants nous semblaient
presque des étrangers et on se moquait de leurs cos-
tumes et de leur langue.
***
J'ai beau dire tout ce que je veux, il n'en est pas
moins vrai que mes lèvres ont noirci depuis le baiser
profanant.
Gens sages, femmes cyniques, je vous pardonne votre
sourire de mépris pour ma candeur affectée I... Mais,
en vérité, je crois que je m'abaisse jusqu'à admettre de
l'incrédulité? Faut-il encore que je jure?... Ah! non, il
258
JOURNAL
me semble que je fais assez en disant mes moindres
pensées, surtout n'y étant pas obligée. Je ne m'en fais
pas de mérite, car mon Journal c'est ma vie, et, au milieu
de tous ces plaisirs, je pense : Gomme j'aurai long à
raconter ce soir! Gomme si c'était une obligation!
Lundi 14 août (2 août). — Hier à une heurè,
nous avons quitté Moscou, pleine de mouvement et pa-
voisée de drapeaux à l'occasion de l'arrivée des rois de
Grèce et de Danemark.
Pendant tout le voyage Tonde Etienne m'agaçait
positivement.
Imaginez la lecture d'une étude sur Gléopâtre et
Marc Antoine, interrompue à chaque instant par des
phrases comme celles-ci : — Veux-tu manger? — Tu as
peut-être froid? — Voici du poulet rôti et des concom-
bres. — Peut-être une poire? — Faut-il fermer la fenê-
tre? — Que vas-tu manger en arrivant? — J'ai télégra-
phié pour qu'on te prépare un bain, notre roine, j'en
ai fait venir un en marbre, et toute la maison a été
arrangée pour recevoir Sa Majesté.
Incontestablement bon., mais irrécusablement en-
nuyeux.
Des messieurs fort bien font la cour à, Amalia
comme à une dame. Chocolat m'élonne par son esprit
émancipé et par sa nature de chat, ingrate et rusée.
A la station Grousskoë nous sommes reçus par deux
voitures, six domestiques-paysans et mon fichu frère.
Grand de taille et de grosseur, mais beau comme
une statue romaine, avec des pieds comparativement
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 259
petits. Une heure et demie de voiture jusqu'à Chpa-
towka, pendant laquelle j'entrevois une quantité de
rivalités et de pointes d'épingles entre mon père et les
Babanine; je tiens la tête haute, je tiens en échec mon
frère qui est d'ailleurs tout enchanté de me voir.
Je ne veux me mettre d'aucun parti. J'ai besoin de
mon père.
— Gritzko (nom petit Russien et villageois de Gré-
goire) est resté deux semaines à t'attendre, me dit
Paul, — on croyait que tu ne viendrais plus.
— Et il est parti ?
— Non, je l'ai laissé à Poltava ; il désire beaucoup te
voir. « Tu comprends, me dit-il, je l'ai connue petite
comme ça. »
— Alors il se croit un homme et il me croit une
petite fille ?
— Oui.
— C'est comme moi. Comment est-il ?
— 11 parle français toujours, il va dans le grand
monde à Pétersbourg ; on ledit avare; il n'est que rai-
sonnable et comme il faut. Nous voulions, lui et moi,
te recevoir avec un orchestre à Poltava; mais papa
a dit que cela n'était dû qu'à des reines.
Je remarque que mon père craint de paraître fan-
faron et vaniteux. Je le rassurerai bien vite, j'adore
toutes ces bêtises qu'il idolâtre.
Dix-huit verstes de champs labourés, et enfin le vil-
lage formé de huttes basses et pauvres. Tous les
paysans se découvrent d'avance en apercevant la voi-
ture. Ces bonnes figures patientes et respectueuses
m'attendrissent, je leur souris et, tout étonnés, ils ré-
pondent par des sourires à mes petits saluts amicaux.
La maison est d'un seul étage, petite, avec un grand
jardin assez sauvage. Les paysannes sont remarquable-
S60
JOURNAL
ment bien faites, belles et piquantes dans leurs costu-
mes qui dessinent toutes les formes et laissent voir des
jambes nues jusqu'aux genoux.
Marie, ma tante, nous reçoit sur le perron. Je me
baigne et nous dînons. Plusieurs escarmouches avec
Paul. Il tâche de me piquer, sans le vouloir peut-être,
n'obéissant qu'à l'impulsion donnée par son père. Je
le remets superbement à sa place, et c'est lui qui est
humilié là où il désirait m'humilier. Je lis au fond de
lui. Incrédulité quant à mes succès, pointes d'épingles
relativement à notre position dans le monde. On ne
m'appelle que « reine » ; mon père veut me détrôner,
je le ferai plier ; je le connais, car, lui, c'est moi dans
beaucoup de choses.
Mardi i 5 août (3 août). — La maison est gaie et
claire comme une lanterne. Les fleurs embaument, le
perroquet parle, les canaris chantent, les domestiques
courent. Vers onze heures un bruit de clochettes nous
annonça un voisin. C'était M. Hamaley. Ne dirait-on
pas un Anglais? Eh bien, pas du tout, une ancienne et
noble famille de la petite Russie. Sa femme est une des
Prodgers d'ici.
Mon bagage n'étant pas arrivé (nous sommes des -
cendus une station plus tôt qu'il ne fallait), je me suis
montrée en robe de chambre blanche ; quelle immense
différence moi à présent et moi il y a un an ! Il y a un an
j'osais à peine parler, «je ne savais que dire. » Comme
Marguerite, à présent je suis grande. Ce monsieur a
déjeuné avec nous; que veut-on que je dise deluiet de
ceux que je verrai? Excellentes gens, mais sentant la
province d'une lieue.
Vers le dîner qui suit de très près le déjeuner, une autre
visite, le frère du susdit : — jeune homme; a beaucoup
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
261
voyagé, malgré cela trèsserviable. — L'arrivée soudaine
de mes huit malles nous procura deux romancef
chante'es par moi, et du piano. Enfin je m'occupai de
ma broderie en entrant jusqu'aux oreilles dans unf
conversation sur la politique en France, montrant des
connaissances au-dessus de mon... sexe.
Ce second Hamaley si barbu resta jusqu'à dix heures.
J'ai fatigué jusqu'à onze heures ma pauvre voix à
peine remise du rude climat de Saint-Pétersbourg.
Dans la bienheureuse Ghpatowka, on ne fait que
manger; on mange, puis on se promène pendant une
demi-heure, puis on mange encore et comme cela toute
la journée.
Je marchais doucement appuyée au bras de Paul,
avec mes pensées errant au diable, lorsqu'en passant
gous des branches qui descendaient très bas au-dessus
de nos têtes et formaient un plafond de feuilles entre-
lacées, je me figurai ce que dirait A... si j'étais à son
bras, en passant par cette allée. Il me dirait, en se
penchant légèrement vers moi; il me dirait de cette
voix langoureuse et pénétrante dont il ne parlait qu'à
moi... il me dirait : « Comme on est bien ici et comme
je vous aime ! »
Rien ne peut donner une idée de la tendresse de sa
voix quand il me parlait, quand iJ disait des choses qui
étaient pour moi — seule. Ces manières de chat-tigre,
ces yeux qui vous brûlaient et cette voix enchanteresse,
voilée et vibrante qui murmurait des paroles amou-
reuses et qui semblait se plaindre ou supplier... avec
tant d'humilité, tant de tendresse, tant de passion!...
Il ne s'en servait que pour moi seule.
Mais c'était une tendresse vide, celle de tout le
monde, et s'il semblait pénétré, c'est que c'était sa
manière d'être car souvent il y a des gens qui
262
JOURNAL
paraissent toujours pressés, d'autres étonnés, d'autres
chagrins, sans qu'il le soient en réalité.
Ah! que je voudrais savoir la vérité dans tout celai
Je voudrais revenir à Rome, mariée; autrement ce
serait une humiliation. Mais je ne veux pas me marier,
je veux encore être libre et surtout étudier: j'ai trouvé
ma voie.
Et franchement se marier pour piquer A... serait
bête.
Ce n'est pas cela, mais je veux vivre comme tout le
monde I
Je suis mécontente de moi ce soir et je ne sais pour-
quoi en particulier.
Mercredi 16 août (4 août). — Une foule de
voisins et voisines, la crème de ces nobles lieux. Une
dame qui a été à Rome, aime l'antiquité et possède
une fille qui ne parle pas. D'une manière subite ainsi
qu'inattendue, il nous arriva trois anges : le juge d'ins-
truction, le notaire et le secrétaire. Mon oncle, qui est
juge de paix depuis sept ans, a toujours affaire avec
ces fonctionnaires.
Dans deux ans, il sera conseiller d'Etat, et grille
d'être décoré.
Je me suis mise en soie bleue, souliers bonbonnière.
Les beaux messieurs ne m'ont pas irritée comme
les gens poussiéreux à Nice, ils m'ont seulement fait
rire de grand cœur ; ils n'ont pas osé s'approcher, nous
nous sommes admirés à distance.
Dimanche 20 août [8 août). — Je pars accom-
pagnée de mon frère Paul qui me sert très bien. A
Kharkoff nous avons attendu deux heures. Mon oncle
Alexandre se trouvait là. Il a été, malgré mes dépêches,
DE MARIE BASGKIRTSEFF.
263
presque abasourdi de me voir. Il me parle de la grande
anxiété de mon père, qui était terriblement inquiet,
pensant que je ne viendrais pas chez lui. Il ne faisait
que demander les dépêches que j'envoyais à mon oncle,
pour savoir où j'en étais de mon voyage.
En un mot, le plus grand empressement de me voir,
sinon par amour, du moins par amour-propre.
L'oncle Alexandre lança quelques pierres dans son
jardin, mais ma politique est de rester neutre. Il me
fît avoir un coupé en me présentant le colonel des
gendarmes Menzenkanoff, qui me céda le sien.
Je me sens bien dans mon pays ; tout cela me con-
naît, moi, ou les miens; rien d'équivoque dans la
position et on marche et on respire librement. Mais je
ne voudrais pas vivre ici, oh 1 non, non !
Ce matin à six heures nous arrivons à Poltava. Per-
sonne à la gare.
Arrivés à l'hôtel, j'écris la lettre suivante ; la brus-
querie réussit souvent :
« J'arrive à Poltava, et je ne trouve même pas une
voiture.
« Venez tout de suite, je vous attends à midi. En
vérité, on ne me fait pas une réception conve-
nable.
« Marie Basukirtseff. »
La lettre était à peine partie que mon père se préci-
pitait dans la chambre et je me jetai dans ses bras
avec une noble lenteur. Il fut visiblement satisfait de
ma figure, car son premier soin fut d'examiner mon
physique avec une sorte de hâte.
— Gomme tu es grande ! Je ne m'y attendais pas, et
jolie; oui, oui, bien, fort bien, en effet.
2g4 JOURNAL
— C'est comme cela qu'on me reçoit, pas même une
voiture ! Avez-vous eu ma lettre ?
— Non, mais je viens de recevoir le télégramme et
et je suis accouru. J'espérais arriver pour le train, je
suis tout en poussière. Pour venir plus vite, je suis
monté dans la troïka du petit E...
— Et je vous ai écrit une jolie lettre.
— Comme la dernière dépêche?
— Presque.
— Fort bien... oui, fort bien.
— Je suis comme ça, moi, on me sert.
— Comme moi; mais, vois-tu, je suis capricieux
comme un diable.
— Et moi comme deux.
— Tu es habituée à ce qu'on te coure après, comme
des toutous.
— Et il faut qu'on me coure après, sans cela, rien!
— Ah ! non, ça ne peut pas aller avec moi de la
sorte.
— C'est à prendre ou à laisser.
— Mais pourquoi me traiter en « mon père ». Je suis
un bon vivant, un jeune homme, voilà !
— Parfait, et tant mieux.
— Je ne suis pas seul, je suis avec le prince Michel
E.... et Paul G...., ton cousin.
— Faites-les entrer.
E.... est un parfait petit gommeux exécrablement
amusant, ridicule, saluant bas, englouti dans un pan-
talon trois fois la largeur naturelle, et dans un col
jusqu'aux oreilles.
L'autre se nomme Pacha (1); son nom de famille est
trop difficile. C'es.t un fort et robuste garçon, châtain
(4) Diminutif de Paui.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
265
clair, bien rasé, à l'air russe, carré, franc, sérieux,
sympathique, mais taciturne ou bien préoccupé, je ne
sais encore.
On m'attendait avec une curiosité immense. Mon
père est ra\). Ma taille l'enchante; l'homme vain est
fier de me montrer.
Nous étions prêts, mais il fallait attendre les domes-
tiques et le bagage pour que le cortège fût plus impo-
sant. Un carrosse à quatre chevaux, une calèche et un
droski à capote, attelé d'une troïka insensée au petit
prince.
Mon genitor me regardait avec satisfaction et se
tenait à quatre pour paraître calme et même indiffé-
rent.
D'ailleurs il est dans son caractère de ne rien mon-
trer de ses sentiments.
A moitié chemin, je montai dans le droski pour aller
comme lèvent. Au bout de vingt-cinq minutes nous
avions fait dix verstes. 11 restait encore deux verstes
jusqu'à Gavronzi, et j'allai de nouveau avec mon père
pour lui donner la satisfaction îfune entrée imposante.
La princesse E .. (belle-mèi *.e de Michel et sœur de
mon père) nous rencontra sur le perron.
— Hein! fit mon père, comme elle est grande... et
intéressante, n'est-ce pas vrai? hein?
Il faut croire qu'il a été content de moi pour hasarder
une pareille expansion devant une de ses sœurs (mais
celle-là est excellente).
Un intendant et d'autres vinrent me féliciter de mon
ieureuse arrivée.
La propriété est pittoresquement située : des collines,
ane rivière, des arbres, une belle maison et plusieurs
petites. Tous les bâtiments tenus parfaitement, le jardin
soigné ; d'ailleurs la maison a été refaite et remeullée
M. B. 23
266
JOURNAL
presque entièrement cet hiver. On mène un grand train,
tout en affectant la simplicité et l'air de dire : « C'est
tous les jours ainsi. »
Naturellement du Champagne à déjeuner. Une affec-
tation d'aristocratie et de simplicité qui frisent la rai-
deur.
Des portraits d'ancêtres, des preuves d'ancienneté
qui ne me sont que très agréables.
De beaux bronzes, des porcelaines de Sèvres, de
Saxe, des objets d'art. En vérité, je ne m'attendais pas
à tant que cela ici.
Mon père se pose en malheureux abandonné par sa
femme, lui qui ne demandait qu'à être le modèle des
maris.
Un grand portrait de maman peint en son absence,
des marques de regret au souvenir du bonheur perdu
et des élans de haine contre mes grands-parents qui
ont brisé ce bonheur. Enormément de soin à me faire
sentir que mon arrivée ne change rien dans les habi-
tudes.
Une partie de cartes pendant laquelle j'ai travaillé à
mon canevas, et de temps à autre dit quelque chose
qu'on écoutait avec curiosité.
Papa se leva de la table de jeu et s'assit près de
moi, abandonnant les cartes à Pacha. Je parlai tout en
brodant et il m'écouta avec beaucoup d'attention.
Puis il proposa une promenade par la campagne.
J'ai marché d'abord à son bras, puis au bras de mon
frère et du petit prince. On entra chez ma nourrice,
qui fît semblant d'essuyer une larme. Elle ne m'a
nourrie que pendant trois mois; ma vraie nourrice est
à Tchernakovka.
On me conduisit loin.
— C'est pour te donner de l'appétit, disait mon père.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
267
Je me plaignais de la fatigue, et parlais de mes crain-
tes de Therbe à cause des serpents et d'autres « ani-
maux féroces x>.
Le père est réservé, la fille aussi. S'il n'y avait pas
sa sœur la princesse, Michel et l'autre, ce serait mille
fois plus convenable.
Il me fit asseoir près de lui pour voir les tours d'a-
dresse et de gymnastique de Michel qui a appris le
« métier » dans un cirque, qu'il a suivi jusqu'au Cau-
case, à cause d'une petite écuyère.
A peine chez moi, je me suis souvenue d'une phrase
démon père, dite au hasard ou exprès, et, la grossissant
dans mon imagination, je m'assis dans un coin et pleu-
rai longtemps, sans bouger et sans cligner des yeux,
mais les tenant attachés à une fleur sur le papier du
mur; — abîmée, inquiète, et tantôt désespérée jusqu'à
en être indifférente.
Voici de quoi il s'agit. On parla d'A... et on m'en
demanda toutes sortes de choses. Contre mon habitude,
je répondis avec réserve et ne m'étendis pas sur le
sujet de mes conquêtes, laissant deviner ou supposer,
et alors mon père dit ceci avec une grande indiffé-
rence :
— J'ai entendu dire qu'A s'est marié il y a
trois mois.
Et une fois chez moi je ne raisonnai pas, je me souvins
de cette phrase, je me couchai par terre et je restai là
abrutie et misérable.
Je regardai sa lettre : « J'ai besoin de la consolation
d'une parole de vous », m'a bouleversé le cœur et je
me suis presque mise à m'accuser, moi!
Et puis... 0 quelle horreur de croire aimer et de ne
pouvoir pas! Car je ne peux pas aimer un homme
comme lui: un être presque ignorant, un être faible,
268
JOURNAL
dépendant. Je n'ai même pas d'amour, je n'ai que de
l'ennui.
On m'a donné une chambre à coucher verte et un
galon bleu. Est-ce assez étrange, quand on pense à me*
pérégrinations depuis cet hiver 1 Et depuis que je sui>
en Russie, combien de fois ai-je changé de guide, db
logement, de pays!
Je change de logements, de parents, de connais-
sances, sans le moindre étonnement ou ce sentiment
étrange que j'éprouvais avant. Tous ces êtres indiffé-
rents ou protecteurs, tous ces instruments de luxe ou
d'utilité, se confondent et me laissent calme et froide
Comment faire pour amener mon père à Rome?
Bigre, bigre, bigre !
Mardi 22- 1 0 août. — Il y a loin de la vie d'ici
à la franche hospitalité de mon oncle Etienne et de
ma tante Marie, qui m'ont cédé leur chambre et qui
me servaient comme des nègres.
Mais aussi c'est bien différent. Là, j'étais en pays
ami, chez moi; ici je viens, bravant les relations éta-
blies et foulant sous mes petits pieds des centaines de
querelles et des millions de désagréments.
Mon père est un homme sec, froissé et aplati dès
son enfance par le terrible général, son père. A peine
libre et riche, il s'est lancé et à moitié ruiné.
Tout bouffi d'amour-propre et d'orgueil puéril, il
préfère paraître un monstre plutôt que montrer ce
qu'il sent, surtout lorsqu'il est ému par quelque chose,
et en cela il est comme moi.
Un aveugle verrait combien il est enchanté de
m' avoir et il le montre même un peu quand nous som-
mes seuls.
DE MARIE BASllKIRTSEFF.
26»
A deux heures nous sommes partis pour PoKava.
Ce malin déjà nous avons eu une escarmouche à
l'occasion des Babanine, et en voiture mon père s'est
permis de les insulter au nom de son bonheur perdu,
accusant en tout grand'maman. Le sang m'est monté
au visage et je lui dis durement de laisser les morts
dans leur tombeau.
— Laisser les morts! s'écria-t-il, mais c'est-à-dire
que si je pouvais prendre les cendres de cette femme
et les
— Taisez-vous, mon père! Vous êtes un impertinent
et un mal élevé !
— Chocolat peut être un impertinent, mais pas moi!
— Vous, cher père, et tous ceux aui manquent de
délicatesse et d'éducation! Je ne veux pas qu'on parle
ainsi. Si j'ai la délicatesse de me taire, il est ridicule
que les autres se plaignent. Vous n'avez rien à faire
avec les Babanine, mêlez-vous des affaires de votre
femme et de vos enfants; quant aux autres, n'en parlez
pas comme je ne parle pas, moi, de vos parents à
vous. Appréciez mon savoir-vivre et faites-en autant.
Tout en parlant ainsi, j'éprouvais la plus grande
admiration pour moi.
— Gomment pouvez- vous me dire de pareilles
choses?
— Je le dis, je le répète, je regretie d'être ici.
Je lui tournai le dos, car j'étouffais de larmes et de
rage de pleurer.
Et lorsque mon père commença à rire, embarrassé
et confus, essayant de m'embrasser et de m'attirer
dans ses bras :
— Allons, Marie, faisons la paix, nous ne parlerons
jamais de cela, je ne t'en parlerai jamais, je te donne
ma parole d'honneir!
M. B.
270 JOURNAL
Je repris ma pose naturelle, mais sans domer
aucune marque de pardon ou de bienveillance, ce qui
fit que papa redoubla d'amabilité.
Mon enfant, mon ange (je me parle à moi-même), tu
es un ange, un ange positivement! Tu savais toujours
comment te conduire, mais tu n'étais pas en état; à
présent seulement tu commences à appliquer tes théo-
ries cà la réalité !
A Poltava, mon père est roi, mais quel affreux
royaume !
Mon père est archi-fier de ses deux chevaux Isabelle;
lorsqu'on nous les avança avec la calèche de ville, je
daignai à peine dire : « Très joli! »
Nous fîmes le tour des rues... désertes comme à
Pompéi.
Comment ces gens-là peuvent-ils vivre ainsi?... Je
ne suis pas ici pour étudier les mœurs de la ville, ainsi
passons.
— Ah I fit mon père, si lu étais venue un peu plus
tôt, il y avait du monde, on aurait pu arranger un bal
ou n'importe quoi. A présent, il n'y a plus un chien ; la
foire est finie,
Nous avons été dans un magasin commander une
toile à peinture. Ce magasin est le rendez-vous de la
gomme de Poltava, mais nousn'y avons trouvé personne.
Au jardin de ville, la même chose.
Mon père, je ne sais pourquoi, ne veut me présenter
personne ; peut-être est-ce la crainte d'une trop forte
critique?
Au milieu du dîner arriva M...
Il y a six ans de cela, nous étions à Odessa, maman
voyait souvent Mme M..., et son fils Gritz venait tous les
jours chez nous jouer avec Paul et moi et me faisait la
cour, m'apportait des bonbor s, des fleurs, des fruits.
DE MARIE BASHKIRTSEFF. 21i
On riait de nous et Gritz disait qu'il n'épouserait
jamais une autre femme que moi ; à quoi un monsieur
ne manquait jamais de répondre :
— Oh! oh! quel garçon ! il veut un ministre pour
femme .
Les M... nous reconduisirent jusqu'au bateau à va-
peur qui devait nous conduire à Vienne. J'étais ex-
cessivement coquette, quoique toute petite, j'avais
oublié mon peigne et Gritz me donna le sien, et au mo-
ment des adieux nous nous sommes embrassés avec
la permission des parents.
« Jours fortunés de notre enfance
Ou nous disions, maman, papa!
Jours de bonheur et d'innocence,
Ah! que vous êtes loin déjà. »
— Vous savez, adorable cousine, Gritz est un peu
bête et un peu sourd, dit Michel E..., pendant que
M .. montait les marches de la galerie du restau-
rant.
— Je le connais bien, cher gommeux, il n'est pas
plus bête que vous et moi, et il est un peu sourd à cause
d'une maladie et surtout parce qu'il met de la ouate
dans ses oreilles de peur de se refroidir.
Plusieurs personnes déjà s'étaient approchées et ont
serré la main à mon père, grillant d'être présentées à
la fille qui arrive de l'étranger, mais mon père n'en fît
rien, me faisant des grimaces de dédain. Je craignais
déjà qu'il n'en fût de même avec Gritz.
— Marie, permettez-moi de vous présenter Grigori
Lvovitch M..., dit-il.
— Nous nous connaissons depuis longtemps, dis-je
en tendant gracieusement la main à mon ami d'en-
fance.
272
JOURNAL
Il n'a pas du tout changé : le même leint éclatant, 1«
même regard terne, la même bouche petite et légère-
ment dédaigneuse, une moustache microscopique. Par-
faitement mis et d'excellentes manières.
Nous nous regardions avec curiosité, Michel faisait
des grimaces sarcastiques. Papa clignait des yeux
comme toujours.
Je n'avais pas faim du tout. Il était temps d'aller au
théâtre, qui se trouve dans le jardin, comme le restau-
rant.
Je proposai de nous promener un peu et d'y aller
ensuite. Le modèle des pères se précipita entre moi et
Gritz, et lorsqu'il fut temps d'aller au théâtre il accourut
et me présenta vivement son bras. — Un vrai père,
parole d'honneur, comme dans les livres,.
•
© •
Une immense avant-scène des premières, tendue
de drap rouge, — en face du préfet.
Un bouquet du prince qui passe la journée à me faire
des déclarations pour recevoir des: — Allez-vous-en,
mon cher 1 — ou bien, — Vous êtes la fleur des gom-
meux, mon cousin!
Peu de monde et une pièce insignifiante. Mais notre
loge renfermait à elle seule beaucoup d'intérêt.
Pacha est un homme curieux... Franc et droit jus-
qu'à l'enfantillage, il prend tout au sérieux et dit telle-
ment ce qu'il pense, avec tant de simplicité, qu'il me
semble parfois qu'il cache sous cette bonhomie un im-
mense esprit de sarcasme. Il reste quelquefois dix mi-
nutes sans rien dire et quand on lui parle, se secoue
comme après un rêve. Lorsqu'à un compliment de lui
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
273
on sourit et on lui dit : — Que vous êtes aimable! — il
s'offense et s'en va dans un coin en murmurant : —
Je ne suis pas du tout aimable; si je le dis, c'est
que je le pense.
Je me suis mise sur le devant pour gratifier la vanité
de mon père.
— Voilà, disait-il, voilà I... me voilà dans le rôle
d'un père à présent! C'est drôle. Mais je suis un jeune
homme encore, moi I
— Ahl ahl papa, voilà votre faible. Soit. Vous serez
mon frère aîné et je vous nommerai Constantin. Cela
va-t-il?
— Parfaitement.
M... et moi, désirions beaucoup causer à nous
deux, mais Paul, E... ou papa empêchaient comme
exprès. Enfin je me mis dans le coin qui est comme
une petite loge à part donnant sur la scène et permet-
tant de voir les préparations des acteurs. Michel me
suivit naturellement, mais je l'envoyai me chercher de
l'eau et Gritz s'assit auprès de moi.
— Je vous attendais avec impatience, dit-il, tout en
m'examinant curieusement. Vous n'êtes pas du tout
changée.
— Oh 1 cela me chagrine, j'étais laide quand j'avais
dix ans.
— Non, non, mais vous êtes toujours la même.
— Hum!...
— Je vois bien ce que signifiait ce verre d'eau!
miaula le prince en m'en tendant un, — je le vois
bien!
— Prenez garde à celui que vous apportez et que
vous renverserez sur ma robe si vous vous penchez
tant!
274
JOURNAL
— Vous n'êtes pas bonne, vous êtes ma cousine et
vous lui parlez toujours.
— Il est mon ami d'enfance, et vous, vous êtes un
charmant gommeux d'un jour.
Il se trouva que nous nous souvenions des moindres
choses.
— Nous étions enfants tous les deux, mais comme
on se souvient de tout cela quand on a e'té enfant...
ensemble, n'est-ce pas?
— Oui.
M... est un vieillard comme esprit; il est si étrange
d'entendre ce garçon frais et rose parler des choses
sérieuses, domestiques, utiles ! Il me demanda si j'a-
vais une bonne femme de chambre, puis :
— (l'est bien que vous ayez tant étudié, pour quand
vous aurez des enfants...
— Voilà une idée.
— Et quoi, n'ai-je pas raison?
— Oui, vous avez raison.
— Voici votre oncle Alexandre, me dit mon père.
— Où ça?
— Là, en face.
En effet, il était là avec sa femme.
L'oncle Alexandre vint chez nous, et mon père m'en-
voya chez la tante Nadine dans le prochain entr'acte.
Cette chère petite femme est contente, moi aussi.
Dans un entr'acte j'allai au jardin avec Paul, et mon
père courut après moi et me prit le bras.
— Tu vois, me dit mon père, comme je suis aimable
envers tes parents : ça prouve que je sais vivre.
— Très bien, papa; qui veut être bien avec moi doit
faire mes volontés et me servir.
— Ah! non.
— Ah I si; c'est à prendre ou à laisser; mais avouez
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
271V
que vous êtes heureux d'avoir une fille comme moi,
jolie, bien faite, élégante, spirituelle, instruite. .„
Avouez !
— J'avoue, c'est vrai.
— Ah! ah! Et sans compter que tu es jeune. Et que
tout le monde va s'étonner de te trouver de grands
enfants?
— Oui, je suis très jeune encore...
— Papa, nous allons souper au jardin.
— Ce n'est pas comme il faut.
— Allons donc, papa, avec son père, le maréchal de
noblesse que tous les chiens connaissent et qui est le
chef de la jeunesse, de la jeunesse dorée de Pultava!
— Mais les chevaux attendent.
— C'est de cela que je voulais vous parler; renvoyez
ceux-là et nous rentrerons en fiacre.
— Toi en fiacre, jamais ! Et souper n'est pas conve-
nable.
— Papa, lorsque moi je descends de ma dignité et
trouve une chose convenable, il est ridicule que d'au-
tres pensent autrement.
— Tu sais, nous souperons, mais c'est uniquement
pour te faire plaisir; je suis las de ces amusements.
Nous avons soupe dans un salon à part (exigé par
papa par respect pour moi).
Bashkirtseff père et fils, l'oncle Alexandre et Na-
dine, Pacha, E..., M... et moi. Celui-ci ne faisait que
me mettre mon manteau sur les épaules, en réassu-
rant que je prendrais froid.
On a bu du Champagne; E... demandait bouteilles
après bouteilles pour me donner la dernière goutte.
On proposa plusieurs toasts, et mon ami d'enfance,
prenant sa coupe, se pencha vers moi et me dit douce-
ment : « A la santé de madame votre mère. » — Et
276
JOURNAL
comme il me regardait dans les yeux d'un air intime,
je répondis aussi à voix basse et avec un regard de
franc remerciement et un sourire amical.
Quelques minutes après, je dis tout haut :
— A la santé de maman!
Et on a bu de nouveau. M... guettait mes moin-
dres gestes et cherchait visiblement à se conformer
à mes opinions, à mes goûts, à mes plaisanteries
même. Et je me plaisais à en changer pour l'embar-
rasser. Il m 'écoutait toujours et finit par s'écrier :
— Ah! mais elle est charmante! — avec tant de
naïveté, de naturel et de plaisir que cela me fit plai-
sir à moi-même.
Nadine rentra en calèche avec papa, et moi, j'allai
chez elle et nous avons bavardé h Taise.
— Chère Moussia, disait mon oncle Alexandre, tu
m'as enchanté; ta conduite digne avec tes parents et
surtout avec ton père m'a ravi. Je craignais déjà pour
toi, mais si tu continues, tout ira bien, je te l'as-
sure !
— Oui, dit Paul, si tu restes seulement un mois, tu
domineras notre père et ce sera un vrai bonheur pour
nous tous.
Mon père a pris une chambre à côté de la mienne,
à droite, et dans mon antichambre il fit coucher son
domestique.
— J'espère qu'elle est bien gardée, dit-il à mon
oncle. Vous savez je suis un bon vivant, un homme
gai, mais du moment que sa mère me la confie, je jus-
tifierai cette confiance et je remplirai mon devoir
d'une manière sacrée.
Hier j'ai pris vingt-cinq roubles à mon père pour
avoir le plaisir de les ui rendre aujourd'hui.
Nous sommes partis dans le même ordre qu'hier.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
277
Nous étions à peine dans les champs, quand mon
père me demanda tout à coup :
— Eh bien, allons-nous nous battre encore au-
jourd'hui?
— Tant que vous voudrez I
Il me prit brusquement dans ses bras, m'enveloppa
de son manteau et m'appuya la tête sur son épaule.
Et je fermai les yeux, c'est ma manière d'être
tendre.
Nous restâmes ainsi pendant quelques minutes.
— A présent, dit-il, remets-toi droite.
— Un manteau alors, car j'aurai froid.
Il m'enveloppa dans un manteau et je me mis à
parler de l'étranger, de Rome et des plaisirs de la
société, ayant bien soin de lui faire entendre que nous
y étions excessivement bien, parlant de Mgr de Fal-
loux, du baron Yisconti, du pape. Je m'étendis sur la
société de Poltava.
— Passer sa vie à perdre aux cartes, se ruiner au
fond de la province, en Champagne dans des cabarets.
S'abrutir, se couvrir de moisissures I... Quoi qu'on
fasse, il faut toujours être en bonne compagnie.
— Ah çà, mais tu as l'air de dire que je suis dans
une mauvaise société? dit-il en riant.
— Moi! jamais; seulement je parle en général; de
personne en particulier.
J'en dis tant et tant qu'il me demanda combien coû-
tait un grand appartement pour donner des fêtes à
Nice.
— Tu sais, dit-il, que si je venais là-bas et m'ins-
tallais pendant un hiver, la position serait tout autre...
— La position de qui ?
— Des oiseaux du ciel, dit-il en riant comme piqué.
— Ma position? Oui, c'est vrai. Mais Nice est une
M. B.
278 JOURNAL
ville désagréable... Pourquoi ne viendriez-vous pas cet
hiver à Rome?
— Moi? hum!... Oui... hum!...
C'est égal, le premier mot est lancé, il est tombé en
bonne terre. Ce que je crains, ce sont les influences.
Il faut habituer cet homme à moi, me rendre agréable,
nécessaire et faire en sorte que matante T. ..trouve
un mur entre son frère et sa méchanceté.
Il est content de me trouver capable de parler de
tout, et comme on allait dîner j'ai terminé une phrase
sur la chimie avec un certain Kapitanenko, officier de
la garde en retraite, abruti par la province et les mo-
queries universelles. C'est un habitué de la maison.
Mon père dit en se levant :
— C'est vrai, Pacha, elle est très savante.
— Vous voulez rire, papa?
— Pas du tout, pas du tout, mais c'est bien, oui.
Ah ! fort bien, hum, fort bien 1
Mercredi 23 août (11 août). — J'ai écrit à
maman presque autant que dans mon journal. Cela
lui fera plus de bien que toutes les médecines du
monde. J'ai l'air d'être enchantée: je ne le suis pas
encore; j'ai raconté tout exactement, mais je ne suis
pas encore sûre de mon fait quant à la fin de l'his-
toire. Enfin on verra. Dieu est très bon.
Pacha est mon vrai cousin, le fils de la sœur de
mon père. Cet homme m'intrigue. Ce matin nous
avons causé, on parla de mon père, et je dis aue les
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
279
fils critiquaient toujours les actions des pères, et, une
fois à leur place, faisaient comme eux, pour être à
leur tour critiqués par leurs enfants.
— C'est parfaitement vrai, cela, dit-il, mais mes
fils ne me critiqueront pas, car je ne me marierai
jamais.
Et au bout d'un instant je repris : — Il n'y a pas
encore eu de jeunes gens qui n'aient dit la même chose.
— Oui, mais moi ce n'est pas la même chose.
— Et pourquoi?
— Parce que j'ai vingt-deux ans et je n'ai encore
jamais été amoureux, et aucune femme n'a attiré mes
yeux.
— C'est tout naturel; jusqu'à cet âge on ne doit
pas être amoureux.
— Comment, et tous ces garçons qui aiment depuis
quatorze ans?
— Tous ces amours-là n'ont aucun rapport avec
l'amour.
— Peut-être, mais je ne suis pas comme tout le
monde, je suis emporté, je suis orgueilleux, c'est à-
dire je parle de mon amour-propre, et puis...
— Mais tout cela, ce sont des qualités que vous me
citez...
— Des bonnes ?
— Mais oui.
Puis je ne sais à propos de quoi il me dit que ei sa
mère mourait, il deviendrait fou.
— Oui.... pour un an, et puis...
— Oh! non je deviendrais fou, je le sais.
— Pour un an, car tout s'efface à force de voir
des figures nouvelles.
— Alors vous niez les sentiments éternels et la vertu?
— Positivement.
280
JOURNAL
— C'est étrange, Moussia, me dit-il, comme on se lie
vite quand on n'est pas guindé. Avant-hier je disais
Maria Constantinovna, hier Mademoiselle Moussia et
aujourd'hui...
— Moussia tout simplement, et je vous l'ai ordonné.
— Il me semble que nous avons toujours été en-
semble, tant vos manières sont simples et engageantes.
— N'est-ce pas?
Je m'amusais à parler aux paysans que nous ren-
contrions sur la route et dans la forêt, et figurez-vous,
(figurez-vous, expression de portier) je parle petit rus-
sien très pascablement.
Le Vorsklo, rivière qui passe dans le village de mon
père, est si peu profond en été qu'on le traverse à pied,
mais au printemps c'est un fleuve. Il me prit la fan-
taisie de faire barboter mon cheval dans l'eau et, re-
levant mon amazone, j'entrai tout à fait dans la rivière.
C'est agréable à éprouver et ravissant à voir. Le cheval
en avait jusqu'aux genoux.
J'étais échauffée par le soleil et la course, et j'ai
essayé ma voix qui est en train de revenir peu à peu
J'ai chanté le Lacrymosa de la messe funèbre, comme
à Rome.
Mon père nous attendait sous la colonnade et nous
examinait avec satisfaction.
— Eh bien, vous ai -je trompé et suis-je mal en
amazone? Demandez à Pacha comment je monte.
Suis-je bien?
— C'est vrai, oui, hum !... très bien, vraiment.
Et il m'examinait avec satisfaction.
DE MARIE BASIÏKIRTSEFF.
281
Je suis loin de regretter d'avoir apporté trente robes,
mon père doit être pris par la vanité.
En ce moment arriva M... avec une malle et un
domestique. Quand il m'eut saluée, je répondis aux
compliments d'usage et m'en allai changer de cos-
tume, en disant : « Je reviens. »
Je revins vêtue d'une robe de gaze orientale avec deux
mètres de queue, un corsage de soie ouvert devant à
la Louis XV et attaché par un grand nœud blanc. La
jupe est naturellement tout unie et la traîne
carrée.
M... me parla toilette, admirant la mienne.
On le dit bête et il parle de tout, de la musique, des
arts, des sciences. Il est vrai que c'est moi qui parle et
il ne fait que dire : « Vous avez parfaitement raison,
c'est juste. »
Je me taisais quant à mes études, craignant de l'effa-
roucher. Mais j'ai été provoquée à table; j'ai cité un
vers latin et me suis étendue sur la littérature clas-
sique et les imitations modernes, avec le docteur.
Et on s écria que j'étais étonnante et qu'il n'y avait
rien au monde dont je ne pusse parler, aucun sujet de
conversation où je ne fusse à mon aise.
Papa faisait des efforts héroïques pour renfermer les
rayons de son orgueil. Ensuite un poulet aux truffes
provoqua un discours culinaire dans lequel je montrai
une science gastronomique qui fit ouvrir les yeux et la
bouche encore plus à M...
Et alors passant à la sophistication ,je me mis à expli-
quer toute l'utilité de la bonne cuisine, soutenant
qu'elle faisait les hommes vertueux.
Je montai au premier. Les salons sont très grands,
surtout la salle de bal ; on y a placé le piano hier seu-
lement.
M. B.
24.
282
JOURNAL
Je jouai. Le pauvre Kapitanenk) faisait des gestes
désespérés pour empêcher Paul de bavarder.
— Mon Dieu! s'écriait le bonhomme, j'oublie en
écoutant que je suis depuis six ans rouillé et moisi en
province 1 je revis !
Jenejouepas bien aujourd'hui; je barbouille souvent;
cependant il y a des choses que je ne joue pas mal. Mais
c'est égal, je savais bien que le pauvre Kapitanenko
était sincère et le plaisir que je lui procurai me fit
plaisir.
Kapitanenko à ma gauche, EristofF et Paul derrière,
et Gritz, me regardant et m'écoutant avec une conte-
tenance enchantée; je ne voyais pas les autres.
Quand j'eus fini « le Ruisseau », ils me baisèrent tous
la main.
Papa, couché sur un canapé, clignait des yeux. La
princesse travaillait sans rien dire. Mais c'est une
bonne femme.
Je respire librement, je suis chez mon père qui est
un des premiers du gouvernement, et je ne crains ni
manque de respect, ni légèreté.
A dix heures papa donna le signal du départ, en
confiant à Paul les jeunes gens qui logent tous dans
la maison rouge avec lui.
Et j'ai dit à mon père : — Voilà comment nous ferons
quand je partirai pour l'étranger. Vous viendrez avec
moi.
— J'y songerai, oui, peut-être.
J'étais satisfaite; il se fit un silence, puis on parla
d'autre chose et, quand il sortit, j'allai chez la prin-
cesse pour rester un quart d'heure avec elle.
J'ai dit à mon père d'inviter l'oncle Alexandre ici, et
il lui a écrit une lettre très aimable.
Que dites-vous de moi?
DE MARIE BASriKTRTSEFF.
283
Je dis que je suis un ange, pourvu que Dieu continue
à être bon.
Ne riez pas de ma dévotion, il n'y a qu'à commencer
pour trouver tout ridicule dans mon journal. Si je me
mettais à me critiquer comme écrivain, j'y passerais
ma vie.
Jeudi 24 août (12 août), — A neuf heures j'étais
chez mon père. Je le trouvai en manches de chemise et
ne pouvant parvenir à attacher sa cravate. Je la lui
attachai en lui baisant le front.
Les messieurs vinrent prendre le thé, Pacha aussi;
hier au soir il était absent et le domestique vint dire
qu'il était « couché comme malade ». Les autres se sont
moqués de ses prévenances d'ours pour moi, et il
ressent si profondément la moindre des choses qu'on
n'en tirait pas un mot ce matin.
E... a fait venir pour m'amuser un jeu de quilles,
un croquet et un microscope avec une collection de
puces.
Il s'est produit une sorte de scandale ; d'ailleurs
jugez-en. Paul a retiré de son album la photographie
d'une actrice très connue de mon père, et papa, s'aper-
cevant de cela, retira son portrait.
— Pourquoi fais-tu cela? demanda Paul tout étonné.
— Moi, parce que je crains que tu ne jettes aussi
mes portraits.
Je ne fis aucune attention à cela, mais aujourd'hui,
Paul, me prenant à part, me conduisit dans une
chambre et me montra son album vide avec le portrait
de la femme seulement.
— J'ai fait cela pour faire plaisir à mon père, mais
j'ai dû retirer de l'album tous les autres portraits, les
voici d'ailleurs.
284
JOURNAL
— Laissez-les-moi voir.
Je choisis toutes les photographies de grand-papa,
de grand'maman, de maman- et les miennes et les mis
dans ma poche.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Paul.'
— Gela veut dire, répondis-je avec calme, que je re-
prends nos portraits, qui sont ici en trop mauvaise
compagnie.
Mon frère fut prêt à pleurer, déchira en deux l'album
et sortit. J'avais ainsi opéré au salon, on a vu, et mon
père le saura.
Nous avons fait une grande promenade au jardin,
nous avons visité la chapelle et le caveau contenant les
cercueils de mon grand-père et de ma grand'mère
Bashkirtseff. M... éiaitmon cavalier, m'aidait à monter
et à descendre.
Michel me suivait en imitant du geste un chien qui
fait le beau avec des yeux suppliants et soumis, et
en faisant sans cesse des gestes de désespoir vers Gritz.
Pacha marchait en avant et, quand il me regardait, il
le faisait avec des yeux tellement haineux que je dé-
tournais la tête.
Si maman savait qu'au souper de Poltava, j'ai eu
la dernière goutte d'une bouteille de Champagne, par
hasard, et qu'en buvant à ma santé, les bras de
Nadine, d'Alexandre, de moi et de Gritz se croisèrent
comme pour un mariage !... Pauvre maman, comme
elle serait heureuse !
Certes Gritz fond, mais moi je fais des prières au
fond de mon âme pour qu'il ne me demande pas en
mariage. Borné, vaniteux et une maman du diable I
Nous nous rappelons notre enfance, le jardin public
d'Odessa.
— Je vous faisais la cour alors l
DE MARIE BAS0K1RTSEFF.
285
Je réponds par mes meilleurs sourires, pendant que
le gommeux fait des grimaces implorantes et me prie
de lui laisser porler ma queue. Il l'a fait hier et reçut
le surnom de porte-queue.
Nous avons fait une partie de croquet.
Agréablement échauffée, je rentrai dans le salon
chinois (ainsi nommé à cause des vases et des poupées)
et m'asseyant, par terre, me mis à ranger mes pin-
ceaux et mes couleurs. Mon père est incrédule quant
à mes talents. Je fis asseoir Michel dans un fauteuil,
Gritz dans un autre, et me plaçant par terre, je fis en
quinze minutes la caricature de Michel sur une planche
que Gritz tenait, me servant de chevalet. Et tout en
donnant à droite et à gauche des coups de pinceau,
je sentais que j'étais dévorée des yeux.
Mon père fut content et Michel me baisa la main.
Je montai et me mis au piano. Pacha m'écoutait de
loin. Bientôt arrivèrent les autres et ils se placèrent
comme hier. Mais passant de la musique à la conver-
sation, Gritz et Michel parlèrent d'un hiver à Péters-
bourg.
— Et je m'imagine ce que vous y ferez, dis-je. Vou-
lez-vous que je vous raconte votre vie à présent, et
vous me direz après sije me trompe?
— Oui, oui !
— D'abord, vous meublerez un appartement avec les
meubles les plus saugrenus, vendus par de prétendus
antiquaires, et avec des peintures les plus ordinaires
vendues pour des originaux. Car la passion des arts et
des antiquités est nécessaire. Ensuite, vous aurez des
chevaux et un cocher qui se permettra des plaisante-
ries; vous le consulterez et il se mêlera même de
vos affaires de cœur. Vous sortirez avec un monocle
sur le'Newsky, vous verrez un groupe d'amis, voua
286
JOURNAL
descendrez pour savoir les nouvelles du jour. Voua
rirez jusqu'aux larmes des saillies d'un de ces amis
dont le métier est de dire des choses spirituelles. Vous
demanderez à quand le bénéfice de Judic et si l'on a
été chez Mme Damié. Vous vous moquerez de la prin-
cesse Lise et admirerez la jeune comtesse Sophie.
Vous entrerez chez Borreel, où il y a sans doute un
François, un Baptiste ou un Désiré qui vous connaît et
qui arrivera avec des courbettes et vous racontera les
soupers qui ont eu lieu et qui n'ont pas eu lieu, le
dernier scandale du prince Pierre et l'aventure de
Constance. Vous avalerez avec une affreuse grimace
un verre de quelque chose de fort, en demandant si ce
qu'on a servi au dernier souper du prince a été mieux
préparé que ce qu'on a mangé à votre souper à vous.
Et François ou Désiré vous répondra : « Monsieur le
Prince, ces messieurs y pensent-ils ?... » Il vous dira
qu'il vous a fait venir une dinde du Japon et des truffes
de la Chine. Vous lui jetterez deux roubles en regardant
autour de vous, et remonterez en voiture pour suivre
des femmes, en vous penchant gaillardement de droite
à gauche du cheval et échangeant des observations
avec le cocher qui est gros comme un éléphant et qui
est connu parmi vos amis pour boire trois samovars
par jour.
Vous arriverez au théâtre en marchant sur les pieds
de ceux qui y sont avant vous, et échangeant des poi-
gnées de main ou plutôt tendant vos doigts à des amis
qui vous parlent des succès de la nouvelle actrice, pen-
dant que vous lorgnez les femmes avec votre air le
plus impertinent, croyant produire de l'effet.
Et comme vous vous trompez ! Et comme les femmes
vous voient à travers!
Vous vous ruinez à vous prosterner devant des
DE MÀRLE BASURIRTSEFF.
287
étoiles de Paris, qui, éteintes là, viennent briller chez
vous.
Vous soupez et vous vous endormez sur le tapis,
mais les garçons du restaurant ne vous laissent pas
tranquilles, on vous fourre des oreillers sous la tète et
on vous couvre de couvertures, par-dessus votre frac
trempé de vin et votre faux col froissé.
Vous rentrez le matin chez vous pour vous coucher
ou plutôt on vous rentre. Et comme alors vous êtes
pâles, laids, ridés I Et comme vous vous faites pitié à
vous-mêmes ! . . .
Puis, puis... vers trente-cinq ou quarante ans, on.
s'éprend définitivement d'une danseuse et on l'épouse.
Elle vous bat et vous jouez le rôle le plus misérable
dans les coulisses pendant qu'elle danse...
Ici je fus interrompue, Gritz et Michel tombent à
genoux et demandent ma mail* à baiser, s'écriant que
c'était fabuleux et que je parlais comme un livre !
— Seulement, dit GriU, le dernier... Tout est vrai,
excepté la danseuse. Je ne me marierai qu'avec une
femme du monde. Et je mis un homme de famille,
moi; j'adorerai avoir ma maison, ma femme et de»
gros bébés qui crient, j'en raffolerai.
*
♦ •
Nous av^ns joué au croquet, papa nous surveille. U
remarq t*j l'assiduité de Gritz. Et comment n'être pas
assidu? je suis seule ici.
U devait partir à quatre heures, mais à cinq heures
il me demandait s'il pouvait rester à dîner et, après
dîner, déclarait qu'il aimait mieux ne pas se mettre en
route la nuit.
288 JOURNAL
J'ai parlé de meubles, de voitures, ce livrée, du
service d'une maison. Et je me plaisais à voir comme
mon père gobait mes paroles, et me faisait diverses
questions, oubliant sa fierté et sa réserve.
Gritz parla beaucoup, comme un garçon sans esprit,
mais homme du monde et connaissant tout le monde.
J'avais toutes mes photographies en main et il me
pria tant de lui en donner une. Je ne sais pas refuser,
et puis, c'est un ancien ami, je lui en ai donné une.
Mais j'ai refusé la petite carte-médaillon pour
aquelle il était prêt à donner « deux années de sa vie. »
Ah ! Dio mio 1
Vendredi 25 août (13 août). — M. . . et Michel par-
tirent après déjeuner.
Mon père proposa alors une promenade à Pavlovsk,
son autre bien.
Il est parfait pour moi, mais aujourd'hui je suis ner-
veuse et je parlais peu, le moindre exercice oratoî"s
me ferait fondre en larmes.
MaK, pensant à l'effet que ferait sur maman cette
complète absence de féle et de pompe, je dis à. mon
père que je voulais du monde et des fêtes, que je trou-
vais ma position étrange et même ridicule.
— Eh bien, répondit-il, si tu le veux, ce sera fait !
Veux-tu que je te mène chez la préfète?
— Je le veux,
— F > n, ce sera fait.
Rassurée sur ce sujet, je pus tranquillement visiter
les travaux de la ferme et même entrer dans les
détails, ce qui ne m'amusait guère, mais pouvait me
servir a dire un jour un mot de connaisseur sur
ce ménage, et étonner quelqu'un en parlant des se-
mailles d orge et des qualités du blé, à côté d'un vers
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
289
de Shakespeare ou d'une tirade sur la philosophie
platonicienne.
Vous voyez, je tire parti de tout.
Pacha me procura un chevalet et, vers l'heure du
dîner, je reçus deux grandes toiles envoyées de Pol-
tava par M...
— Gomment trouves-tu M...? demanda papa.
Je dis comment je le trouvais.
— Eh bien, dit Pacha, il m'a déplu le premier
jour et après je l'ai aimé.
— Et moi, vous ai-je plu du premier abord? deman-
dai-je.
— Vous? Pourquoi?
— Voyons, dites.
— Eh bien, vous m'avez plu. Je ne m'attendais pas
à vous trouver telle. Je pensais que vous ne saviez pas
parler russe, que vous étiez affectée... et... et puis
voilà î
— Très bien.
Je dis combien la campagne, les champs dépouillés
déjà de leurs produits me faisaient un effet triste.
— Oui, dit Pacha, tout est jaune. Gomme le temps
vole ! Il semble que le printemps était hier.
— On dit toujours la même chose. Ahl nous som-
mes heureux là-bas, nous n'avons pas ces changements
si marqués.
— Mais aussi vous ne jouisssez pas du printemps I
dit Pacha avec enthousiasme.
— Gela est plus heureux pour nous. Les brusques
changements nuisent à l'égalité de l'humeur, et la via
est bien meilleure lorsqu'on est tranquille.
— Gomment dites-vous?
— Je dis que le printemps en Russie est une époque
favorable aux tromperies et aux vilenies.
M B. 25
290
JOURNAl
— Comment?
— Pendant l'hiver, quand tout autour de nous est
froid, sombre, muet, nous sommes sombres, et froids,
défiants. Arrivent les jours chauds, ensoleillés et nous
voilà transformés, car l'état. du temps exerce une
énorme influence sur le caractère, l'humeur et même
les convictions de l'homme. Au printemps on se sent
plus heureux et par conséquent meilleur; de là l'in-
crédulité au mal et à la bassesse des hommes, —
Comment, lorsque tout est si beau et lorsque je suis si
heureux, si enthousiasmé et disposé au bien jusqu'à
l'enivrement, comment peut-il y avoir place pour les
pensées mauvaises dans le cœur des autres? Voilà ce
qu'on se dit. — Eh bien, chez nous, on n'éprouve pas
ces enivrements, ou du moins bien plus faiblement;
d'où je conclus qu'on est dans un état plus normal
et à peu près le même toujours.
Pacha s'exalta au point de me demander mon
portrait pour le porter dans un médaillon toute sa
vie.
— Car je vous honore et vous aime comme per-
sonne 1
La princesse ouvrait de grands yeux et je riais en
priant mon cousin de me baiser la main.
11 s'obstinait, rougissait et finit par m'obéir,
Un homme sauvage et étrange. Cette après-midi je
parlais de mon mépris pour le genre humain.
— Ahl c'est comme ça! s'écria-t-il. Je suis donc un
lâche, un misérable!...
Et rouge et tremblant, il s'enfuit à toutes jambes du
salon.
Samedi 26 août (14 août). C'est crevant la cam-
pagne I
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
291
Avec une rapidité étonnante j'ai esquissé deux por-
traits, mon père et Paul, cela a duré trente-cinq mi-
nutes.
Combien de femmes en ce monde
Ne. pourraient pas en dire autant I
Mon père, qui estimait mon talent comme une vaine
vantardise, le reconnut et fut content; et moi, trans-
portée, car peindre c'est marcher vers un de mes buts.
Chaque heure passée en dehors de cela ou de la coquet-
terie (car la coquetterie mène à l'amour et l'amour &
un mariage peut-être) me tombe comme un poids sur
la tête. Lire? non! Agirl oui.
Ce matin, mon père entra chez moi et, après quelques
phrases ordinaires, Paul étant sorti de la chambre, il
se fit un silence pendant lequel je sentais que mon
père avait quelque chose à dire, et comme je voulais
parler de la même chose, je me suis tue exprès, tant
pour ne pas commencer que pour avoir le plaisir de
voir l'hésitation et l'embarras d'un autre que moi.
— lluml... alors,... que dis-tu? demanda-t-il
enfin.
— Moi, papa? Rien.
— Hum!... tu as dit... Hum!... Que je vienne avec
toi à Rome... Hum!... alors comment?
— Mais tout simplement.
— Mais...
Il hésitait en tourmentant mes brosses et mea
peignes.
— Mais si je viens avec toi... Hum!... et maman...
elle ne viendra pas ? Et alors... vois-tu, si elle ne vient
pas... Hum!..., comment faire?
Ah! ah! fichu père ! Nous y sommes. C'est toi qui
hésites... adorable ! C'est fort bien!
292
JOURNAL
— Maman? Maman viendra.
— Ah?
— Maman, d'ailleurs, fera tout ce que je voudrai.
Elle n'existe plus, il n'y a que moi.
Alors, visiblement soulage', il me fit plusieurs ques-
tions sur la manière dont maman passait son temps,
un tas de choses enfin.
D'où vient que maman me prévenait contre le mé-
chant esprit de papa et son habitude de confondre
les gens et de les humilier? Gela vient de ce que c'est
la vérité.
Mais pourquoi ne suis-je ni humiliée ni confondue,
tandis que maman l'a toujours été?
Parce que mon père a plus d'esprit que maman, et
qu'il n'a pas autant d'esprit que moi.
En outre, il me respecte énormément, car je le" bats
en discussion toujours, et ma conversation est pleine
d'intérêt pour un homme rouillé en Russie, mais ayant
assez de connaissances pour les apprécier chez un autre,
Je lui ai rappelé mon désir de voir les gens de Pol-
tava et je vis bien par ses réponses qu'il ne voulait
pas me montrer ceux parmi lesquels il brille. Seule-
ment, lorsque je lui dis que je le voulais absolument, il
me répondit qu'il serait fait selon mon désir et se mit
avec la princesse à faire une liste des dames qu'il fallait
aller voir.
— Et Mme M..., la connaissez-vous? demandai-je.
— Oui, mais je ne vais pas la voir, elle vit très re*
tirée.
— Mais il faut que j'aille chez elle avec vous,
elle m'a connue petite, c'est une amie à maman, et
puis lorsqu'elle m'a connue, j'étais une petite fille très
rude et assez désavantageuse au physique, je désire
donc effacer cette vilaine impression.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
293
— Eh bien, nous irons,.. Seulement, à ta place je
n'irais pas.
— Et pourquoi?
— Parce que... hum!... Elle pourra croire...
— >. Quoi donc?
— Mais toutes sortes de choses ..
— Mais dites; j'aime qu'on s'explique clairement et
Jes demi-mots m'impatientent.
— Elle croira que tu as des vues... Elle pensera que
tu voudrais son fils comme prétendant.
— Gritz M...? Oh! non, papa. Elle ne le pensera
pas, et d'ailleurs M... est un charmant jeune homme,
ami d'enfance, que j'aime beaucoup, mais l'épouser 1
non, papa, il n'est pas le mari que je désire. Soyez
tranquille.
» •
Le cardinal se meurt.
Misérable homme!... (je parle du neveu.)
A dîner on parla de la bravoure et je dis une chose
remarquablement juste. C'est que celui qui a peur
et va au danger, est plus brave que celui qui n'a pas
peur ; car plus on a peur, plus on a de mérite.
Dimanche 27 août (15 août). — Pour la pre-
mière fois de ma vie j'ai puni quelqu'un, c'est-à-dire
Chocolat.
Il a écrit à sa mère, lui demandant la permission de
rester en Russie à des gages plus considérables que
ceux que je lui donne. Cette ingratitude m'a fait de la
peine pour lui et, l'appelant, je dévoilai sa vilenie devant
tout le monde et lui ordonnai de se mettre à genoux.
M. B. 25.
294
JOURNAL
L'enfant se mit à pleurer et n'obéit pas. Alors je fus
obligée de le prendre par les épaules et par les ge-
noux, et, plus par honte que par violence, il s'agenouilla
en ébranlant une étagère toute chargée de Sèvres. Et
moi, debout au miliuu du salon, je lançai les foudres
de mon éloquence et terminai en disant que je le ren-
verrais en France, en quatrième classe, avec les bœufs
et les moutons, par l'entremise du consul des nègres.
— Honte, honte! Chocolat! Tu seras un homme
perdu. Lève-toi, fi! Va-t'en.
Je m'étais excitée pour de vrai et lorsque, cinq mi-
nutes après, ce singe vint me demander pardon, je lui
dis que s'il ne se repentait que poussé par M. Paul, je
ne voulais pas de son repentir.
— Non, c'est moi-même.
— Alors tu te repens toi-même?
Il pleurait avec les poings dans les yeux.
— Dis, Chocolat, je ne me fâcherai pas.
— 0...ui.
— Eh bien, va, je pardonne, mais comprends-tu
que tout cela est pour ton bien?
Ah ! Chocolat sera un grand homme ou un grand
misérable.
Lundi 28 août (16 août). — Mon père a été à
Poltava; il était de service. Quant à moi, j'essayai de
la philosophie avec la princesse, mais cela a dégénéré en
une conversation sur l'amour, les hommes et les rois.
Michel amena l'oncle Alexandre, et Gritz arriva plus
tard.
Il y a des jours où Ton est mal à l'aise. C'est un jour
comme ça !
M.... a apporté un bouquet à la princesse et un
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
295
instant après, à table, il s'est étendu avec Alexandre sur
la production des moutons.
— J'aime mieux quand vous parlez bouquets que
quand vous parlez moutons, Gritz ! dit mon père.
— Ah! papa, dis-je, ce sont les moutons qui donnent
les bouquets.
Je n'avais aucune arrière-pensée, mais chacun fît
un mouvement, et je rougis jusqu'aux oreilles.
Et puis le soir je désirai beaucoup qu'Alexandre vît
que Gritz me fait la cour et je n'ai pas réussi 1 L'imbé-
cile ne quittait pas Michel.
D'ailleurs il est bête et tout le monde le dit ici. J'ai
voulu le défendre, mais ce soir, soit mauvaise humeur,-
soit conviction, je suis de l'avis de tout le monde.
Quand ils furent partis pour la maison rouge, je me
mis au piano et je versai sur les touches tout ce
que je contenais d'ennui et d'irritation. Et à présent je
vais m'endormir en rêvant au grand-duc Nicolas, ça
m'amusera peut être.
La lune est fade ici, je l'ai regardée pendant qu'on
tirait le canon. Mon père est parti pour KharkofY pour
deux jours. Le canon est une de ses vanités ; il a neuf
pièces et ce soir on a tiré., pendant que je regardais
la lune.
Mardi 29 août ( / 7 août). — J'entends hier Paul dire
à l'oncle Alexandre en me désignant de l'œil :
— Si tu savais, cher oncle! Elle a bouleversé tout à
Gavronzi! Elle a refait papa à sa manière 1 Tout s'in-
cline I
En vérité, ai-je fait tout cela? Tant mieux I
Je suis endormie et ennuyée depuis ce matin. Je
n'admets pas encore l'ennui par manque de distraction
ou d'amusement, et lorsque je m'ennuie je cherche
296
#OURNAL
une cause, persuadée que ce plus ou moins grand
malaise provient de quelque chose, et n'est point au
contraire un simple effet du manque d'amusement ou
de la solitude.
Mais ici, à Gavronzi, je ne désire rien, je ne regrette
rien, tout va selon mes désirs et pourtant je suis
ennuyée. Faut-il donc croire simplement que je m'en-
nuie à la campagne? Nescio... Mais au diable I
Quand on se mit aux cartes, je restai avec Gritz et
Michel dans mon atelier. Décidément Gritz est changé
depuis hier. Il y a un certain embarras dans ses ma-
nières, que je n'explique pas.
La partie de demain est remise à jeudi et il veut
partir pour un grand voyage.
J'étais préoccupée et on m'en fît la remarque. D'ail-
leurs depuis quelque temps déjà je plane entre deux
mondes ; on me parle et je n'entends pas.
Les messieurs allèrent se baigner dans la rivière qui
est belle, profonde et ombragée d'arbres à l'endroit où
l'on se baigne, et je suis restée avec la princesse sur
le grand balcon qui forme une entrée couverte pour
les voitures.
La princesse me raconta entre autres une histoire
curieuse. Hier Michel vient chez elle et lui dit :
« Maman, mariez-moi. — Avec qui ? — Avec Moussia.
— Imbécile, mais tu n'as que dix-huit ans. » — Il in-
sista si sérieusement qu'elle fut obligée de l'envoyer au
diable.
— Seulement, ajouta-t-elle, chère Moussia, ne le
lui racontez pas, il me mangerait I
Ces messieurs nous trouvèrent encore au balcon
humant une chaleur exaspérante ; car d'air il n'en faut
pas parler, et le soir pas la plus légère brise. Mais la
vue est charmante. En face, la maison rouge et les
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
297
pavillons éparpillés, à droite la montagne à la moitié
de laquelle se trouve l'église toute noyée dans les
arbres, plus loin le caveau de famille; à gauche, la
rivière, les champs, les arbres, l'espace. Et la pensée
que tout cela est à nous, que nous sommes les maîtres
souverains de tout cela et que toutes ces maisons, cette
église, la cour, qui est comme une petite ville, tout,
tout nous appartient, et les domestiques, presque
ioixante, et tout!...
J'attendis avec impatience la fin du dîner pour
aller chez Paul, lui demander l'explication de quelques
mots dits au croquet et qui me troublaient désagréa-
blement.
— N'as-tu pas remarqué, me dit Paul, que Gritz est
changé depuis hier ?
— Moi ? Non, je n'ai rien remarqué.
— Ehbien,moij'airemarquéetc'estàcause de Michel.
— Gomment ?
— Michel est un bon garçon, mais il n'a jamais ete
qu'avec des femmes à souper et il ne sait pas se con-
duire ; de plus, il a une mauvaise langue, à preuve,
l'histoire de l'autre jour. Il a dit qu'il voudrait...
Enfin, il est amoureux fou de toi et capable de toutes
les vilenies du monde. J'en ai parlé à l'oncle Alexandre
et il a dit que j'aurais dû lui tirer les oreilles.
La tante Nathalie est aussi de cet avis... Attends! je te
dis que Gritz a été persuadé par sa mère ou par ses
connaissances qu'on ne cherchait qu'à l'attraper pour
le marier, à cause de sa grande fortune. Eh bien, jus-
qu'à hier, il t'exaltait jusqu'aux cieux, et hier... Sans
doute, je sais que tu ne veux pas de lui, tu ne te fiches
pas mal (pardon pour l'expression) de tout cela, mais
ce n'est pas bien. Et c'est toujours Michel qui a fait des
commérages.
298
JOURNAL
— Oui, mais que faire?
— Il faut, tu as assez d'esprit pour cela et même
pour davantage, il faut dire... faire comprendre; il
est béte, mais il comprendra cela. En un mot, il faut...
Une fois à dîner, j'aiderai et tu raconteras une histoire
ou bien n'importe quoi.
C'était ma pensée.
— Nous verrons, mon frère f
Alexandre a été au théâtre après nous et a entendu
parler de l'arrivée de « la fille de Bashkirtseff qui est
une grande beauté ».
Dans le foyer, il fut entraîné par Gritz, qui parla de
moi avec enthousiasme.
Je ne pus m'empêcher de faire tableau sur le
grand escalier. Je m'assis au milieu; les messieurs
qui montaient avec moi s'assirent plus bas sur les
gradins et le prince s'agenouilla. Avez-vous vu la
gravure-représentant FEléonore de Gœthe? c'était ça,
même mon costume. Seulement je ne regardais per-
sonne, je regardais les lampes.
Si Paul n'avait pas éteint l'une d'elles, nous serions
restés longtemps ainsi.
Bonne nuit. Ah! que je m'ennuie!
Mercredi 30 août (18 août). — Pendant que les
jeunes gens étaient à la poursuite de la gouvernant!
avec le feu d'artifice qu'ils lui lançaient dans lesjambes,
la princesse, Alexandre et moi parlions du pape et de
Rome.
Je faisais l'inquiète, disant que le cardinal était
décédé.
J'ai rêvé que Pierre A.... était mort. Je m'ap-
prochai de son cercueil et lui mis au cou un chapelet
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
299
en topaze avec une croix en or. A peine eus-je fait
cela, que je m'aperçus que l'homme mort n'était pas
Pietro.
La mort en réve se traduit par mariage, je crois.
Vous devinez mon irritation, et chez moi 1 irritation se
traduit par l'immobilité et par un silence complet.
Mais gare à celui qui me taquine ou seulement me fait
parler 1
On parla des mœurs de Poltava. La dépravation y
est très cultivée, et on dit avoir rencontré Mme M...
en robe de chambre, la nuit, avec M. J... dans la rue,
comme une chose assez ordinaire.
Les demoiselles s'y conduisent avec une légèreté...
Mais quand on entama le chapitre des baisers, je me
mis à arpenter la chambre.
Un jeune homme était amoureux d'une jeune fille,
dont il était aimé, et au bout de quelque temps il en
épousa une autre, et quand on lui demandait la raison
de ce changement, il répondait :
— Elle m'a embrassé, elle en a donc aussi embrassé
d'autres ou elle en embrassera.
— C'est juste, dit Alexandre. — Et tous les hommes
raisonnent ainsi.
Raisonnement injuste au suprême degré, mais qui fît
que je suis chez moi, déshabillée et enragée de dépit.
11 me semblait qu'on parlait pour moi. Alors voici la
cause 1...
Mais au nom du ciel, donnez-moi un moyen d'oublier 1
Oh! mon Dieu! ai-je donc commis un crime, que vous
me tourmentez tant?
Vous faites bien, Seigneur, et ma conscience en ne
me laissant pas un moment de répit me guérira.
Ce que ni Téducatioa, ni les livrest ni les conseils
300
JOURNAL
n'auraient pu m'apprendre, l'expérience me Ta appris,
J'en remercie Dieu, et je conseille aux demoiselles
d'être un peu plus canailles au fond de l'âme, de se
garder bien d'éprouver un sentiment quelconque. On
les compromet d'abord et on les tourne en ridicule en-
suite.
Plus le sentiment est beau, plus il est facile de le
ridiculiser ; plus il est grand, plus il est drôle. Et il n'y
a rien au monde de plus ridicule et de plus dégradant
que l'amour ridiculisé.
J'irai à Rome avec mon père, j'irai dans le monde
et on verra.
- ^ ..." • *lSBBm
Une promenade enchantée. La troïka du prince,
malgré le poids de l'oncle Alexandre, volait comme
l'éclair. Michel conduisait. J'adore aller vite, les trois
chevaux prirent la carrière, et pendant quelques mi-
nutes je ne respirais pas de joie et d'excitation.
Puis le croquet nous retint jusqu'au dîner, verg
lequel arriva M.... Je cherchais déjà une « histoire »
quand la princesse vint à nommer les demoiselles
R
— Elles sont bien gentilles, mais bien malheureuses
dit Gritz.
— Et pourquoi?
— Mais elles ne font que voyager à la recherche des
maris et elles n'en trouvent point... Et par exemple,
elles ont voulu m'attraper, moi !
Ici tout le monde éclata de rire.
— Vous attraper? demanda-t-on. Vous leur plaisiez
donc?
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
30 i
— Enfin, je crois... mais elles ont bien vu que je ne
voulais pas.
— Vous savez! dis-je, mais c'est très malheureux
d'être comme cela! Sans compter que c'est insup-
portable pour les autres.
Chacun riait et on échangeait des regards qui
n'étaient guère flatteurs pour M....
Ah ! non, voyez- vous, quand on est bête, c'est un
bien grand malheur.
Dans ses manières, ce soir, j'ai remarqué la même
gêne qu'hier. Il croyait peut-être qu'on voulait l'at-
traper.
Et tout cele^ — Michel.
Gritz osait à peine me parler d'un bout du salon à
l'autre, et vers neuf heures et demie seulement, il se
risqua à côté de moi. Je souriais de mépris.
Dieu qu'il est bête d'être bête I Je fus raide et sévère
et donnai le signal du départ.
Je sais bien que Michel le bourre de toutes sortes de
sottises. La princesse m'a dit : « Vous ne pouvez jamais
vous donner une idée de la vilenie de Michel. Il est
rusé et méchant. »
Mais quel malheur d'être bête !
Jeudi 19 août {31 août). — Paul tout déconfit
vint m'annoncer que papa ne voulait pas qu'on allât
manger dans la forêt.
J'ai passé un peignoir et suis allée lui dire qu'on irait.
Au bout de trois minutes, il était chez moi.
Après un tas de malentendus assez comiques, nous
sommes partis pour la forêt; et mci, d'excellente
humeur contre toute attente. Gritz est simple comme
le premier jour et nos relations tendues et désagréables
n'existent plus.
n. b. 26
302
JOURNAL
On nous servit dans la forêt comme à la maison.
Tout le monde avait faim, on mangea de grand ap-
pétit, tout en s'égayant aux dépens de Michel. Car
c'était lui qui devait organiser la partie, mais, ce matin,
il la renia honteusement et les provisions partirent de
Gavronzi.
On tira quelques fusées et on fît raconter des bêtises
par un juif. Le juif, en Russie, est un être qui tient le
milieu entre le chien et le singe. Les juifs savent tout
faire et servent à tout. On leur emprunte de l'argent,
on les bat, on les grise, on leur confie des affaires, on
s'en amuse.
En rentrant dans ma chambre, j'étais si énervée que
j'aurais passé ma nuit à pleurer d'attendrissement, si
Amalia n'avait pas commencé des bavardages qui diri-
gèrent mes idées vers un autre point.
Il faut toujours couper l'humeur; cela évite des
scènes de larmes, des gisements par terre.
Et je déteste quand je fais ces scènes-là.
Ce pauvre Gritz! A présent je le plains, il est parti
un peu malade.
Samedi 2 septembre (21 août). — Je me suis
évanouie de chaleur, et lorsque vers le dîner arrivèrent
deux crocodiles de Poltava, je fis grande toilette, mais
mon humeur était bien basse. On tira un feu d'artifice
qne nous regardâmes du balcon, tout garni de lanternes
vénitiennes ainsi que la maisou rouge et toute la cour.
Ensuite mon père proposa une promenade, la nuit
étant remarquablement belle. J'ai changé de vête-
ments et nous allâmes dans le village. On s'assit de-
vant le cabaret, on réveilla un violoniste et un fou
pour danser. Mais le violoniste, n'étant que le second
violon, ne voulut jamais comprendre que le premier
DE MARIE BASÏÏKIRTSEFF.
303
était absent et s'obstina h jouer sa seconde partie. Et
au bout d'une demi-heure on s'en alla vers la maison
avec des intentions perfides; notamment, mon père,
moi et Paul, montâmes au haut du clocher par une
échelle insensée et l'on sonna la cloche à incendie.
Je sonnai de toutes mes forces. Je ne m'étais jamais
trouvée si près des cloches; si Ton essaye de parler
pendant qu'elles sonnent on éprouve une espèce de
terreur dans le premier instant, car il semble que les
paroles meurent sur les lèvres comme dans un cau-
chemar.
Enfin tout cela n'était pas bien amusant et je fus
bien heureuse de rentrer chez moi, où mon père vint
et nous eûmes un « longuissime » entretien.
Mais j'étais énervée et au lieu de parler je pleurais
tout le temps. Entre autres il me parla de M...., disant
que sans doute maman me l'avait désigné comme un
excellent parti, mais que lui ne ferait pas un pas pour
arranger cela, attendu que M.... n'était qu'un animal
à argent. Je me hâtai de le rassurer. Et puis on parla
de tout. Mon père essaya de faire un peu le rétif, je ne
cédai pas d'une ligne et nous nous quittâmes admira-
blement bien. D'ailleurs, il a été, comme toujours
depuis quelque temps, d'une délicatesse exquise, et
puis il m'a dit de sa manière sèche et rude des choses
si tendres qu'elles m'ont touchée.
Je ne me gênai pas à l'endroit de sa sœur T.... ; je
dis même à mon père qu'elle le dominait et que je ne
pouvais, à cause de cela, compter sur lui.
— Moi I s'écria-t-il, ah! non. D'ailleurs, de toutes
mes sœurs, c'est celle que j'aime le moins. Sois tran-
quille, en te voyant ici, elle te flattera comme un chien
et tu la verras à tes pieds.
304
JOURNAL
Dimanche S septembre (22 août). — Il paraît
que je m'amuse. J'ai été portée dans un tapis comme
Cléopâtre, j'ai dompté un cheval comme Alexandre
et j'ai peint comme... quelqu'un qui n'est pas encore
Raphaël.
Le matin on s'en alla en nombreuse compagnie
jpêcher au filet. Étendue sur un tapis (je tiens à le dire,
,il ne faut pas qu'on me soupçonne de me rouler dans
la poussière), au bord de la rivière, belle et profonde
en cet endroit, à l'ombre des arbres, mangeant des
melons d'eau (pastèques) apportés par les crocodiles de
Poltava, on a passé tant bien que mal deux heures.
Et au retour, je fis Cléopâtre, on me porta dans le tapis
jusqu'à la grille, et là ce furent Michel et Kapitanenko
qui m'improvisèrent une litière avec leurs mains entre-
lacées. Et enfin Pacha me porta tout seul. Ayant ainsi
épuisé tous les genres de locomotion, je me trouvai au
bas du grand escalier que je montai moi-même, Michel
invariablement accroché au bout de ma traîne.
Je parus au déjeuner d'une façon charmante; je
parle de ma toilette. Une chemise napolitaine en
crêpe de Chine bleu ciel et vieille dentelle, une très
longue jupe de taffetas blanc et un grand morceau
d'étoffe orientale i^yée, contenant du blanc, bleu et or,
mis comme un drap devant et noué derrière. Tout le
reste de l'étoffe retombant naturellement comme un
drap de lit dont on ferait un tablier. Vous ne sauriez
imaginer quelque chose de plus joliment bizarre.
Pendant que les uns s'essoufflaient à jouer aux
cartes et les autres à hurler à la chaleur, je ne sais qui
parla des chevaux isabelle. On vanta leur jeunesse,
leur force et leur fraîcheur.
Depuis plusieurs jours déjà il était question de me
DE MARIE BASHKIRTSEFF 305
seller un d'eux, mais on soulevait un océan de craintes
et je laissais aller. Enfin aujourd'hui, tant par dépit
contre ma poltronnerie que pour remplir le sac à
nouvelles des crocodiles, j'ordonnai qu'on sellât la bête.
Pendant que je jouais, mon père couché sur l'herbe
ne faisait que promener ses regards clignotants de moi
aux crocodiles. Il fut content de l'impression.
Mon costume biscornu, mais adorable, était encore
rehaussé par un foulard blanc que je me mis sur la
tête, bas sur le front, attaché derrière, et les bouts re-
venant par devant à la manière des Egyptiennes, tout
en couvrant la nuque et le cou. On amena le cheval et
il s'éleva un chœur d'objections. Enfin Kapitanenko,
en souvenir de son service de garde à cheval, le monta;
mais dès les premiers pas il fut si secoué que les spec-
tateurs charitables se mirent à rire aussi bêtement que
possible.
Le cheval se cabrait, s'arrêtait, s'emportait, et Kapi-
tanenko déclara au milieu de la gaieté générale que je
pourrais le monter.... dans trois mois. — Je regardais
la bête frémissante, dont la peau se couvrait à chaque
instant de veines, comme lorsque le vent ride la surface
de l'eau, et je me disais : — Tu vas donner en spec-
tacle ta fausse bravoure, ma fille, tu feras comme une
vraie demoiselle, les crocodiles n'auront rien à raconter
de toi. Tu as peur? Tant mieux, car ceux-là seuls sont
braves qui craignent et marchent tout de même au-
devant de ce qu'ils craignent ; la bravoure ne consiste
pas à faire une chose dont les autres ont peur et qui
ne vous effraye pas. Mais la vraie, la seule bravoure,
c'est de se forcer à faire quelque chose que l'on craint.
Je montai quatre à quatre l'escalier, je mis mon
amazone noire, une toque de velours noir et je redes-
cendis pour remonter encore., à cheval..,
. B.
26.E N N A
44. Rue de la Tour. PARIS '
Centre de Documentation
306
JOURiVAL
Je fis le tour du gazon au pas; Kapitanenko mar-
chait à côté sur un autre cheval. Sentant les yeux de
l'assistance braqués sur moi, je revins près du perron
rassurer ces gens; mon père monta en cabriolet avec
un des messieurs ; les autres prirent place dans la
troïka du prince, et, suivie de ces deux équipages, je
pri? la grande allée. Je ne sais comment, mais tout
simplement, je pris le galop, le petit, puis le grand, puis
le trot et je revins vers les voitures ramasser les
flatteries.
J'étais ravie, et mon visage pourpre semblait lancer
du feu comme les naseaux de mon cheval. J'étais ra-
dieuse ! Un cheval que l'on n'avait jamais monté!
Le soir on tira un feu d'artifice, les maisons furent
illuminées, et mes chiffres de tous les côtés. Une mu-
sique villageoise et les paysans dansant sous le balcon.
La table était préparée de l'autre côté de la maison,
et nous traversâmes la foule des curieux.
— Mais c'est une vraie procession de l'église, dit
une femme dans la foule, et voici le corps de Notre-
Seigneur.
En effet, nous étions éclairés par des flambeaux et
Michel portait ma traîne, et vous savez que l'on porte,
le vendredi saint, une toile peinte représentant le
corps de Jésus.
Michel faisait des exercices acrobatiques pendant
que les garçons du village le regardaient avec stupé-
faction, accrochés aux cordes et aux balançoires et
semblant, dans la nuit, des pendus comme on en voit
sur des gravures effacées et sinistres.
Je fus entourée par ces braves gens ; j'ai tort de dire
braves, car femmes et hommes faisaient les courtisans à
favir et me débitaient des compliments comme celui-ci,
ptr exemple :
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
307
— Le cheval était beau cette après-midi, mai*
/écuyère le surpassait de beaucoup.
Vous savez que j'adore m'encanailler, je leur
parlais à tous et peu s'en fallait que je ue me misse à
danser. Ah! c'est que la danse de nos paysans soumis
et naïfs en apparence, mais rusés comme des Italiens
en réalité, leur danse est un vrai cancan parisien, et
même un cancan très séditieux, pour ne pas dire autre
chose. On ne lève pas les jambes jusqu'au nez, ce qui
d'ailleurs est affreusement laid, mais l'homme et la
femme tournent, se rapprochent l'un de l'autre, se pour-
suivent, et tout cela avec des gestes, de petits cris et
des sourires qui font courir le frisson par le corps.
Les filles dansent peu et très simplement.
On leur donna à boire et, ayant quitté ces aimables
sauvages, je voulus me coucher; mais sur l'escalier je
m'arrêtai comme l'autre soir, et Paul et les autres se
groupèrent sur les marches. Chocolat nous a chanté
une chanson niçoise, à ma grande satisfaction.
Après le chant vint la musique.
J'ai tiré du violon les sons les plus incroyables, et
ces sons aigus, sérieux, criards, entremêlés, me fai-
saient rire aux éclats, et mon rire avec ce furieux
accompagnement faisait pâmer les autres, même
Chocolat.
Jeudi 7 septembre [26 août), — Le costume de
tous les jours d'une Petite Russienne consiste en une
chemise en grosse toile, avec de larges manches bouf-
fantes, brodées de rouge et de bleu; et d'un morceau
de drap noir fabriqué par les paysans, dont on s'en-
veloppe à partir de la ceinture. Ce fourreau est plus
court que la chemise, dont on doit voir la broderie du
308
JOURNAL
bas. Ce morceau de drap n'est retenu que par une
ceinture de laine de couleur.
On met un tas de colliers au cou et un ruban autour
de la tête. Les cheveux sont tressés en une natte au
bout de laquelle pendent un ou plusieurs rubans.
J'ai envoyé acheter un pareil habillement chez des
paysans, je m'en revêtis et, accompagnée de nos jeunes
gens, je m'en allai par le village. Les paysans ne me
reconnaissaient pas, car je n'étais pas costumée comme
une demoiselle, mais j'étais bel et bien habillée en
paysanne, en fille; les femmes mariées se mettent
autrement. Quant à mes pieds, ils étaient chaussés de
souliers noirs à talons rouges.
Je saluai tout le monde et, arrivés près du cabaret,
nous nous assîmes près de la porte.
Ce fut mon père qui a été surpris... mais enchanté.
— Tout lui va! s'écria-t-il. Et nous faisant monter
tous les quatre dans son chariot d'excursion, il nous
promena par les rues. Je riais aux éclats, au grand
ébahissement des braves gens, qui se demandaient
quelle était cette jeune paysanne promenée par « le
vieux seigneur » et « les jeunes messieurs *.
Rassurez-vous, papa n'est pas vieux.
Un tam-tam chinois, un violon et une boîte à musi-
que firent les frais de la soirée.
Michel tapait dans le tam-tam, je jouais du violon
(jouais, seigneur Dieu!), la boîte joua toute seule.
Au lieu de se coucher de bonne heure comme c'est
son habitude, l'auteur de mes jours resta jusqu'à minuit
avec nous. Si je n'ai pas fait d'autre conquête, j'ai fait
celle de mon père. Il cherche mon approbation en
parlant, il m'écoute avec attention, il me laisse dire ce
que je veux de la T.... et me donne raison.
La boîte à musique est son cadeau à la princesse;
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
309
nous avons tous donné quelque chose : c'est sa fête.
Les domestiques sont enchantés de me servir et
d'être délivrés des <a Français ». Je commande même le
dîner 1 Et dire qu'il me semblait être dans une maison
étrangère, et j'avais peur des usages, des heures
fixes 1
On m'attend comme à Nice et c'est moi qui fixe les
heures.
• Mon père adore la gaieté et il n'y est pas habitué
par les siens.
Vendredi 8 septembre [27 août). — Misérable peur,
je te vaincrai! Ne me suis-je pas avisée hier de
craindre un fusil? Il est vrai que Paul l'avait chargé et
je ne savais pas combien il y avait mis de poudre, et
je ne connaissais pas le fusil ; il pouvait éclater et ce
serait une mort stupide ou bien je serais défigurée.
Tant pis! Ce n'est que le premier pas qui coûte;
hier j'ai tiré à cinquante pas et c'est sans aucune espèce
de crainte que j'ai tiré aujourd'hui; je crois, Dieu me
pardonne, que j'ai atteint le but chaque fois.
Si je réussis le portrait de Paul, ce sera miracle, car il
ne pose pas, et aujourd'hui j'ai travaillé pendant quinze
minutes seule. Seule, pas tout à fait, car j'avais en face
de moi Michel, qui ose être amoureux de moi.
Tout cela nous a menés jusqu'à neuf heures. Je
traînais, traînais, traînais, voyant l'impatience de mon
père. Je savais bien qu'il n'attendait que notre départ du
salon pour s'enfuir" dans la forêt... comme un loup.
Je tins de nouveau ma cour sur l'escalier... J'aime
les escaliers, parce qu'on monte... Pacha devait partir
demain, mais je fis tant ce soir qu'il restera peut-être, -
quoiqu'il serait plus raisonnable de partir, car il est
dangereux de m'aimer comme une sœur, pour un cam
310
JOURNAL
pagnard, un rêveur, un ténébreux de vingt- deux ans.
Avec lui et Michel, je suis on ne peut mieux, ce qui fait
qu'il m'aime beaucoup. Mais quand je me trouve avec
des hommes bêtes, je deviens stupide; je ne sais que
dire qui leur soit intelligible et je crains à chaque ins-
tant qu'ils ne me soupçonnent d'être amoureuse d'eux.
Gomme ce pauvre Gritz : il pense que toutes les demoi-
selles le veulent et dans le moindre sourire il voit des
guets-apens et des complots contre son célibat. Savez-
vous seulement l'étymologie de ce mot?
Cœlehs en latin veut dire : délaissé; il vient aussi du
mot grec Ko'Uos, qui veut dire : creux, vide.
0 célibataires! creux, vides, délaissés !
» 45»
A peine eus-je entendu décamper mon père, que je
me précipitai chez la princesse, me roulant dans son
lit, coiffant Pacha, flattant Michel sur la tète, et disant
tant de bêtises que j'en suis à cette heure émerveillée.
Mon Dieu, faites que je ne me mette pas à détester
Pacha, ce brave garçon I il est si honnête !
On a lu tout haut Poushkine et on a parlé d'a-
mour.
Ahl je voudrais bien aimer pour savoir ce que c'est!
Ou bien peut-être ai-je déjà aimé? En ce cas, l'amour
est une grande misère qu'on ramasse pour.... jeter.
— Tu n'aimeras jamais, me dit mon père.
— Si c'était vrai, j'en remercierais le ciel, répon-
disse.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF.
311
Je veux et je ne veux pas.
Pourtant, dans mes rêves, faime. Oui, mais un héros
imaginaire.
Et A....? Moi, Faimer? Non, est-ce ainsi que Ton
aime? Non. S'il n'était pas neveu du cardinal, s'il
n'avait pas autour de lui des prêtres, des moines, des
ruines... le pape, je ne l'aimerais pas.
D'ailleurs, qu'ai-je besoin de m'expliquer? vous sa-
vez tout, mieux que moi ; vous savez donc que la mu-
sique de l'opéra et A.... dans la barcaccia faisaient un
charmant effet, et vous devez connaître aussi la puis-
sance de la musique. C'était un amusement, mais ce
n'était pas l'amour.
Quand donc aimerai-je? Je vais encore m'amuser
à répandre de tous côtés le superflu de mon cœur, en-
core m'enthousiasmer, encore pleurer... et pour des
riens !
Samedi 9 septembre (28 août). — Les jours passent,
je perds un temps précieux dans les meilleures années
de ma vie.
Des soirées en famille, des plaisanteries charmantes,
une gaieté dont je fais tous les frais... Puis on se fait
monter et descendre du grand escalier dans un fau-
teuil par Michel et l'autre. On regarde ses souliers
dans la glace tout en descendant... tous les jours
comme ça...
Mais quel ennui ! Pas une parole d'esprit, pas une
phrase d'homme cultivé... je suis pédante malheureu-
sement et j'adore entendre parler des anciens et des
sciences... Cherchez moi ça ici ! Les cartes et rien
d'autre. Je m'enfermerais bien pour lire, mais, mon but
étant de me faire aimer, ce serait une étrange manière
pour y parvenir.
312 JOURNAL
A peine installe'e pour l'hiver, je me remets à étudier
comme avant.
• *
Le soir, il y a eu une histoire de domestique avec
Paul. Mon père encouragea le valet, je réprimandai
(c'est le mot) mon père, qui avala la réprimande. Voilà
de la vulgarité, mais mon journal en est plein. Je vous
prie de croire que je ne suis pas vulgaire par igno-
rance et par vulgarité. J'ai adopté ce genre négligé
ponr la vitesse et la facilité qu'il donne de beaucoup
dire. Enfin il y avait du mécontentement dans l'air,
j'étais fâchée, et dans ma voix on entendait ces notes
tremblantes qui annoncent un orage.
Paul ne sait pas se conduire et par lui je vois que
ma mère avait raison d'être malheureuse.
Dimanche 10 septembre [29 août). — Ma majesté,
mon père, mon frère et mes deux cousins nous nous
sommes mis en route aujourd'hui pour Poltava.
Je n'ai qu'à m'applaudir, on me cède, on me flatte,
et surtout ou m'aime. Mon père, qui au commence-
ment voulait me détrôner, a presque entièrement com-
pris pourquoi l'on m'accordait les honneurs souve-
rains et, sauf quelque puérile aspérité de son carac-
tère, me les accorde.
Cet homme sec et étranger à tout sentiment de fa-
mille a avec moi des élans de tendresse paternelle
qui étonnent tous ceux qui l'entourent. Paul en a
conçu un double respect pour moi, et comme je suis
bonne envers tout le monde, tout le monde m'aime.
— Tu as tellement changé depuis que je t'ai vue!
me dit mon nère aujourd'hui.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
313
— Comment?
— Mais... hum ! c'est-à-dire que si tu te de'barrasses
de quelques brusqueries insignifiantes (d'ailleurs j'en
ai aussi dans mon earactère), tu seras une perfection et
un vrai trésor.
C'est-à-dire que... Enfin ceux qui connaissent
l'homme peuvent seuls apprécier la portée de ces mots.
Et ce soir encore il m'a entourée de ses bras et
m'embrassant (chose inouïe, à ce que dit Paul), tendre-
ment, il dit :
— Vois, Michel, voyez tous quelle fille j'ai!.... Voilà
une fille qui mérite d'être aimée.
— N'est-ce pas, papa? Je suis un trésor. Michel,
repris-je, je vous promets de vous marier avec ma fille ;
pensez donc à l'honneur : ce sera peut-être une prin-
cesse du sang.
J'écris de Poltava. — Il pleut depuis ce matin, et
lorsqu'il a fallu monter cette satanique montagne qui
se trouve à mi-chemin, les chevaux refusèrent presque
d'obéir; mon père prit place sur le siège, le cocher
descendit et nous accompagna, courant dans la boue
et fouettant les chevaux qu'il a fallu mettre au galop
pour ne pas leur donner le temps de réfléchir sur la
difficulté. Le bruit des clochettes, les claquements du
fouet, les cris du valet, du cocher et de papa, l'éton-
nement muet de Chocolat... c'était un spectacle exci
tant; il me rappelait une course vivement disputée
tirant à sa fin.
On arriva en ville à huit heures. Droit chez le prince,
qui partit ce matin à cinq heures pour mettro sa mai-
son en état. — Une petite maison fort simple à l'exté-
rieur, mais charmante à l'intérieur. Rien n'était fini
encore; le tapis était posé, les lampes, les glaces, le?
lits, et les vins achetés et placés.
M. B. 27
314
JOURNAL
Dans toutes les maisons russes il y a, après l'anti*
chambre, une salle; cette salle est toute blanche; puis
-T;m charmant salon marron et une chambre h coucher
pour moi, pleine de tous les détails nécessaires et gra-
cieux, à chaque pas des attentions délicates. , . Pensez,
j'ai trouvé sur la toilette du blanc et du rouge!
Mais tout cela a occupé le temps jusqu'à sept heures.
À sept heures on s'est aperçu qu'il n'y avait rien à
manger! Et lorsque nous arrivâmes, Michel feignit de
ne plus nous avoir attendus, mentit très maladroite-
ment et, attaqué impitoyablement par nos railleries,
demeura tout confus pendant le dîner qu'on apporta
du cercle vers dix heures du soir. Des coupes en ar-
gent doré m'ont induite en tentation, j'en ai bu deux,
ce qui m'embellit et me délia singulièrement la langue,
juste assez pour être animée. D'ailleurs depuis le
matin je le suis.
Le plan de mon père est fichu; ceux qu'il voulait
me montrer sont à la campagne.
Et, Michel renvoyé, nous parlâmes de la bétise de
Gritz.
— Qu'il est bête! m'écriai-je. Non, écoutez, mon père
et mon frère. En vérité, avec mes idées ambitieuses,
ayant étudié, lu, vu, j'irais me marier avec M. M... I
— Hum 1 fît mon père, oui, sans doute il est bête.
Et il me regardait, ne sachant pas s'il devait prendre
des airs de dédain, ou bien dire sa pensée qui était
ceci pour sûr :
— M.... est un parti désirable, — même pour toi.
Et h présent couchons-nous dans le lit fait par M. le
prince lui-même.
— Le ha fatto illetto! s'écriait Amalia. Un principe 1
Dio! Let è propio una regina!
En ce moment j'entends des cris aigus C'est
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
315
Amalia qui hurle parce que Paul a ouvert la fenêtre
qui donne sur la galerie et la regarde se baigner. Quel
garçon ! Pacha et le prince dorment depuis long-
temps.
J'ai à peine la place pour mon cahier, la table est
encombrée de flacons, de fioles, de boîtes à, poudre,
de brosses, de sachets, etc., etc.
Enivrée par mon succès filial, je m'écrie en moi-
même : Ceux qui ne m'aiment pas sont des brutes, et
ceux qui m'aiment mal sont des infâmes I
Mardi 12 septembre {31 août). — Une journée à
Poltaval C'est merveilleux. Ne sachant que faire, mon
père me mena, à pied par la ville et nous avons eu la
chance de voir la colonne de Pierre le Grand qui se
trouve au milieu du jardin.
Lundi, à minuit, nous avons quitté Poltava et aujour-
d'hui mardi nous sommes à Kharkoff. Le voyage a été
gai. Nous avons envahi un wagon.
On m'a réveillée près de Kharkoff par un bouquet
du prince Michel.
Kharkoff. est une grande ville, éclairée au gaz.
L'hôtel où nous sommes se nomme le Grand Hôtel et
justifie le nom. Tenue par Andrieux, la maison offre tous
les conforts ; d'ailleurs, c'est ici que la jeunesse dorée
soupe, déjeune, dîne, se grise, fraternisant avec l'au-
bergiste qui, en dépit de cela, ne s'oublie pas, ce qui
m'étonne. De drôles de mœurs ici 1
Je me suis fait coiffer par Louis, encore un écor-
cheur français.
Puis, du thé, du pain d'épice
Ahl oui, j'ai visité une ménagerie, ces pauvres bêles
encagées m'ont rendue triste"
J'ai vu mon oncle Nicolas, le cadet de la famille^ qui
316
JOURNAL
fait semblant d'étudier la médecine. Le pauvre oncle
m'a jadis aidée à jouer à la poupée, je le battais et lui
tirais les oreilles.
Je l'embrassai, prête à fondre en larmes : — Entre,
lui dis-je, il n'y a pas de cérémonie. Papa ne t'aime
pas, mais moi je t'aime de tout mon cœur. Je suis
toujours la même, seulement un peu plus grande,
voilà tout. Cher Nicolas, je ne t'invite pas à déjeuner,
je ne suis pas seule, et il y a là toute sorte de gens
étrangers, mais reviens demain, absolument.
J'arrivai dans la salle à manger particulière, toute
montée.
— Il n'y a pas de quoi se fâcher, dit mon père. Si tu
avais voulu, tu l'aurais invité, seulement je me serais
sauvé sous un ingénieux prétexte.
— Mon père, vous n'êtes pas bon aujourd'hui, et
c'est inutile d'en parler davantage, assez !
La timidité de mon père plia devant ma bouillante
sécheresse et tout fut dit.
Jeudi 2-i4 septembre. — On parlait du départ
de Pacha pendant que celui-ci allait et venait, échan-
geant des fusils, car il est un fort chasseur devant le
Seigneur, comme Nemrod. Mon père le priait de rester,
mais cette nature entêtée, une fois qu'elle a dit : non,
n'en démordrait pas pour tout au monde.
Je l'ai nommé, à cause de la jeunesse de ses illu-
sions, « l'homme vert ». Je le dis sans cérémonie
parce que j'en suis sûre : l'homme vert me regarde
comme tout ce qu'il y a de mieux au monde. Je lui ai
dit de rester.
— Ne me priez pas de rester, je vous supplie, car je
ne pourrais pas vous obéir.
Je le priai en vain et je n'aurais pas été fâchée de le
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
317
retenir, surtout parce que je savais que c'était impos-
sible.
A la gare, nous nous sommes trouvés avec Lola,
sa mère et l'oncle Nicolas qui vinrent me voir partir.
Il y avait une foule énorme à l'occasion du départ de
cinquante-sept volontaires pour la Serbie. Je parcou-
rais la gare, tantôt avec Paul, tantôt avec Lola, tantôt
avec Michel, Pacha, enfin avec chacun à son tour.
— En vérité, Pacha n'est pas aimable, dit Lola en
apprenant de quoi il était question.
Alors, m'efforçant de ne pas rire, je m'approchai de
l'homme vert et je lui fis un petit discours, très sec
et très offensé, et comme il avait les larmes aux yeux
et que j'avais envie de rire, je me retirai pour ne pas
détruire l'effet produit en éclatant.
On pouvait à peine circuler et c'est à grand'peine
que nous parvînmes à notre coupé.
Cette foule m'amusait après la campagne et je me
mis à la fenêtre. On se pressait, on criait, et je regar-
dais, et je m'arrêtai court en entendant tout à coup
s'élever un concert de ces voix de jeunes garçons plus
belles et plus pures que celles des femmes, qui chan-
taient un chant d'église et qui semblaient un chœur
d'anges.
C'étaient les chantres de l'archevêque qui disaient
une prière pour les volontaires.
Tout le monde se découvrit, et ces voix sonores et
cette harmonie divine m'ôtèrent la respiration, et lors-
qu'ils eurent fini et que je vis tout ce monde agiter les
chapeaux, les mouchoirs, les mains; les yeux bril-
lants d'enthousiasme et la poitrine gonflée d'émotion,
je ne pus rien faire d'autre que de crier : Hourra I
comme eux et de pleurer et rire.
Les cris durèrent quelques minutes et ne cessèrent
M- B. 27.
318
JOURNAL
que lorsque le même chœur entonna l'hymne russe*
« Boje, zaria chrani ». Mais les prières pour l'Empe-
reur, cela sembla fade après la prière pour ceux qui
allaient mourir en défendant leurs frères.
Et l'Empereur laisse faire les Turcs ! Dieu !
Le train partit au milieu de hourras frénétiqueSé
Alors, je me retournai, et je vis Michel qui riait et enten-
dis mon père qui criait : Dourak ! au lieu de hourra I
— Papa, Michel, est-il possible, mai3 criez donc I De
quoi êtes -vous faits, bon Dieu!
— Vous ne me dites pas adieu ? demanda Pacha
raide et rouge.
Le train marchait déjà.
— Au revoir, Pacha, dis-je en lui tendant la main,
qu'il saisit et baisa sans rien dire.
Michel fait le jaloux et l'amoureux. Je l'observe
quand il me regarde pendant longtemps, puis jette son
chapeau à terre et s'en va furieux. Je l'observe et je
ris.
Me voilà encore à Poltava, cette ville détestable.
Kharkoff m'est plus connue, j'y ai passe' un an avant de
partir pour Vienne. Je me souviens de toutes les rues,
de tous les magasins; cette après-midi, à la gare, j'ai
reconnu un médecin qui avait soigné grand'maman et
je vins lui parler.
11 s'étonna de me voir grande, quoique l'oncle Nicolas
m'eût déjà nommée devant lui.
J'ai envie de retourner là-bas. « Connais-tu le pays
où fleurit l'oranger? » Pas Nice, mais l'Italie.
Vendredi 15-3 septembre. — Ce matin, Paul
m'amena le petit Etienne, le fils de l'oncle Alexandre.
Je ne le reconnus pas, au premier moment. Je ne fis
aucune attention au plus ou moins de plaisir eue
DE MARIE BASHKIRTSEFF,
319
causait à mon père la vue d'un Babanine, et je m'occupai
du gentil petit.
Enfin mon père m'a conduite chez les notabilile's da
Poltava.
D'abord nous avons été chez la préfète. La préfète
est une femme du monde, bien aimable, en vérité; le
préfet aussi, d'ailleurs. Il y avait « comité » chez lui,
mais il arriva au salon, et dit à mon père qu'il n'y avait
pas de comité qui tînt quand il s'agissait de voir une
demoiselle aussi charmante.
La préfète nous reconduisit jusqu'à l'antichambre et
nous nous remîmes en quête de gens convenables.
Chez le vice-gouverneur, chez la directrice de l'Ins-
titut des demoiselles nobles, chez Mmo Volkovitsky (la
fille de Kotchoubey) : celle-là est très comme il faut.
Puis, je pris un fiacre et j'allai chez l'oncle Alexandre
qui est ici à l'hôtel avec sa femme et ses enfants.
Ah ! qu'il fait bon se trouver parmi les siens ! on ne
craint ni critique ni cancans... Peut-être la famille
de mon père me semble-t-elle froide et méchante, par
contraste avec la nôtre, qui est extraordinairemeut liée,
unie et aimante.
Parlant tantôt d'affaires, tantôt d'amour, tantôt de
cancans, j'ai passé deux heures bien agréables, au
bout desquelles commencèrent à m'arriver des mes-
sagers de mon père. Mais, comme je répondais que je
n'étais pas encore disposée à partir, il vint lui-même et
je le tourmentai encore pendant une demi-heure et
plus, traînant, cherchant des épingles, mon mou-
choir, etc., etc.
Enfin, nous partîmes et, lorsque je crus qu'il s'était
un peu calmé, je" dis :
— Nous avons fait une bien grande impolitesse.
— Et laquelle?
320
JOURNAL
— Nous avons été chez tout le monde, excepté chez
Mme M . . . , elle qui connaît maman et qui m'a connue
enfant.
Et là-dessus toute une conversation qui se termina
par un refus.
Gomme le préfet me demandait combien de temps
je restais chez mon père, je dis que j'espérais rem-
mener avec moi.
— Tu as entendu ce qu'a dit le préfet, quand tu as
dit que tu voulais m'emmener? demanda l'illustre
auteur de mes jours.
— Quoi donc?
— Il a dit qu'il me fallait une permission du mi-
nistre comme maréchal de la noblesse.
— Eh bien, demande-la vite, pour que rien ne
nous retienne ici trop longtemps.
— Bien.
— Alors, vous venez avec moi ?
— Oui.
— Tu parles sérieusement?
— Oui.
Il était huit heures passées et l'obscurité de la
voiture me permit de tout dire sans que mon fichu
visage s'en mêlât.
Samedi i 6 [4) septembre. — Tout de même je
continue à être contente ; les flatteries du gouverneur
et de sa femme ont augmenté l'estime de mon père
pour moi.
L'effet que je produis le flatte d'ailleurs ; je ne suis
pas fâchée moi-même qu'on dise : « Vous savez, la fille
de BashkirtsefF est une grande beauté. » (Ces pauvres
imbéciles, ils n'ont donc rien vul)
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
321
Gavronzi. — Dimanche i 7 septembre. — En atten-
dant ma future célébrité, je chasse en costume
d'homme, une gibecière suspendue au cou.
Nous partîmes, mon père, Paul, le prince et moi,
vers deux heures, en char-à-bancs.
Maintenant je me trouve à sec pour décrire, ne
sachant ni le nom de... enfin toutes ces choses de
chasse : — les ronces, les joncs, les herbes, le bois si
épais qu'on y passait avec peine, les branches qui nous
rossaient de tous les côtés, et un air délicieusement
pur, pas de soleil et une petite pluie faite pour charmer
les chasseurs... qui ont chaud.
Nous avons marché, marché, marché.
Je fis le tour d'un petit lac, le fusil armé et prête à
faire feu, espérant à chaque instant voir se lever un
canard. Mais... rien! Je me demandais déjà si je n'allais
pas décharger mon fusil sur les lézards qui me sau-
taient par-dessus les pieds, ou contre Michel qui
marchait derrière moi et dont je sentais les yeux
fixés sur ma personne en costume masculin, avec les
plus coupables pensées.
J'ai trouvé le juste milieu, ce juste milieu que la
France ne peut trouver : j'ai tué raide un corbeau qui
perchait tout en haut d'un chêne, ne se doutant de rien,
d'autant plus que mon père et Michel, couchés au
milieu de la clairière, attiraient son attention.
J'arrachai les plumes de sa queue et je m'en fis une
aigrette.
Les autres n'ontpas même tiré une fois, ils ne faisaient
que marcher.
Paul a tué uie grive, et ce fut toute la chasse.
322
JOURNAL
Une mère qui croit son enfant mort, et mort par sa
faute, qui n'est pas certaine de sa mort et qui n'en
ose rien dire de crainte de s'en assurer, cette mère
retrouve tout à coup cet enfant pleuré qui a causé tant
d'angoisses, qui a tant fait douter et souffrir... Cette
mère-là doit être heureuse. Il me semble que ce qu'elle
sent doit être à peu près la même chose que ce que
j'éprouve en retrouvant ma voix après chaque enroue-
ment.
Après avoir bien ri au salon, je m'arrêtai un instant
et tout d'un coup /ai pu chanter!
C'est au remède du docteur Valitsky que je dois cela.
Mardi i 9 septembre. — Je suis énervée à force
d'entendre des allusions blessantes contre les miens,
et de ne pouvoir m'en offenser. J'aurais bien fermé
la bouche à mon père, si ce n'était cette misérable peut
de perdre mon moyen... Il est bon pour moi... Je
suis bien bonne de le répéter. Comment pourrait-il agir
autrement envers une fille spirituelle, instruite,
agréable, douce et bonne (car je suis tout cela ici et il
le dit lui-même), qui ne lui demande rien, qui vient lui
faire une visite de politesse et qui gratifie sa vanité de
toutes les manières ?
En rentrant dans ma chambre, j'avais flpvie de
me jeter par terre et de pleurer, je me retins et cela
a passé. C'est ainsi que je ferai toujours. Il ne faut
pas accorder aux indifférents le pouvoir de vous
faire souffrir. Quand je souffre, je suis humiliée; il me
répugne de penser que tel ou tel ait pu m'offenser.
Eh bien, malgré tout, la vie est encore ce qu'il y a de
mieux au monde.
Vendredi 22 septembre. — Décidément, j'en al
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
323
assez 1 La campagne m'engourdit, m'hébète. Je l'ai
dit à mon père, et comme je lui disais que je voulais
e'pouser un roi, il commença à me montrer que c'était
impossible et à recommencer de dauber sur ma famille.
Je ne donnais pas mon assentiment; (soi-même on
peut dire certaines choses, mais on ne peut pas les en-
tendre dire par les autres.)
Je lui répondis que tout cela était des inventions de
Mme T... Je ne la ménage pas, cette bonne tante, et j'ai
employé le vrai moyen pour ébranler son influence.
Oh! Rome, le Pincio qui se lève comme une île au-
dessus de la campagne coupée par les aqueducs, la
porte du Peuple, l'obélisque, les églises du cardinal
Gastolo, qui sont à chaque côté de l'entrée du Gorso,
le Corso, le palais de la République de Venise, puis
ces rues sombres et étroites, ces palais noircis par les
siècles, les ruines d'un petit temple à Minerve et enfin
le Cotisée !... Il me semble voir tout cela. Jé ferme
les yeux et je traverse la ville, je visite les ruines, je
vois....
Je suis le contraire de ceux quidisent : Loin des yeux,
loin du cœur. A peine loin de mes yeux, l'objet
acquiert une valeur double, je le détaille, je l'admire,
je l'aime!
J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu bien des villes, mais
deux seulement ont excité au plua haut point mon
enthousiasme.
La première, c'est Baden-Baden, où j'ai passé deux
étés étant enfant; je me souviens encore de ces dé-
licieux jardins.. La deuxième, c'est Rome. Rome, c'est
une impression bien différente, mais plus forte si c'est
possible.
Il en est de Rome comme de certaines personnes
qu'on n'aime pas d'abord, mais pour lesquelles le sen-
324
JOURNAL
timent s'augmente peu à peu. C'est ce qui rend ces
affections-là solides et leur donne une grande dou-
ceur sans en chasser pour cela la passion.
J'aime Rome, rien que Rome.
Et Saint-Pierre! Saint-Pierre, lorsqu'un rayon de
soleil pénètre par en haut et vient tomber, formant
des ombres et des traînées lumineuses, aussi réguliè-
res que l'architecture de ses colonnes et de ses autels.
Le rayon de soleil, qui, à l'aide de ces ombres seules,
crée au milieu de ce temple de marbre un temple de
lumière !...
Les yeux fermés, je me transporte à Rome. ..et il est
nuit, et demain il viendra des hippopotames de Poltava.
Il faut être jolie... je le serai...
La campagne m'a fait un bien énorme, jamais je
n'ai été aussi transparente et fraîche.
Rome!... et je n'irai pas à Rome!... pourquoi?
parce que je ne le veux pas. Et si vous saviez ce que
cette résolution me coûte, vous auriez pitié de moi,
Tenez... j'en pleure.
Dimanche 24 septembre 1876. — Il commence à
faire froid et c'est avec une répugnance assez pronon-
cée que je me fis réveiller à sept heures; à huit heures,
je tâchais de gagner encore quelques instants de plus,
et à neuf heures j'étais au salon, ma toque de velours
noir en tête et mon amazone noire retroussée de. ma-
nière à montrer mes armes brodées en haut des bottes.
Les chasseurs étaient tous là: Kamenski, un Porthos;
Volkovitski, une furie d'Iphigénie en Tauride ; Pavelka,
un affreux avocat; Salko, un exécrable architecte;
Schwabé, le propriétaire de dix-sept chiens de chasse;
Lioubowitch, un Tchinovnik presque aussi énorme que
DE MARIE BASflKIRTSEFP\
325
Kamenski; un homme dont je ne sais pas le nom, mon
père, Michel et Paul.
Tout cela examinait les fusils, discutant sur les car-
touches, prenant le thé, et échangeant des plaisante-
ries aussi plates que vulgaires. J'excepte mon père et
nos deux jeunes gens.
Je pris place avec mon père et nos deux fusils;
quatre voitures nous suivaient de près.
Savez-vous comment se fait une battue au loup en
Russie ? Et d'abord, excusez si je commets des barba-
rismes cynégétiques : je n'en sais pas le premier mot.
Enfin, voici comment cela se fait :
Depuis une semaine déjà la chasse est annoncée à la
commune, au starosta ou bailli, afin de rassembler
une quantité suffisante d'hommes; mais, à cause d'une
foire à Poltava, il n'en arriva que cent vingt. Il y a
plus de deux cents hommes, et des filets furent tendus
sur une étendue de six à huit kilomètres. Le prince
Kotschoubey envoya ses filets, ne pouvant venir lui-
même au rendez-vous.
Je grelottais; mon père nous rangea tous, sans dis-
tinction, de chaque côté du chemin, nous compta et
nous partagea en deux sections : les armés, et les sans
armes.
Il se trouva parmi les paysans une vingtaine de
porte-fusils; aux autres on distribua des piques, c'est-
àdire de longs bâtons, avec une fleur de lis en fer à
l'extrémité, comme chez les anciens gaulois. Ces piques
sont pour tuer lâchement la béte prise dans le filet.
Les filets sont tendus de manière à ce que la bête
chassée par les cris de ces hommes vienne s'y prendre,
en passant premièrement devant les chasseurs qut
sont embusqués en avant.
Nous allons commencer. L'intendant polonar*» à
m. b.
326
JOURNAL
cheval, en calotte de toile cirée en forme de casque, et
sa pique à la main qui, tout à cheval qu'il soit, touche
la terre et se lève encore au-dessus de sa tête, galope,
va et vient et ne fait rien.
J'arme mon fusil, ajuste ma gibecière contenant un
mouchoir de poche et une paire de gants, tousse., et
je suis prête.
Me voilà donc seule au milieu de la forêt avec un
fusil tout chargé et armé dans les mains, de l'humi-
dité dans les pieds, et de la froidure partout. Mes
talons d'acier s'enfonçaient dans cette terre mouillée
de la pluie d'hier qui augmentait le froid et m'empê-
chait de marcher. Que pensez-vous que je fis à peine
seule? Oh! c'est bien simple, je regardai d'abord ce
qu'on voyait à travers les arbres : du ciel, un ciel gris
et froid; ensuite, je regardai autour de nui, je vis des
arbres hauts, mais déjà automnes, et apercevant le
manteau de mon père par terre, je m'étendis dessus et
• mépris à songer.... En cet instant je sens quelque
chose de tiède tout près de moi... je me retourne...
Ciel!.,, trois animaux 1 aussi doux que caressants. Le
grand chien noir et les deux oetits chiens noirs, Jouk I
et Jouk K
Enfin, je distinguai un coup de fusil: le signal...
Aussitôt les cris de nos paysans, très-loin encore. A
mesure qu'ils se rapprochaient, ma rêverie s'éloignait,
et quand ils furent assez près pour qu'on pût ressentir
l'émotion que causent toujours les cris de beaucoup de
gens hurlant tous ensemble même pour rire, je me
evai sur pied, sautai sur mon fusil et dressai l'oreille.
Les cris s'approchaient; j'entendais déjà les coups
«qu'on donnait aux branches avec les piques pour aug-
menter le tapage.
U me semblait à chaque instant entendre des craque-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
327
ments dans les broussailles., car les loups préfèrent les
endroits épais.
On criait là-bas de plus en plus, et quand parurent
les premiers hommes, mon cœur sautait par bonds sac-
cadés, je crois même que j'ai tremblé un instant; mais
les hommes ne chassaient rien devant eux, les filets se
trouvèrent vides ; après l'inspection, on n'y trouva
qu'un pauvre lièvre que le géajit Kamenski tua d' un
coup de pied, l'abominable brute !
On se complimenta sur la guigne générale et on
marcha assez gaiement vers la plaine où, sous une
meule de paille ou de foin, on se disposa à manger des
choses salées et à boire de l'eau-de-vie. Les paysans
furent régalés de moutons rôtis, de pâtés et d'eau-de-
vie. Ça semble grandiose et ce n'est que naturel en
Russie.
Ces braves animaux, non, hommes, examinaient
curieusement cette créature moitié femme moitié
homme, ou plutôt femme, qui portait un fusil, et leur
souriait à pleine bouche. Mon père leur parla de la loi
concernant les chevaux; je crus qu'il les haranguait
pour la Serbie.
Reposés, nous nous remîmes dans le bois sombre,
mais comme, au lieu de loups, on chassait les lièvres, il
fallait marcher, marcher, marcher, — suivre les vingt-
neuf chiens, suivis par le chasseur que le prince
Kotchoubey a envoyé hier.
Le soleil parut et je serais devenue gaie, si la fati-
gue n'avait pas remplacé l'humidité. Au bout de deux
heures de marche, nous n'avions pas vu la queue
d'un lièvre. Ça m'a impatientée et, trouvant notre voi-
ture, je revins avec mon père « alpaterno tetlo» . Je
me fis frotter de parfum, m'habillai, et descendis
retrouver les autres qui avaient apporté trois lièvres.
328
JOURNAL
J'étais adorablement jolie (toujours parlant relati-
vement autant que je puis être jolie), mais c'était
inutile, aucun de ces monstres ne ressemble à un
homme.
Avec Ibs paysans, je suis expansive et familière ;
avec mes égaux d'éducation, je suis assez agréable,
je crois, mais avec ces rustres! Pour éviter de leur
parler, j'ai joué et j'ai perdu une centaine de francs avec
le géant.
On joua de nouveau, et j'ai été dans la biblio-
thèque écrire une lettre à un marchand de chevaux
ùPétersbourg. Gomme de raison, le prince me suivit,
et, après m'avoir suppliée de lui donner ma main à
baiser, ce que je fis, et même sans trop de répugnance,
le petit m'ayant regardée, ayant soupiré, mè demanda
quel âge j'ai.
— Seize ans.
— Eh bien, quand vous aurez vingt-cinq ans, je
vous ferai la cour.
— Ah ! fort bien.
— Et alors vous me repousserez comme aujour-
d'hui.
Cette brillante journée a été terminée par un concert
sur l'escalier. Ma voix, c'est-à-dire la moitié de ma
voix, les a fait pâmer, mais je crois qu'ils n'y enten-
dent rien et admirent au hasard.
Lundi 23 septembre. — Mon père m'a conduite sur
la galerie voir une noce de paysans qui était venue
nous saluer. lis se sont mariés hier. L'homme porte
le costume habituel : des bottes noires jusqu'aux ge-
noux, un pantalon foncé et assez large et une swita,
espèce de paletot froncé à partir de la ceinture, en
drap marron naturel, tissé par les femmes de la cam-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
329
pagne; la chemise brodée dont on voit le plastron, et
un nœud de couleur à, la place de la boutonnière.
La femme est en jupe et en veste, pareilles de forme
à celle de l'homme, mais d'une étoffe plus douce en
couleur. Et sa tête, au lieu d'être coiffée avec des fleurs
et des rubans comme celle des filles, est entortillée
dans un mouchoir de soie qui cache tous les cheveux
et même tout le front, sans couvrir les oreilles ni le
cou.
Ils entrèrent au salon, suivis des garçons d'honneur,
des filles d'honneur et de ceux qui ont négocié le
mariage.
Le mari et la femme s'agenouillèrent à trois reprises
devant mon père.
Mercredi 27 septembre. — Je parle avec mon père
en riant, ce qui me permet de tout dire. Il a été blessé
de ma dernière phrase avant-hier.
Il se plaint, il dit qu'il a mené une vie folle, qu'il
B'est amusé; mais qu'il lui manque quelque chose,
qu'il n'est pas heureux...
— De qui es-tu donc amoureux? demandai-je en
riant de son soupir.
— Veux-tu le savoir?
Et ici, il rougit si fort, qu'il mit ses bras autour de
sa tête pour ombrager la figure.
— Je veux, dis !
— De maman.
Et comme sa voix tremblait, je m'émus au point dé-
dater de rire pour cacher cette émotion.
— Je savais bien que tu ne me comprendrais pasl
s'écria-t-il.
— Pardon, mais cette passion matrimonialement
romanesque te ressemble si peu... .
m. ». 28.
330
JOURNAL
— Parce que tu ne me connais pas! Mais je te le
jure, je te jure que c'est vrai. Devant cette image de
ma grand'mère, devant cette croix, la bénédiction de
mon père, et il se signa devant l'image et la croix sus-
pendue au-dessus du lit.
— Peut-être est-ce, reprit-il, parce que je me l'ima-
gine toujours jeune comme alors, parce que je vis
de l'imagination du passé. Lorsqu'on nous a se'parés,
j'ai été comme fou, je suis allé à pied en pèlerin
prier la Vierge d'Ahtirna, mais on dit que cette Vierge
porte malheur et c'est vrai, car cela s'est embrouillé
davantage après. Et puis, dois-je le dire, tu riras...
Quand vous demeuriez à Kharkofï, j'y allais seul en
cachette, je prenais un fiacre et je guettais votre ap-
partement, je restais là une journée pour la voir
passer, et puis je m'en retournais sans être vu.
— Si c'était vrai, ce serait très-touchant, dis-je.
— Et, dis-moi... puisque nous en sommes à parler
de maman .. Est-ce que... est-ce qu'elle a de l'aversion
pour moi?
— De l'aversion! eh! pourquoi donc? Non, pas du
tout.
— C'est que... quelquefois... on a comme cela...
des antipathies insurmontables.
— Mais non, mais non.
Enfin nous en avons parlé longuement.
J'en ai parlé comme d'une sainte qu'elle est tou-
jours, depuis l'époque où je me souviens d'avoir com-
pris.
Il était tard, j'allai dormir. — Chez moi, j'aurais
soupe, écrit, lu.
Ce matin à huit heures, nous allions partir pour Pol-
tava, quand arriva Mme Hélène K..., la mère de Pachaf
une aimable bossue, un peu affectée.
DE MARIE BASÏÏKIRTSEFF.
331
Nous prîmes le thé ensemble et nous partîmes après.
Mon père est appelé là-bas pour présider.
• *
Il fait froid, il pleut de temps en temps. Je nie suis
promenée et puis on s'est rendu chez le photographe:
j ai posé en paysanne, debout, assise et couchée, en-
dormie.
Nous avons rencontré GL...
— Vous avez vu ma fille? demanda mon père.
— Oui, monsieur, j'ai vu ce...
— On n'en fait pas de meilleure, n'est-ce pas? et il
n'y en a pas de meilleure et il n'y en a pas eu.
— Pardon, monsieur, il y en a eu du temps où exis-
tait l'Olympe.
— Ah! monsieur G vous êtes un faiseur de
compliments, je le vois.
Le monsieur est assez laid, assez brun, assez con-
venable, assez du monde, assez aventurier, assez joueur
et assez honnête homme. A Poltava, il est considéré
comme le plus instruit et le plus comme il faut.
Le premier froid m'a forcée à mettre ma fourrure
de cet hiver. Enfermée qu'elle était, elle a gardé
l'odeur qu'elle avait à Rome, et cette odeur, cette four-
rure ! . . .
Avez-vous remarqué que pour être transporté à un
endroit quelconque, il ne faut qu'un parfum, un air,
une couleur?... Passer l'hiver à Paris?... Ohl non!...
Jeudi 28 septembre. — Je pleure d'ennui, je veux
partir, je suis malheureuse ici, je perds mon temps-*
ma vie, je suis misérable, je moisis, je souffre, je suis
agacée. Oh! c'est bien le mot!
S32
JOURNAL
Cette vie m'horripile. Dieu ! Seigneur Jésus ! tirez-
moi de là.
Vendredi 29 septembre. — J'étais si désespérée hier,
il me semblait que j'étais pour toujours énehaînée
en Russie ; cela m'exaspérait, j'étais prête à grimper
au mur et j'ai pleuré amèrement.
La mère de Pacha me gêne. Pourquoi? Parce qu'elle
a dit plusieurs choses par lesquelles je vois en quels
termes exaltés son fils lui a parlé de moi. Et enfin,
comme j'insistais pour qu'elle le fit venir, elle me
dit, moitié riant, moitié sérieusement :
— Non, non, il faut qu'il reste là-bas. Tu t'ennuies
ici et, n'ayant rien à faire, tu le tourmentes; il m'est
revenu tout écrasé et étourdi.
Ce à quoi je répondis avec beaucoup de candeur :
— Je ne pense pas que Pacha soit homme à s'of-
fenser de quelques plaisanteries amicales. Si je plai-
sante et le taquine un peu, c'est qu'il est mon proche
parent, presque mon frère.
Elle m'examina longtemps et dit :
. — Savez-vous ce qui est le comble de la folie ?
— Non.
— C'est de devenir amoureux de Moussia.
Rattachant instinctivement cette phrase à d'autres et
à d'autres encore, je rougis jusqu'aux oreilles.
Dimanche 1eT octobre. — Nous avons été chez le
prince Serge Kotchoubey.
Mon père s'était fait beau, si beau qu'il avait même
des gants un peu trop clairs.
J'étais en blanc comme aux courses de Naples ; seu-
lement j'avais un chapeau tout en plumes noires, de
cette forme du classique comme il faut, russe, que
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
333
je n'aime pas, mais qui est apprc priée à la circon-
stance.
La campagne du prince est à huit kilomètres de Ga-
vronzi, cette fameuse Dikanka chantée par Pouschkine
en même temps que les amours de Mazeppa et de Marie
Kolchoubey.
La propriété a surtout été embellie par le prince
Victor Pavlovitch Kotchoubey, grand chancelier de
l'Empire, remarquable homme d'Etat, le père du prince
actuel.
Dikanka peut rivaliser, comme beauté de jardin, de
parc, de bâtiments, avec les villas Borghèse et Doria à
Rome. Sauf les débris antiques inimitables et irrempla-
çables, Dikanka est peut-être plus riche, presque une
petite ville. Je ne compte pas les cabanes de paysans,
je ne parle que de la maison et des dépendances. Je
suis émerveillée de trouver cette résidence en pleine
Petite Russie. Et quel dommage! on en ignore même
l'existence. Il y a plusieurs cours, des écuries, des
fabriques, des machines, des ateliers... Le prince a la
manie de bâtir, de fabriquer, d'orner. Mais, la porte
de la maison ouverte, toute ressemblance italienne
disparaît. L'antichambre est mesquine par rapport au
reste, et on ne voit qu'une belle maison de grand sei-
gneur, mais de cette splendeur, de cette majesté, de
cet art divin, qui vous ravissent l'âme dans les palais
italiens... point.
Le prince est un homme de cinquante à cinquante-
cinq ans, veuf depuis deux années, je crois. Le type
du grand seigneur russe, un de ces hommes de l'an-
cien temps qu'on commence à regarder comme des
animaux d'une autre espèce que la nôtre.
Ses manières et sa conversation me rendirent un peu
confuse au commencement, abrutie comme je le suis ;
JOURNAL
mais au bout de cinq minutes j'étais très heu-
reuse.
Il me conduisit, à son bras, devant les principaux
tableaux et par tous les salons. La salle à manger est
superbe. On me donna la place d'honneur à droite, à
gauche le prince et mon père. Plus loin, plusieurs
personnes qui ne furent pas présentées et qui vinrent
humblement prendre leurs places : — les tenanciers
du moyen âge.
Tout allait à ravir, quand il m'arrive un malaise, la
tête me tourne; je me levai de table, et d'ailleurs on
avait fini.
Entrée au salon mauresque, je m'assis et je me suis
presque trouvée ma). On me montra les tableaux, les
statuettes, le portrait du prince Basile et sa chemise
tachée de sang, suspendue dans une armoire à laquelle
le portrait sert de battant. On me mena voir
les chevaux; mais je ne voyais rien et nous dûmes
partir.
Samedi 44 octobre. — J'ai reçu des robes de Paris;
je me suis habillée et je suis sortie avec Paul.
Poltava est une ville plus intéressante qu'on ne le
pense. Il y a d'abord de remarquable la petite église de
Pierre le Grand. Elle est en bois et on a fait pour la
conserver un é!lii en briques; entre cet étui et les murs
de l'église, un homme peut passer librement.
Tout à côté de l'église se trouve la colonne dressée
à l'endroit même où, après avoir gagné la bataille du
juin 1709, l'empereur a daigné se reposer assis sur
une pierre. La colonne est en bronze.
J'entrai dans la vieille église de bois, je me mis à
genoux et j'ai touché trois fois le plancher de mon
front. On dit qu'en faisant ainsi dans ute église où l'on
DE MkRIE BASHK1RTSEFF.
335
se trouve pour la première fois, la chose pour laquelle
on prie se réalisera.
En poursuivant mes visites aux curiosités, je suis
allée voir le grand couvent de Poltava .
Il se trouve au sommet de la seconde colline. Poltava
est située sur deux collines.
Il n'y a là de remarquable que l'iconostase en bois
miraculeusement sculpté.
C'est là qu'est enterré mon aïeul, le père de grand-
papa Babanine; j'ai salué sa tombe.
Mardi i 7 octobre. — Nous jouions au croquet.
— Pacha, que feriez-vous à la personne qui m'au-
rait offensée, cruellement offensée?
— Je la .tuerais, répondit-il simplement.
— Vous avez sur la langue de fort belles paroles I!!
mais vous riez, Pacha.
— Et vous ?
On m'appelle le diable, l'ouragan, le démon, la
tempête. . . Je suis tout cela depuis hier.
Je ne deviens unpeu tranquille que pour émettre des
opinions plus diverses les unes que les autres sur
l'amour.
Mon cousin a des pensées idéalement vastes et Dante
aurait pu lui emprunter son divin amour pour la
Béatrix.
— Je serai sans doute amoureux, dit-il, mais je ne
me marierai pas.
— Comment, homme vert, mais on rosse les gens
pour de pareilles paroles !
— Parce que. . . continua-t-il, je voudrais que mon
amour durât toujours, au moins dans l'imagination,
conservant sa pureté divine et sa violence. . . Le ma-
riage éteint l'amour, justement parce qu'il le donne.
336
JOURNAL
— Oh ! oh I fis-je.
— Très bien, dit sa mère, pendant que l'orateur
farouche rougissait et s'anéantissait, confus de ses
propres paroles.
Et au milieu de tout cela, je me regardais dans la
glace et me coupais les cheveux, devenus trop longs,
sur le front.
— Tenez, dis-je à l'homme vert, en lui jetant une
petite touffe de fils d'or roussis, je vous les donne pour
souvenir.
Non seulement il les prit, mais sa voix, son regard
tremblèrent; et comme je les lui voulus reprendre, il
me regarda si drôlement, comme un enfant s'étant
emparé d'un joujou qui lui semble un trésor.
Je donnai h mon cousin à lire Corinne; après quoi,
il partit.
Corinne et lord Melvil traversent à pied le pont
Saint-Ange. . . « C'est en passant sur ce pont, dit lord
Melvil, qu'en retournant du Capitole j'ai pour la pre-
mière fois longtemps pensé à vous. » Je ne sais vrai-
ment ce qu'il y a dans cette phrase... maïs elle m'a
fait littéralement pâmer hier soir. . . D'ailleurs, c'est
ainsi chaque fois que je la retrouve en ouvrant ce livre.
— Nem'a-t-on pas dit quelque chose de semblable?
11 y a dans ces quelques mots tout simples quelque
chose de magique, peut-être est-ce leur simplicité ? ou
bien l'association?...
Vendredi 20 octobre. — A huit heures du matin,
par un temps gris et la terre noire légèrement poudrée
de neige comme la figure de Mme B ; nous sommes
déjà en chasse. Michel a amené sa meute de lévriers.
A peine aux champs, je me mis à cheval sans me
débarrasser de la pelisse que j'attachai avec une cour-
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
337
roie autour de ma taille; on me donne trois chiens en
laisse.
La gelée, la neige, les chevaux et les têtes fines de
lévriers me remplissaient de joie, je triomphais.
Pacha, à cheval comme moi, était très aimable, cf
q^uilui va très mal et me déconcerte... Pourtant non,
ses changements d'humeur ne sont pas à dédaigner.
— Pacha, il y a une personne qui me gêne horri-
blement (rassurez-vous, ce n'est pas ma tante T...) et
cette personne je voudrais d'une manière polie l'exter-
miner.
— Bien ; disposez de moi.
— Vraiment?
— Essayez.
— Parole d'honneur? Et vous ne direz rien?
— Parole d'honneur, rien à personne
A cause de ces quelques mots, il existe à présent
entre moi et l'homme vert une sorte de lien.
Nous avons à nous parler bas, en anglais, quand sa
mère n'est pas là.
Pacha voulut continuer à faire l'aimable, je lui ai
donné mes deux mains à baiser, une poésie de Victor
Hugo à lire, je le traite en frère, comme il est.
Lundi 23 octobre. — Hier, nous nous fourrâmes
dans un coupé à six chevaux et nous partîmes pour
Poltava.
Le voyage fut gai. Les pleurs à l'heure de quitter
le toit paternel provoquèrent un épanchement géné-
ral, et Pacha s'écria qu'il était amoureux fou.
— Je jure que c'est vrai, s'écria-t-il; mais je ne dirai
pas de qui.
— Si vous n'êtes pas amoureux de moi, m'écriai-je,
je vous maudisl
338
JOURNAL
J'avais froid aux pieds, il ôta sa pelisse et m'en cou*
vrit les pieds.
— Pacha, jurez-moi de dire la vérité.
— Je vous le jure.
— De qui êtes vous amoureux ?
— Pourquoi?
— Cela m'intéresse, nous sommes parents, je suis
curieuse et puis... et puis... ça m'amuse.
— Vous voyez, cela vous amuse!
— Sans doute, mais ne prenez pas ie mot dans un
sens mauvais, je m'intéresse à vous, vous êtes un brave
garçon .
— Vous voyez bien que vous riez, vous vous mo-
querez de moi après.
— Voici ma main, et ma parole que je ne ris pas.
Mais ma figure riait .
— De qui êtes- vous amoureux ?
— De vous.
— Bien vrai ?
— Parole d'honneur ! Je ne parle jamais comme
dans les romans, et faut-il donc tomber à genoux et dé-
biter un tas de bêtises ?
— Oh! mon cher, vous parodiez quelqu'un que je
connais.
— Gomme il vous plaira, Moussia, mais je dis la vérité.
— Mais, c'est une folie I
— Eh ! sans doute, c'est ce qui me plaît ! C'est un
amour sans espoir, c'est ce qu'il me fallait. J'avais
besoin de souffrir, de me tourmenter, et puis, quand
la personne sera partie, j'aurai à quoi songer, quoi
regretter. Je me martyriserai, ce sera mon bonheur.'
— Homme vert I
— Homme vert? homme vert?
— Mais nous sommes frère et sœur.
TE MARIE BASHKIRTSEFF.
339
— Non, cousins.
— C'est la même chose.
— Oh ! non.
Alors, je me mis à taquiner mon amoureux. —
Toujours celui que je ne cherche pas !
Je partis avec Paul, renvoyant Pacha à Gavronzi.
A la gare nous vîmes le comte M.... et ce fut lui qui
me rendit les quelques petits services, là, et en wagon.
On me réveilla à la troisième station et j'ai passé
devant le comte tout endormi pour l'entendre me dire:
— Je ne me suis pas endormi exprès pour vous
voir passer.
On m'attendait à Tcherniakovka ; mais je me cou-
chai de suite brisée, oh! brisée!
Etienne et Alexandre avec leurs femmes et les en-
fants me vinrent trouver dans mon lit.
Je veux retourner auprès des miens! Déjà ici, je me
sens mieux. Là. je serai tranquille.
J'a\ vu ma nourrice Marthe.
Mardi 24 octobre. — Je n'ai pas eu d'enfance, mais
la maison où j'ai vécu toute petite m'est sympathique,
sinon chère. Je connais tout le monde et toutes
choses. Les serviteurs de pères en fils, vieillis à notre
service, s'étonnent de me voir si grande et je jouirais
de quelque doux souvenir si mon esprit n'était empoi-
sonné par les préoccupations présentes.
On m'appelait Mouche, Mouka,et comme je ne pou-
vais aspirer l'A/ à la russe, je disais, comme les Fran-
çais, Moucha, ce qui veut dire: martyrisation. Une
lugubre coïncidence.
J'ai rêvé d'A.... pour la première fois depuis Nice.
Bominica et sa fille arrivèrent le soir à la suite de
mon billet de ce matin. On resta longtemps dans la
340
JOURNAL
salle à manger qui communique avec la salle par un
arc sans draperie.
Ma robe Agrippine a un grand succès. J'ai chanté en
marchant pour dominer cette peur qui me gagne tou-
jours lorsque je chante.
Pourquoi écrire? Qu'ai-je à raconter ? Je dois ennuyer
les gens à périr... Patience !
Sixte-Quint n'était qu'un gardeur de pourceaux, et
Sixte-Quint devint pape!
Reprenons.
Avec Lola, il m'arriva comme un courant d'air de
Rome... Il me semblait que nous revenions de l'Opéra
ou du Pincio.
L'immense bibliothèque de grand-papa offre un im-
mense choix d'ouvrages curieux et rares. J'en ai choisi
quelques-uns pour lire avec Lola.
Jeudi 26 octobre. — Béni soit le chemin de fer !
Nous sommes à Kharkoff, chez le fameux aubergiste
Andrieux, — partis sur les chevaux âgés de trente
ans, les chevaux de grand-papa. Et le départ a été un vé-
ritable feu d'artifice de gaieté simple et honnête. On
respire autrement avec des gens qui ne vous veulent
que du bien.
Ma colère est passée et, de nouveau, je rêve à Pie-
tro. Au théâtre, je n'écoutais pas la pièce et je rêvais,
mais je suis dans l'âge où l'on rêve à quoi que ce soit,
pourvu qu'on rêve.
Dois-je aller à Rome, ou travailler à Paris?
C'est crevant, la Russie telle que les circonstances
me la font. Mon père m'appelle télégraphiquement.
Samedi 27 octobre. — En revenant de Tcherniakow
dans notre vieux nid, je trouvai une lettre de papa.
DE MARIE BAS11KIRTSEFF.
341
Et pendant toute la soirée, Alexandre et sa femme
n'ont fait que me conseiller d'emmener mon père à
Rom?.
— Tu le peux, dit Nadine, fais-le, ce sera un vrai
bonheur.
Je répondis par monosyllabes, car je me suis fait
une espèce de promesse de ne parler de cela à per-
sonne.
Chez moi, j'ai décroché une à une toutes les images
couvertes d'or et d'argent. Je les placerai dans mon
oratoire, là-bas.
Dimanche 29 (4 7) octobre. — J'ai décroché les
tableaux comme j'ai décroché les images. Il y a un
Véronèse, dit-on, un Dolci; mais je le saurai à Nice.
Une fois en train, j'aurais voulu tout emporter. L'oncle
Alexandre semblait mécontent, mais le premier pas
me coûta seul; une fois partie j'étais à mon aise.
Nadine est la protectrice des écoles voisines. Elle a
entrepris avec une énergie admirable l'œuvre de la ci-
vilisation de nos paysans.
. Ce matin je suis sortie avec Nadine voir son école, et
ensuite je me suis fatiguée à démêler les vieilles bardes
et à les donner à droite et à gauche. Il arriva une
foule de femmes qui avaient chacune servi ou été près
de la maison; il fallut donner.
Il est probable que je ne reverrai plus Tchernia-
koff. Longtemps j'ai erré de chambre en chambre et
cela m'a été vraiment bien doux. On se moque des
gens qui trouvent des souvenirs, des douceurs, dans
les meubles et les tableaux, qui leur disent : Bonjour,
adieu; qui voient comme des amis dans ces morceaux
de bois et d'étoffe, qui, à force de vous servir et d'être
M. B.
3î2
JOURNAL
sous vos yeux, prennent une parcelle de votre vie et
semblent une partie de votre existence.
Moquez-vous! Les sentiments les plus subtils sont les
plus facilement ridiculisés. Et où la moquerie règne,
la suprême finesse du sentiment disparaît.
Mercredi 1er novembre. — Aussitôt Paul sorti, je me
suis trouvée seule avec cet être honnête et admirable
qui se nomme Pacha.
— Alors, je vous plais toujours?
— Ah! Moussia, comment voulez- vous qu'on vous
en parle l
— Mais simplement. Pourquoi ces réticences? Pour-
quoi ne pas être simple et franc? Je ne me moquerai pas;
si je ris, ce sont les nerfs et rien d'autre. Alors je ne
vous plais plus?...
— Pourquoi?
— Ahl mais, pour, pour... je ne sais plus.
— On ne peut pas se rendre compte de cela.
— Si je ne vous plais pas, vous pouvez le dire, vous
êtes assez franc pour cela, et moi, assez indifférente...
Voyons , est-ce le nez? ou les yeux?
— On voit que vous n'avez jamais aimé.
— - Pourquoi?
— Parce que du moment où Ton analyse les traits,
où le nez prime les yeux, ou les yeux la bouche...
cela veut dire qu'on n'aime pas.
~ C'est tout à fait vrai; qui vous l'a dit?
— Personne.
— Ulysse?
— Non... reprit-il; on ne sait pas ce qui plaît., .je voua
dirai franchement... c'est votre air, vos manières, votre
caractère surtout.
— Il est bon?
DE MARIE BÀSBKIRTSEFF.
343
— Oui, à moins que vous nejoùiez la comédie, ce qu'il
est impossible de faire toujours.
— Encore vrai... Et ma figure?
• Il y a des beautés... ce qu'on nomme classiques.
— Oui, nous le savons. Après?
— Après? Il y a des femmes qu'on voit passer, qu'on
dit jolies, et on n'y pense plus après... Mais il y a des
figures qui... sont jolies et charmantes... et qui laissent
une longue impression, un sentiment agréable... char-
mant.
— Parfait... et puis?
— Comme vous questionnez !
— Je profite de l'occasion pour savoir un peu ce
qu'on pense de moi; je ne rencontrerai pas de sitôt un
autre que je pourrai questionner ainsi, sans me com-
promettre. Et comment cela vous a-t-il pris? C'est
venu tout à coup, ou peu à peu?
— Peu à peu.
— Hum, hum!
— C'est mieux, c'est plus solide. Ce qu'on aime en
un jour, on cesse de l'aimer en un jour, tandis que...
— Rimez donc... ça dure toujours !
— Oui, toujours.
La conversation dura longtemps encore, et je me
mis à éprouver un respect considérable pour cet
homme dont l'amour est respectueux comme une reli-
gion et qui ne l'a jamais souillé ni d'une parole ni
d'un regard... profane.
— Aimez-vous à parler d'amour? demandai-je tout
d'un coup.
— Non ; en parler avec indifférence, c'est une profa*
nation.
— Cependant ça amuse.
— Amuse ! se récria t-i?
344
JOURNAL
— Ahî Pacha, la vie est une grande misère... Ai-je
jamais été amoureuse?
— Jamais, répondit-il.
— Pourquoi le pensez-vous ?
— A cause de votre caractère, vous ne pouvez
aimer que par caprice... Aujourd'hui un homme,
demain une robe, après-demain un chat.
— Je suis enchantée lorsqu'on pense cela de moi. Et
vous, mon cherfrère, avez-vous jamais été amoureux?
— Je vous l'ai dit. Mais oui, je vous l'ai dit, vous le
savez.
— Non, non, ce n'est pas de cela ijue je parle, dis-je
vivement, mais avant?
— Jamais.
— C'est drôle. Par moments je ci ois me tromper et
vous avoir pris pour plus que vous n'êtes...
On parla de choses indifférentes et je montai chez
moi. Voilà un homme, non, ne le pensons pas excellent,
la désillusion serait trop désagréable. Il m'a avoué
tantôt qu'il se ferait soldat.
— Pour gagner de la gloire, je vous le dis franche-
ment.
Eh bien, cette phrase partie du fond du cœur, moitié
timide moitié hardie, et vraie comme la vérité, m'a
fait un énorme plaisir. Je me flatte peut-être; mais il
me semble que l'ambition lui était inconnue. Je crois
me rappeler l'effet étrange que produisirent mes pre-
mières phrases d'ambition, et un jour que je parlais
dans ce sens tout en peignant, l'homme vert se leva
subitement et se mita arpenter la chambre en mur-
murant :
— Il faut faire quelque chose, il faut faire quelque
chose I
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
345
Jeudi 2 novembre. — Mon père me « chicane » sur
tout. Cent fois j'ai envie de tout envoyer au diable et
cent fois je me retiens, ce qui me cause une peine
indicible.
Il fallut un « tas d'histoires » pour l'amener àPoltava
ce soir. A l'assemblée de la noblesse, un piano quatuo-
riste donne un concert. Je voulusy aller pour me faire
voir, et ce sont des obstacles sans fin.
Ce n'est pas assez de ne m'avoir pas procuré le
moindre plaisir, d'avoir chassé ceux qui pouvaient
m'être des égaux, d'avoir fait la sourde oreille à toutes
mes insinuations et même à mes demandes concernant
un fichu spectacle d'amateurs. Ce n'est pas assez! Voilà
qu'au bout de trois mois de câlineries, de gentillesses, de
frais d'esprit, d'amabilité, j'obtiens... une forte oppo-
sition à ce que j'aille à ce misérable concert. Ce n'est
pas tout, et de ceci je vins à bout, mais alors il fallut
faire une histoire sur le choix de la toilette. Il fallut
m'imposer une robe de laine, un costume de prome-
nade. Que c'est petit, tout cela, que c'est indigne d'êtres
intelligents!
Je n'avais pas absolument besoin de mon père.
J'avais Nadine et l'oncle Alexandre, Paul et Pacha,
mais je l'emmenai par caprice et à mon grand déplaisir.
Mon père me trouva trop belle et ce fut une autre
histoire, il eut peur que je parusse trop différente des
dames de Poltava, et il me supplia cette fois de me
mettre autrement, lui qui m'avait priée de m'habiller
ainsi à Kharkoff. Il en résulta une paire de mitaines
mises en pièces, des yeux furibonds, une humeur de
l'autre monde et... aucune modification dans ma mise.
Nous arrivâmes à la moitié du concert, j'entrai au bras
de mon père, la tête haute et de l'air d'une femme sûre
d'être admirée... Nadine, Paul et Pacha suivaient. Je
346
JOURNAL
passai devant Mmt Abaza sans la saluer, et nous noua
plaçâmes au premier rang à côté d'elle.
J'ai été chez Mlle Dietrich qui, devenue Mme Abaza,
ne m'a pas rendu ma visite. Je me tins avec une as-
surance insolente et ne la saluai pas, malgré tous sef
regards. Nous fûmes de suite entourées par tout I<»
monde. Tous ces nigauds du Club, qui est dans la
même maison, vinrent dans la salle « pour voir ».
Le concert finit vite et nous partîmes accompagnés
des cavaliers d'ici.
— As-tu salué Mme Abaza? demanda à plusieurs
reprises mon père.
— Non. .
Et, sur ce, je fis une tirade où je conseillai de moins
mépriser les autres et de se regarder avant soi-même. Je
le piquai au vif, en sorte qu'il retourna au club et re-
vint me dire qu'Abaza en appelait à tous les domes-
tiques de l'hôtel, et assurait m'avoir rendu visite le
lendemain même avec sa nièce.
Du reste, mon père était radieux ; on l'avait comblé
de compliments sur mon compte.
Samedi 4 novembre [23 octobre). — Je devais prévoir
que mon père saisirait toutes les occasions grandes
ou petites pour se venger de sa femme. Je me le
disais vaguement; mais je crus en la bonté de Dieu.
Maman n'est pas fautive, on ne peut pas vivre avec un
pareil homme. 11 s'est tout à coup révélé. Je puis ju-
ger à présent.
Ii neige depuis ce matin, la terre est blanche et les
arbres sont couverts de givre, ce qui produit des teintes
délicieusement vagues vers le soir. On voudrait s'en-
foncer dans ce brouillard grisâtre de la forêt, cela
semble un autre monde.
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
347
Mais le doux balancement de la voiture, le parfum
Jélicieux de la première neige, le vague, le soir, toutes
fes puissances calmantes, ne diminuèrent en rien mes
soubresauts d'indignation au souvenir d'A..., souvenir
qui me traque comme une bête fauve et qui ne me
donne pas un instant de tranquillité.
A la campagne, à peine fûmes-nous au salon que
mon père commença à lancer ses coups d'épingle et
enfin, voyant que je me taisais, il s'écria :
— Ta mère me dit que je finirai mes jours chez elle
à la campagne! Jamais!
Répondre, c'eût été partir à l'instant même. — Encore
ce sacrifice, pensai-je, et au moins j'aurai tout fait, je
ne m'accuserai pas. Je demeurai assise et je ne dis
pas un mot; seulement je me souviendrai longtemps de
cette minute, tout mon sang s'est arrêté, et mon cœur
cessa de battre un instant pour palpiter ensuite comme
un oiseau dans l'agonie.
Je me mis à table, toujours muette et d'un air déli-
béré. Mon père comprit son erreur et se mit à tout
trouver mauvais, à gronder les domestiques avec affec-
tation pour avoir ensuite pour excuse un état d'irrita-
tion.
Tout à coup il s'assit sur le bord de mon fauteuil et
m'entoura de ses bras. Je me dégageai aussitôt.
— Ohl non, dis-je d'une voix ferme et qui n'avait
cette fois aucun accent pleurard. Je ne veux pas rester
près de toi.
— Mais si, mais si !
Et il tâchait de tourner à la plaisanterie.
— Mais c'est moi qui devrais me fâcher, ajouta-t-il,
— Aussi je ne me fâche point...
Mardi 7 novembre. — J'ai cassé mon miroir! Morl
348
JOURNAL
ou grand malheur. Cette superstition me glace et
quand on regarde par la fenêtre on est encore plus
glacé. Tout est blanc sous un ciel gris perle. Il y a
longtemps que je n'ai vu un pareil tableau.
Paul, avec cette avidité naturelle de la jeunesse, de
montrer aux nouveaux du nouveau, fit atteler un petit
traîneau et m'emmena promener tout triomphant. Ce
traîneau est bien impertinent de s'appeler ainsi, c'est
tout bonnement quelques misérables bûches clouées
ensemble, remplies de foin et recouvertes d'un tapis.
Le cheval, étant très près, nous lançait la neige au
visage, dans les manches, dans mes pantoufles, dans
les yeux. Celte poussière glacée recouvrait les triples
dentelles sur ma tête et s'amassant dans les plis,
gelait.
— Vous m'avez dit de venir à l'étranger en même
temps que vous, dit tout à coup l'homme vert.
— Oui, et pas par caprice ; vous me feriez une grâce
en venant et vous ne voulez pasl Vous ne faites rien
pour moi, pour qui ferez-vous donc?
— Eh! vous savez bien pourquoi je ne peux pas
yenir.
— Non.
— Mais vous le savez... c'est parce qu'en partant
avec vous je continuerais de vous voir et que cela me
fait un mal affreux !
— Et pourquoi ?
— Parce que... je vous aime.
— Mais en venant, vous me rendriez un tel service 1
— Moi, vous être utile!
— Oui.
— Non, je ne peux pas venir... je vous regarderai
de loin... Et si vous saviez, reprit-il d'une voix douce
etnavrante, si vous saviezce que je souffre quelquefois..*
DE MARIE BASHKIRTSEFF,
349
Il i^at avoir ma force morale pour paraître toujours le
même et calme. Ne vous voyant plus...
— Vous m'oublierez.
— Jamais.
— Mais alors ?
Mon accent avait perdu toute teinte de raillerie,
j'étais touchée.
— Je ne sais pas, dit-il; seulement cet état de choses
me fait trop mal.
— Pauvre!...
Je me repris aussitôt, cette pitié est une insulte.
Pourquoi est- ce si délicieux d'entendre les confes-
sions des souffrances qu'on cause? Plus on est malheu-
reux d'amour pour vous, plus vous êtes heureuse.
— Venez avec nous, mon père ne veut pas emmener
Paul, venez.
— Je...
— Vous ne pouvez pas — nous le savons. Je ne vous
en prie plus. Assez I
Je pris un air d'inquisition ou comme une personne
qui s'apprête à bien s'amuser d'une méchanceté.
— Alors j'ai l'honneur d'être votre première passion?
c'est admirable! Vous êtes un menteur.
— Parce que ma voix ne change pas de ton, et
parce que je pleure pas ! J'ai une volonté de fer, voilà
tout.
— Et moi qui voulais vous donner... quelque chose.
— Quoi ?
— Ça.
Et je lui montrais une petite image de la Vierge sus-
pendue h mon cou par un ruban blanc :
— Donnez-la-moi.
— Vous ne la méritez pas.
— Eh ! Moussia, fît-il en soupirant, je vous assure
M. B. 30
350
JOURNAL
que je la mérite. Ce que je sens, c'est un attachement
de chien, un dévouement sans bornes...
— Approchez, jeune homme, et je vous donnerai ma
bénédiction.
— Votre bénédiction?
— Ma vraie. Si je vous fais parler ainsi c'est pour
savoir un peu ce que sentent ceux qui aiment, car sup-
posez que je me mette à aimer un jour... il faudra
bien que j'en reconnaisse les symptômes.
— Donnez-moi cette image, dit l'homme vert qui ne
la quittait pas des yeux.
Il s'agenouilla sur la chaise, dont le dossier me ser-
vait d'appuie-bras, et voulut prendre l'image, mais je
l'arrêtai.
« — Non, non, au cou.
Et je la lui passai au cou toute chaude encore de moi.
— Oh! fît-il, pour cela, merci, bien merci 1
Et il me baisa la main tout seul, pour la première
fois.
Mercredi 8 novembre. — Il y a un archine de
neige par terre, mais le temps est clair et beau. On
alla de nouveau se promener dans un traîneau plus
grand et aussi mal organisé, car la neige n'est pas
encore assez ferme pour supporter les lourds traîneaux
à fers.
Paul conduisait, et profitant des moments où Pacha
était le plus mal assis, il lançait les chevaux à fond de
irain, nous éclaboussant de neige et faisant crier
l'homme vert et rire ma vénérée personne. Il nous
mena par de tels chemins et dans de tels amas de
neige que l'on ne fît que demander grâce et rire. La
promenade en traîneau, quelque sérieux qu'on soit
semble toujours un jeu d'enfant.
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
351
Paul était à ma droite et Pacha à ma gauche : je lui
fis passer les bras derrière moi, de façon à ce que ce
bras, son corps et celui de Paul me fissent comme un
fauteuil bien commode.
Le froid m'épouvantait moins; je n'avais que ma
pelisse et une toque de loutre, cela rendait mes mou-
vements plus libres et mes paroles aussi.
Le soir, je me mis au piano, je jouai la lecture de
la lettre de Vénus, un adorable morceau qui se trouve
dans la Belle Hélène.
Mais la Belle Hélène est une composition ravissante.
Offenbach commençait et ne s'était pas encore enca-
naillé à force de faire des opérettes à deux sous.
Je jouai fort longtemps... je ne sais plus quoi,
quelque chose de lent et de passionné, de tendre et
d'adorable comme les romances sans paroles de Men-
delssohn, bien comprises, peuvent seules être.
Je pris quatre tasses de thé en parlant de musique.
— Elle a une grande influence sur moi, dit l'homme
vert, je me sens tout étrange, elJe me produit un
effet... sentimental... et en l'écoutant on dit ce qu'on
n'oserait j aurais dire autrement.
— C'est une traîtresse, Pacha; méfiez-vous de la mu-
sique, elle fait faire bien des choses qu'on ne ferait
pas, la tête reposée. Elle vous empoigne, vous entor-
tille, vous entraîne... et puis, c'est terrible.
Je parlai de Rome et du somnambule Alexis.
Pacha écoutait et soupirait dans son coin; et quand
il s'approcha de la lumière l'expression de sa figure
me dit plus que toutes les paroles du monde ce que le
pauvre garçon souffrait.
(Remarquez cette vanité féroce, cette avidité de
constater des ravages dont on est la cause. Je suis une
vulgaire coquette ou bien.., non, — femme, voilà tout.)
352
JOURNAL
— Nous sommes mélancolique ce soir? dis-je dou-
cement.
— Oui, fit-il avec effort, vous avez joué et... je ne
sais, j'ai la fièvre, je crois.
— Allez dormir, mon ami, je vais monter. Seulement
aidez-moi à porter mes livres.
Jeudi 9 novembre. — Mon séjour ici m'aura du
moins servi à connaître la littérature splendide de
mon pays. Mais de quoi parlent ces poètes et ces écri-
vains? De là-bas.
Et d'abord citons Gogol, notre étoile humoristique.
Sa description de Rome m'a fait et pleurer et gémir,
et on ne peut en avoir une idée qu'en lisant.
Demain ce sera traduit. Et ceux qui ont eu le bon-
heur de voir Rome comprendront mon émotion.
Oh ! quand donc sortirai-je de ce pays gris, froid, sec,
même en été, même au clair du soleil? Les feuilles sont
chétives et le ciel est moins bleu que... là-bas.
Vendredi 10 novembre. J'ai lu jusqu'à ce mo-
ment... je suis dégoûtée de mon journal, anxieuse,
découragée...
Rome,]z ne peux rien dire de plus.
Je suis restée cinq minutes avec ma plume en Tair
et je ne sais que dire, tant mon cœur est plein. Mais le
temps approche et je vais revoir A... Revoir A... — me
fait peur. Et pourtant je crois que je ne l'aime pas,
j'en suis même sûre. Mais ce souvenir, mais mon cha-
grin, mais l'inquiétude sur l'avenir, la crainte d'un
affront... A...! Que ce mot revient souvent sous ma
plume et qu'il m'est odieux!
Vous pensez que je veux mourir! Fous que voua
êtes! J'adore la vie telle qu'elle est, et les chagrins,
DE MARIE BASEIKIRTSEFF.
353
les déchirements, les larmes que Dieu m'envoie, je les
bénis et je suis heureuse!
Au fait.. . je me suis tellement faite à l'idée d'être
malheureuse qu'en rentrant en moi-même, enfermée
seule chez moi, loin du monde et des hommes, je me
dis que je ne suis peut-être pas trop à plaindre...
Pourquoi pleurer alors?
Samedi i 1 novembre. — Ce matin à huit heures,
j'ai quitté Gavronze et non sans un tout léger senti-
ment, de regret?... non, mais d'habitude.
Tous les domestiques sortirent dans la cour; je don-
nai à tous de l'argent et à la femme de ménage un
bracelet en or.
La neige fond, mais il en reste bien assez pour nouà
éclabousser durant le chemin et, malgré mon vif désir
de rester la face découverte pour faire mes observa-
tions philosophiques comme M. Prudhornme, je me
vis forcée par un vent inexorable à m'emmitoufler en-
tièrement.
J'entrai droit chez l'oncle Alexandre, dont je vis le
nom sur la planche, et il me raconta l'anecdote sui-
vante :
Un monsieur voyage avec un officier et se place dans
le même wagon. On engage tant bien que mal une con-
versation sur la nouvelle loi concernant les chevaux.
— C'est vous; monsieur, qui êtes envoyé dans notre
district? demande le monsieur au militaire.
— Oui, monsieur.
— Alors vous avez sans doute inscrit les chevaux
isabelle de notre maréchal Bashkirtseff.
— Oui, c'est moi, monsieur.
Et l'officier en détailla les qualités et les défauts.
— Connaissez-vous Mlîe Bashkirtseff?
M. B. 30.
354
JOURNAL
— Non , monsieur, je n'ai pas cet honneur. Je
l'ai seulement vue, mais je connais M. Bashkirtseff.
Mlle Bashkirtseff est une ravissante personne, c'est une
vraie beauté, mais une beauté « indépendante, origi-
nale, naïve» ; je l'ai rencontrée dans un wagon près
de Pétersbourg, et elle nous a positivement frappés,
moi et mes camarades.
— Cela m'est d'autant plus agréable, dit le monsieur,
que je suis son oncle.
— Ah ! et moi, monsieur, je me nomme Soumorokoff.
Mais votre nom?
— Babanine.
— Enchanté.
— Charmé, etc., etc.
Le comte ne cessait de répéter que ma place est à
Pétersbourg et qu'il est odieux de me garder à Poltava.
Ah! monsieur mon père!!
— Mais mon oncle, dis-je à Alexandre, vous avez
sans doute inventé tout cela,
— Que je ne revoie jamais ma femme et mes enfants,
si j'ai inventé une seule parole, et que la foudre m'é-
crase !
Mon père rage, ce à quoi je ne fais pas la moindre
attention.
Poltava. — Mercredi 1 5 novembre. — C'est dimanche
soir que je suis partie avec mon père, après avoir vu,
pendant mes deux derniers jours de Russie, le prince
Michel et le reste.
A la gare, il n'y a que ma famille avec moi, mais
beaucoup d'inconnus regardaient notre « bataclan »
avec curiosité.
Le voyage seul jusqu'à Vienne me coûte près de
cinq cents roubles. J'ai payé pour tout moi-même. Les
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
353
chevaux parlent avec nous sous l'escorte de Chocolat
et de Kousma, valet de chambre de mon père.
J'allais en prendre un autre, mais Kousma, dévoré du
désir de voyager, vint supplier à la manière russe de
le prendre.
Chocolat surveillera, car Kousma est une manière
de lunatique, qui peut très facilement s'oublier à
compter les étoiles et peut se laisser enlever les che-
vaux et même son habit.
Ayant épousé une fille qui l'aimait depuis longtemps,
après la cérémonie il s'enfuit au jardin et resta plus
de deux heures à pleurer et à se plaindre comme un
fou. Il l'est un peu, je crois, et son air effaré le rend très
remarquable comme imbécillité.
Mon père rageait toujours. Quant à moi, je me pro-
menais par la gare comme chez moi. Pacha se tenait
éloigné en me regardant tout le temps.
Au dernier moment, on s'aperçut qu'un paquet man-
quait; il s'éleva comme une tempête et on se mit à cou-
rir de tous côtés. Amélia se justifiait, je lui reprochais
de mal servir. Le public écoutait et s'amusait ; ce que
voyant, je redoublais d'éloquence dans la langue du
Dante. Ça m'amusait surtout parce que le train nous
attendait. Voilà ce qu'il y a de beau dans ce fichu pays:
on y règne.
Alexandre, Paul et Pacha entrèrent dans le coupé;
mais la troisième sonnette annonçait le départ et on se
pressait autour de moi.
— Paul, Paul, disait l'homme vert, laisse-moi lui
dire adieu, au moins I
— Laissez-le avancer, dis-je.
Il me baisa la main et je Fembrassai sur la joue près
de l'œil. C'est l'usage en Russie, mais je ne m'y étais
jamais conformée.
JOURNAL
On n attendait que le sifflet et il ne tarda pas.
— Eh bien? fis-je.
— J'aurai encore le temps, dit l'homme vert.
Le train secoué s'ébranla lentement et Pacha com-
mença à parler fort vite, niais ne sachant pas ce qu'il
disait,
— Au revoir, au revoir, sautez doncl
— Oui, adieu, au revoir!
Et il sauta sur la plate-forme, après m'avoir baisé
encore une fois la main. Baiser de chien fidèle et res-
pectueux.
— Eh bien ! eh bien! criait mon père du coupé, car
nous étions dans le corridor du wagon.
Je vins auprès de lui, mais si affligée de la douleur
dont j'étais la cause, que je me couchai aussitôt et fer-
mai les yeux pour songer à mon aise.
Pauvre Pacha! cher et noble enfant, si je regrette
quelque chose en Russie, c'est ce cœur d'or, ce carac-
tère loyal, cet esprit droit.
Suis-je vraiment affligée? Oui. Comme s'il était pos-
sible d'être insensible au juste orgueil d'avoir un pareil
ami.
Cette nuit de mardi à mercredi, j'ai dormi fort bien
dans un lit, comme à l'hôtel.
• ♦
Je suis à Vienne. Physiquement parlant, mon voyage
a été parfait, j'ai bien dormi, bien mangé et je suis
propre. C'est le principal, et possible en Russie seule-
ment où l'on chauffe avec du bois et où les wagons ont
des cabinets de toilette.
Mon père a été très passable ; nous avons joué aux
DE MARIE BASniaRTSEFF.
357
cartes et nous nous sommes moqués des voyageurs.
Seulement, ce soir, il fit une histoire à sa façon.
Il prit une loge à l'Opéra, mais refusa de m'y accom-
pagner, sinon en robe de voyage.
— Vous profitez de ma position, lui dis-je, mais je ne
permets pas qu'on se donne le luxe de me tyranniser. Je
n'irai pas. Bonsoir!
Et me voilà chez moi. Ma position? oui, je n'ai pas
le sou, car je n'ai que des traites sur Paris, qui ne
peuvent me servir auparavant.
Devant abandonner mes chevaux, j'ai donné cinq
cents roubles à Kousma et suis restée avec mes
traites. Je le dis à mon père, qui s'offensa et prit l'atti-
tude la plus noble, en criant qu'il se moquait des
dépenses et que dépenser pour mot ne lui coûtait rien,
tant il avait dépensé dans sa vie.
Ça sent l'Europe ici, les maisons hautes et fières me
relèvent les esprits presque aussi haut que leur dernier
étage. Les basses habitations de Poltava m'écrasaient.
Ce que je regrette, c'est l'éclairage des wagons d'hier.
Samedi i 8 novembre. — Ce matin à cinq heures nous
sommes entrés dans Paris.
Nous trouvâmes une dépèche de maman, au Grand-
Ilôtel. On prit un appartement au premier. Je pris un
bain et attendis maman. Mais je suis si désespérée que
rien ne me touche plus.
Elle arriva avec Dina, Dina heureuse, tranquille et
continuant son œuvre de sœur de charité, d'ange gar-
dien.
Vous devinez bien que je n'ai jamais été aussi em-
barrassée. Papa et maman! Je ne savais où me mettre.
Il y eut plusieurs chocs, mais rien de trop inquié-
tant.
358
JOURNAL
Nous sommes sortis, ma mère, mon père, moi et
Bina. On dîna ensemble, et on alla au théâtre. Je me
tins dans le coin le plus obscur de la loge et les yeux
si appesantis par le sommeil que j'y voyais à peine.
Je me couchai avec maman et, au lieu de tendres
paroles, après une si longue absence, il ne s'échappa
de mes lèvres qu'un torrent de doléances, qui cessèrent
bientôt d'ailleurs, car je m'endormis.
Lundi 21 novembre. — Après avoir dîné, nous
sommes allés voir Paul et Virginie, le nouvel opéra de
V. Massé, et dont on dit le plus grand bien.
Les loges parisiennes sont des instruments de
torture : nous étions quatre dans une première loge à
cent cinquante francs et nous ne pouvions remuer.
Un intervalle d'une ou deux heures entre le dîner et
le théâtre, une large et bonne loge, une robe élégante
et commode : voilà dans quelles conditions on peut
comprendre et adorer la musique. J'étais dans des
conditions précisément contraires, ce qui ne m'a pas
empêchée d'écouter de toutes mes oreilles Engally, la
Russe, et de regarder de tous mes yeux Gapoul, lebien-
aimé des dames. Sûr de l'admiration, le bienheureux
artiste se fendait comme dans une salle d'escrime en
poussant des notes déchirantes...
Deux heures de la nuit déjà.
Maman, qui oublie tout pour ne penser qu'à mon
bien-être, a longtemps parlé à mon père.
Mais mon père répondait par des plaisanteries ou
bien par des phrases d'une indifférence révoltante.
Enfin, il dit qu'il comprenait bien ma démarchet
que les ennemis mêmes de maman n'y verraient rien
que de bien naturel, et qu'il serait convenable que sa
fille, arrivée à l'âge de seize ans, eût un père pour
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
359
chaperon. Aussi promet-il de venir à Rome comme
nous le proposons.
Si je pouvais croire!
Vendredi 25 novembre. — Jusqu'au soir, tout s'est
passe' tant bien que mal, mais, tout d'un coup, on
engage une conversation, fort sérieuse, fort modérée,
fort honnête sur mon avenir. Maman s'est exprimée
en termes convenables sous tous les rapports.
C'est alors qu'il fallait voir mon père! Il baissait les
yeux, il sifflait et quant à répondre, nenni.
Il y a un dialogue pelit-russien qui caractérise la
nation et qui pourra en même temps donner une idée
de la manière de mon père.
Deux paysans :
Premier paysan. — Nous marchions ensemble sur
le grand chemin?
Deuxième paysan. — Oui, nous marchions.
Pi^emier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse?
Deuxième paysan. — Nous l'avons trouvée.
Premier paysan. — Je te l'ai donnée?
Deuxième paysan. — Tu me l'as donnée.
Premier paysan. — Tu Tas prise ?
Deuxième paysan. — Je l'ai prise.
Premier paysan. — Où est-elle?
Deuxième paysan. — Quoi?
Premier paysan. — La pelisse!
Deuxième paysan. — Quelle pelisse ?
Premier paysan . — Nous marchions sor h grand
chemin ?
Deuxième paysan. — Oui.
Premier paysan. — Nous avons trouvé une pelisse 1
Deuxième paysan. — Nous l'avons trouvée.
Premier paysan. — Je le l'a* donnée.
360
JOURNAL
Deuxième paysan. — Tu me Tas donnée.
Premier paysan. — Je l'ai prise.
Premier paysan. — Où est-elle donc?
Deuxième paysan. — Quoi ?
Premier paysan. — La pelisse ?
Deuxième paysan. — Quelle pelisse?
Et ainsi de suite, jusqu'à l'infini. Seulement, comme
le sujet n'e'tait pas bien drôle pour moi, j'étouffais et
il me montait quelque chose au gosier, qui me faisait
un mal affreux, surtout parce que je ne me permettais
pas de pleurer.
Je demandai h rentrer avec Dina, laissant maman
et son mari au restaurant russe.
Pendant une heure entière, je suis restée immobile,
les lèvres serrées et la poitrine oppressée, ne sachant
ni ce que je pensais, ni ce qui se faisait autour
de moi.
Alors mon père vint me baiser les cheveux, les
mains, la figure, avec des plaintes hypocrites et me dit :
— Le jour où tu aurais vraiment besoin de secours
ou de protection, dis-moi un mot et je te tendrai la
main.
J'ai ramassé mes dernières forces et. me raidissant le
gosier, je répondis :
— Le jour est venu, où est votre main?
— A présent, tu n'as pas encore besoin, se hâta-t-il
de répondre.
— Si, j'ai besoin.
— Non, non.
Et il parla d'autre chose.
— Pensez-vous, mon père, que le jour vienne Où
j'aurai besoin d'argent? — Ce jour-là je me ferai
chanteuse ou professeur de piano mais je ne vous
demanderai rieaJ
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
361
Une s'offensa pas, il lui suffisait de me voir si mal-
heureuse que je n'en pouvais plus.
Samedi 25 novembre. — Maman est si malade
qu'on ne peut penser à l'emmener à Versailles. Nos
amis nous vinrent prendre. J'étais habille'e de blanc,
comme toujours, mais j'avais un bonnet de velours noir
qui dorait admirablement mes cheveux blonds. Il pleu-
vait. Nous étions déjà en wagon lorsque arriva un
monsieur décoré, jeune encore.
— Permettez, chère petite, dit la baronne, que je
vous présente M. J. de L..., l'un des chefs du parti
napoléonien.
Je m'inclinai, pendant que les autres présentation!
se faisaient autour de moi.
Ge train de députés me rappella les trains du tir aux
pigeons à Monaco; seulement, au lieu des fusils on a
des portefeuilles. MM. de L. . nous placèrent au pre-
mier rang, à droite, au-dessus des bonapartistes; de
sorte que nous étions juste en face des ban^« républi-
cains. La salle ou, du moins, le fauteuil du président, et
la tribune me rappelèrent encore le tir aux pigeons.
Seulement monsieur Grévy, au lieu de tenir la ficelle
des cages, s'escrimait avec la sonnette, ce qui n'empêcha
point la gauche d'interrompre plusieurs fois l'excellent
discours du garde des sceaux, monsieur Dufaure.
C'est un honnête homme et il a bravement et savam-
ment lutté contre les infamies des chiens républicains.
26 novembre. — Mon père est parti ! Depuis quatre
mois, je respire enfin pour la première fois.
28 novembre. — Maman m'a menée chez le doc-
teur Fauvel, et ledit docteur m'a examiné la gorge
avec son nouveau laryngoscope; il m'a déclarée atteinte
M. B. 31
362
JOURNAL
d'un catarrhe, d'une laryngée chronique, etc. (ce dont
je ne doute pas, vu le mauvais état de ma gorge) et
que pour guérir il me faut six semaines de traitement
énergique. Ce qui fait que nous passerons l'hiver à
Paris, hélas !
C'est mon père qui est charmant 1 D'abord il m'a fait
dépenser de l'argent pendant que j'étais chez lui;
ensuite il n'a pas payé mon voyage, et, comme il avait
honte, il appela l'oncle Alexandre, se prit à l'embrasser
et à l'assurer qu'il me rendrait mes dépenses. Il pou-
vait ne pas le dire, on ne lui demandait rien. Ensuite il
permit à son Kouzma d'accompagner ses chevaux de
malheur. J'ai payé le trajet et Kouzma. Et à présent
voilà que maman déeachète une lettre de cet homme
à mon père.
« J'attends vos ordres, Monsieur, arrêté au milieu du
chemin. Quant à Chocolat, je l'ai, toujours selon vos
ordres, renvoyé à Poltava. »
Sans compter que mon cher père m'a forcée de don-
ner 500 roubles à Kouzma, que Kouzma est en train de
manger en route.
Voilà, sur ma foi, un beau cadeau!
— « Vous avez éloigné de votre fille tout le monde,
pour qu'on pût dire qu'on n'en avait pas voulu. Vous
l'avez cachée, car vous ne vouliez pas qu'on la vît telle
([•d'elle est, n'ayant pas vous-même donné un sou pour-
son éducation? » disait maman. Et il répondait par
des petites plaisanteries plates et révoltantes, sans ja-
mais nier ou s'expliquer.
Vendredi 4*T décembre. — Hier nous avons quitté
Paris. Maman, avec ses trente-six paquets, me réduisait
au désespoir. Ses cris, ses alarmes, ses boîtes sont
d'une bourgeoisie écœurante..
DE MARIE BASUKIRTSEFF.
363
Enfin!
Nice. — Samedi 2 décembre. — Ma tante m'apporta
elle-même le café; je fis déballer quelques malles, et
je devins moi pour la première fois depuis mon voyage.
En Russie le soleil me manquait; à Paris, les robes.
Je prie d'observer mon genre de vie. Embajler, dé-
baller, essayer, acheter, voyager. Et c'est toujours
ainsi !
En descendant au jardin, j'ai trouvé M. Pélican avec
son docteur Broussaîs, IvanofT, l'oculiste de grand-papa,
le général Wolf, le général Bihovitz et puis les Anitch-
kofT. Il fallut se montrer et contenter mes mères qui ne
se sentent pas d'aise de me voir engraisser.
Voyez-vous ce bonheur ! Mais je les abandonne tous
pour voir mes femmes de la rue de France.
Voilà un accueil !
On «m'annonça les mariages, les morts, les nais-
sances.
Je demandai comment va le commerce.
— Mal, me répondit-on.
— Eh pardi, m'écriai-je, tout va mal depuis que la
France est en République!
Et me voilà partie. Quand on apprit que j'avais vu
la Chambre, on se recula avec un grand respect, puis
on s'empressa autour de moi. Et alors, le poing sur la
hanche, je leur fis un discours entremêlé de jurons,
d'exclamations niçoises, leur montrant les républicains
avec leurs mains dans l'or du peuple : Comme mes
mains dans ce riz! — Et je plongeai ma patte dans un
sac de riz. . .
Après une si longue absence,le ciel de Nice me trans-
porte. Et je me sens bondir en respirant cet ail pur,
en regardant ce ciel transparent.
364
JOURNAL
La mer à peine argente'e par un soleil caché sous
des nuages d'un gris doux et chaud, la verdure écla-
tante... Que c'est beau et qu'il ferait bon de vivre dans
ce paradis ! Je me mis à marcher dans la promenade
sans me soucier de ma tête découverte et d'assez
nombreux passants. Puis je rentrai mettre un chapeau
et prendre ma tante et Bihovitz. J'allai jusqu'au pont
du Midi et revins prise d'une tristesse incomparable.
Eh bien, vraiment la famille a son charme. On a
joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé et je me suis
sentie pénétrée d'aise au sein des miens, entourée de
mes chers chiens, Victor avec sa grosse tête noire,
Pincio blanc comme la neige, Bagatelle, Prater...
Tout cela me regardait dans les yeux, et en ce moment
je vis les vieillards faisant leur partie, ces chiens,
cette salle à manger.... Oh! cela m'oppresse,
m'étouffe, je voudrais m'enfuir, il me semble qu'on
m'enchaîne comme dans un cauchemar. Je ne puis
pas /// Je ne suis pas faite pour cette vie, je ne puis
pas !
Un instant j'ai éprouvé quelque vanité à parler des
choses sérieuses avec les vieillards... mais après
tout, ce sont des vieillards obscurs ; que me font-ils ?
J'ai une telle peur de rester à Nice que j'en deviens
folle. Il me semble que cet hiver sera de nouveau perdu,
et que je ne ferai rien.
On m'ôte les moyens de travailler !
Le général Bihovitz m'a envoyé une grande corbeille
de fleurs, et le soir maman l'arrosa pour conserver les
fleurs... Eh bien, ces petits riens me mettent hors
de moi, cette affectation de bourgeoisie me désespère t
Ah 1 miséricorde divine ! Ah ! par le Dieu du ciel I
je vous assure que je ne plaisante pas !
Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune
DE MARIE T3 ASTTKTRTSEFF.
365
enchanteur, éclairant mes roses et mes magnolias...
Ce pauvre jardin qui ne m'a jamais donné que des
pensées tristes et de dépit atroce !
Je suis rentrée chez moi les yeux humides et triste,
bien triste.
Samedi 2 décembre. — Le souvenir de Rome me
fait pâmer... Mais je ne veux pas y retourner. Nous
irons à Paris...
0 Rome ! Que ne puis-je la revoir ou bien mourir
ici ! Je retiens mon souffle et je m'étire comme si je
voulais m' allonger jusqu'à Rome.
Dimanche 3 décembre. — Pour tout divertissement
les changements du ciel. Hier il était pur et la lune
brillait comme un pâle soleil; ce soir, il est couvert de
noirs nuages déchirés pour laisser entrevoir les parties
claires et brillantes comme hier... J'ai fait ces obser-
vations en traversant le jardin pour venir du pavillon
chez moi. A Paris on n'a pas cet air, cette verdure et
la pluie parfumée de cette nuit.
Jeudi 7 décembre. — Les petites misères domesti-
ques me rendent découragée.
Je m'enfonce dans les lectures sérieuses et je vois
avec désespoir que je sais si peu! Jamais, il me semble,
je ne saurai tout cela. J'envie lçs savants jaunes, dé-
charnés et vilains.
J'ai la fièvre des études, et personne pour me guider.
Lundi i 1 décembre. — Je me passionne chaque
jour davantage pour la peinture. Je n'ai pas bougé de la
journée, j'ai fait de la musique et cela m'a monté la
tête et le cœur. Il fallutdeux heures de conversation fur
M. B. 31.
306 JOURNAL
l'histoire de Russie, avec grand-papa, pour me remettre
en état. Je déteste être... sensible..» Dans une jeune
fille cela frise... un tas de choses... triviales.
Grand-pnpa est une encyclopédie vivante.
Je connais quelqu'un qui m'aime, qui me comprend,
qui me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre
plus heureuse, quelqu'un qui fera tout pour moi et qui
réussira, quelqu'un qui ne me trahirajamais plus, bien
qu'il m'ait trahie avant. Et ce quelqu'un, c'est moi-même.
N'attendons rien des hommes, nous n'en aurions que
déceptions et chagrin.
Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres
forces. Et, ma foi, puisque nous sommes ambitieuse,
justifions nos ambitions par quelque chose.
Lundi i 8 décembre. — Hier on me réveille par
une carte de mon père avec ces mots : « Je suis à l'hôtel
du Luxembourg avec mes sœurs; si tu peux, viens de
suite. »
D'après le conseil de mes mères, à une heure juste
je me rends à cette invitation et avant d'entrer, encore
je demande si c'est convenable ? Pour toute réponse la
tante Hélène et mon père de malheur viennent à la voi-
ture et m'emmènent fort tendrement chez eux.
La tante Hélène et la princesse, ne se mêlant de
rien, me parlent du cardinal et me conseillent d'aller à
Rome quérir son neveu et ses écus.
— Ce pauvre petit, fais-je, il est là-bas.
— Où ?
— En Serbie.
— Mais non, il est à Rome.
— Peut-être est-il de retour, car on ne se bat plus : hier
j'ai dîné avec un volontaire russe qui arrive de Serbie.
DE MARIE BASOKIRTSEFF. 367
Alors on parla de Tutcheff, je la traitai de la dernière
façon, la menaçant d'un procès en diffamation.
Qu'on s'attaque h ma famille, à ma mère, elles
peuvent se défendre! Mais qu'on ne me touche pas. cart
aussi vrai que je suis une créature sans défense qu'il
est lâche de calomnier, je me vengerai vaillamment !
Et ça pour une excellente raison, parce que je ne crains
rien.
San Remo. — Samedi 23 décembre. — Si j'emme-
nais mon père? ïl y consent, mais avec maman,
pour deux jours. En attendant maman, à qui j'ai
télégraphié de venir, je passe quelques heures à la
villa Rocca, chez la princesse Eristoff. Matante Roma-
noff, héroïque créature, reste seule à s'ennuyer à
l'hôtel. Elle ne veut naturellement pas se mêler aux
gens que je fréquente. Mais voyez-vous le rôle que
joue cette femme pour mon caprice? je l'adore.
Lundi 25 décembre. — Nous sommes partis hier
de San Remo, mon père, ma mère et moi. Ce que
j'ai pensé durant le voyage?., mais de charmantes rêve-
ries, des fantaisies dans les nuages, dominaient tous
les autres sentiments et me composaient comme d'ha-
bitude une vie détachée des choses humaines.
Etat fort agréable, interrompu par l'arrêt du train
auprès de la station d'Albiasola, à cause de l'éboulé -
ment de la voie. Il fallut descendre, empoigner son
bagage et marcher quelques minutes à la rencontre
d'un train qui était venu nous chercher. Le tout à la
lueur tremblante de torches, ce qui, sur un horizon noir
et au bruit des flots en courroux, a été pittoresque.
Cet accident nous fit lier conversation avec nos com-
pagnons de voyage, dont un militaire.
36ô
JOURNAL
Ils nous portèrent nos sacs et nous soutinrent nous*
mêmes pendant ce difficile trajet. L'officier était un
homme assez instruit et intelligent. Aussi, à son éton-
nement, l'engageai-je dans une conversation se'rieuse et
extravagante même; — politique.
Dès le matin, je fus à la fenêtre pour ne pas perdre
un seul instant la vue de la campagne de Rome.
Que ne sais-je dire toutes les belles choses qu'elle
me fait penser et que tant d'autres ont dites tant de fois
et d'une façon si charmante !
J'étais si occupée à reconnaître les lieux !... La tête
de notre train était déjà sous le toit vitré de la gare
que je cherchais encore le toit peuplé de Saint-Jean de
Latran.
L'ambassadrice d'Espagne était là, venue à la ren-
contre de quelques dames; j'ai détourné la tête
lorsqu'elle me reconnut. J'étais honteuse de venir à
Rome... il me semblait qu'on me regardait en... intruse.
Nous descendons au même hôtel, dans le même
appartement. Je monte l'escalier et m'appuie sur la
boule du coin de la rampe, comme je m'y étais appuyée
Vautre soir.
Je jette un regard contrarié à la porte de l'escalier et
je viens occuper la chambre de damas rouge... Le croi-
rait-on ? avec la pensée de Pietro.
Mercredi 27 décembre. — Maman parlait de la mort
de Rossi. Lorsqu3 cet aimable homard entra en cara-
colant en arrière.
— Eh bien, dit-il après les premières politesses, ce
pauvre Pietro A... a perdu son oncle.
— Oui, le pauvre. Il n'a rien eu ?
— Si, l'argenterie de table,
Ce fut une gaieté générale. Après quoi, avec une fran-
DE MARIE BASEK1KTSEFF.
369
chise très-commode, je demandai h Rossi ce qu'on a
dit. Nous parlions italien.
— Vous comprenez, ajoutai-je, on ne nous connaît
pas, et on pouvait fort bien me prendre pour une de ces
étrangères qui viennent à Rome chercher un mari.
Nous avons causé assez longtemps et je crois être
convaincue que le public n'a attaché aucune impor-
tance à la chose.
— Personne n'a songé à lui pour vous, dit Rossi ; c'est
un pauvre garçon qui n'a ni fortune ni position . Au
commencement on a cru... Dans tous les cas, vous lui
avez donné un choc et peut-être à présent va-t-il se
corriger, c'est-à-dire se former.
— Mais c'est un garçon perdu.
Ohl non, pauvre enfant, il souffre beaucoup..,
1877
Nice. — Mercredi 1 7 janvier. — Quand donc sa
rai-je ce que c'est que cet amour dont on parle tant?
J'aurais aimé A. ; mais je le méprise. J'ai aimé le duc
de H... étant enfant, jusqu'à l'exaltation. Amour dû
tout entier à la fortune, au nom, aux extravagances
du duc et à une imagination... hors ligne.
Mardi 2$ janvier. — Hier soir, j'ai eu une atta-
que de désespoir qui allait jusqu'aux gémissements
et qui m'a poussée à noyer dans la mer la pendule de
la salle à manger. Dina m'a couru après, redoutant
quelque projet sinistre, mais ce n'était que la pendule.
Elle était en bronze, avec un Paul sans Virginie, pé-
chant à la ligne, en très gentil chapeau. Dina vient
chez moi, la pendule semble l'amuser fort, j'ai ri
aussi.
Pauvre pendule I
La princesse Souvaroff est venue chez noué.
372
JOURNAL
Jeudi /er février. — Ces dames se disposaient à
aller perdre agréablement quelques misérables cen-
taines de francs à Monaco. Je les ai ramenées à la rai-
son par un discours des plus amers, et nous sommes
allées, moi et maman en panier, nous montrer au
grand jour, puis chez la comtesse de Ballore qui est si
aimable et que nous négligeons comme des mal élevées.
Nous avons vu Diaz de Soria, le chanteur incompa-
rable. Je l'invite, puis iu il a fait une visite; il m'a
semblé voir un ami.
Je suis bien disposée pour aller dans l'avant-scène
gauche du rez-de-chaussée au Théâtre-Français, où
Agar delà Comédie-Française donne une représentation.
J'ai entendu les Horaces. Le nom de Rome a vingt fois
retenti à mes oreilles d'une façon superbe et sublime.
Rentrée, j'ai lu Tite-Live. Les héros, les plis des
toges... le Capitole, la Coupole... le bal masqué, le
Pincio !..
0 Rome!
Rome. — Jeudi 8 février. — Je me suis endormie à
Vintimille et je ne me suis réveillée qu'à Rome, mora-
lement et physiquement. Malgré moi j'ai dû rester
j usqu'au soir, car le train pour Naples part à dix heures
seulement. Toute une journée à Rome!
* ♦
heures vingt je quitte Rome, je m'endors et je
guis à Naples. Je n'ai cependant pas assez bien dormi
pour ne pas entendre un monsieur grincheux qui se
plaignait au conducteur de la présence de Prater. Le
galant conducteur a donné raison à notre chien.
Mais voici Naples. Êtes-vous comme moi? A l'ap-
DE MARIE BASHK1RTSEF F,
313
proche d'une grande et belle ville, je suis prise de
palpitations, d'inquiétudes, je voudrais prendre la
ville pour moi.
Nous mettons plus d'une heure pour arriver à l'hôtel
du Louvre. Un encombrement et surtout des cris et un
désordre prodigieux.
Les femmes ont des têtes exorbitantes ici; on dirait
des femmes que l'on montre dans les ménageries avec
les serpents, les tigres, etc.
A Rome, je n'aime que ce qui est vieux. A Naples, il
n'y a de joli que ce qui est neuf.
Dimanche 1 1 février. — Pour comprendre notre si-
tuation au milieu du Toledo, il faut savoir ce que c'est
qu'un jour où Ton jette des coriandoli (confetti avec de
la chaux ou de la farine). Ah ! mais, qui n'a pas vu ne
peut pas s'imaginer ces milliers de mains au bout de
bras noirs et décharnés, ces haillons, ces chars super-
bes, ces plumes et ces dorures, ces mains surtout qui
s'agitent avec ces doigts dont l'agilité ferait crever de
jalousie Liszt lui-même. Au milieu de cette pluie de
farine, de ces cris, de cette masse grouillante, nous
nous sommes sentis enlevés par Altamura et presque
portés jusqu'à son balcon. Là nous trouvons une quan-
tité de dames... Et tous ces gens qui m'offrent à man-
ger, à boire, qui me sourient, qui sont aimables!
Je suis allée dans un salon à demi obscur, et là,
drapée dans mon bédouin de la tête oux pieds, je
me mis à verser des larmes, tout en admirant les
plis antiques de la laine. J'étais très chagrinée, mais
d'un chagrin qui fait plaisir. Comprenez-vous comme
moi de la douceur dans le chagrin?
Naples. —
M. B.
Lundi 26 février.
— Je continue mes
32
374
JOURNAL
excursions, nous allons à San Martino. C'est un ancien
couvent. Et je n'ai jamais rien vu d'aussi sympathique.
Les musées glacent, celui de San Martino amuse et
attire. L'ancien carrosse du syndic... et la galère de
Charles III m'ont monté la tête. Et ces corridors aux
planchers de mosaïque et ces plafonds aux moulures
grandioses. L'église et les chapelles sont quelque chose
de merveilleux, leur grandeur modérée permet d'ap-
précier les détails. Cet assemblage de marbres luisants,
de pierres précieuses, de mosaïques, dans chaque
coin, de haut en bas, au plafond comme sur le parquet.
Je ne crois pas avoir vu beaucoup de toiles remar-
quables; oui, celles de Guido Reni, du Spagnoletto.
Les patientes œuvres de Fra Buenaventura. Les an-
ciennes porcelaines de Capo-di-Monte. Les portraits en
soie et un tableau sur verre représentant l'épisode de
la femme de Putiphar. La cour de marbre blanc avec
ses soixante colonnes est d'une rare beauté.
Notre guide nous dit qu'il ne reste plus que cinq
moines; trois frères et deux laïques qui demeurent
quelque part en haut dans une aile abandonnée.
On monte dans une sorte de tour avec deux balcons
suspendus au-dessus des autres, hauteurs qui semblent
des précipices; la vue de là est belle à étourdir. On
voit les montagnes , les villas, les plaines et Naples, à
travers une sorte de brouillard bleu qui n'est rien
autre que la distance.
— Que se passe-t-il donc aujourd'hui à Naples? dis-
je en prêtant l'oreille.
— Mais rien, c'est le peuple napolitain, répondit en
souriant le guide.
— C'est toujours ainsi?
— Toujours.
Il s'élevait de cet amas de toits une clameur, un
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
375
hurlement continuel, comme des explosions de voix
non interrompues, dont on ne se fait pas ridée dans la
ville même. Vraiment cela vous donne une sorte
d'épouvante, et cette rumeur qui s'élève avec le brouil-
lard bleu fait étrangement sentir à quelle hauteur on
se trouve et donne le vertige.
Ces chapelles de marbre m'ont ravie. Le pays qui
possède ce que possède l'Italie, est le pays le plus
~ riche du monde. Je compare l'Italie avec le reste de
l'univers, comme un magnifique tableau avec un mur
blanchi à la chaux.
Comment ai-je osé juger Naples l'année passée?
Avais-je seulement vu!
Samedi 3 mars 1877. — Ce soir, je suis allée à
l'église qui se trouve dans Phôtel même; il y a un
charme infini dans la méditation amoureuse au milieu
d'une église. Vous voyez le prêtre, des images, la
lueur des cierges que fait vaciller l'obscurité et je me
suis souvenue de Rome! Il extase divine, parfum cé-
leste, transport délicieux, ah ! écrire!!!
On ne pourrait exprimer le sentiment qui m'a en-
vahie, qu'en chantant.
Les colonnes de Saint-Pierre, ses marbres, ses mo-
saïques, la profondeur mystérieuse de l'église, la
splendeur étourdissante de la majesté de Part, l'anti-
quité, le moyen âge, les grands hommes, les monu-
ments, voilà tout.
Samedi 31 mars. — A quoi bon se plaindre mes
larmes n'y feront rien, je suis condamnée à être mal-
heureuse. Encore cela, puis la gloire artistique. Et si...
j'échoue !... Soyez tranquille, je ne vivrai pas pour
moisir quelque part dans les vertus domestiques.
376
JOURNAL
Je ne veux pas parler d'amour, parce que j'ai usé ces
mots pour rien. Je ne veux plus invoquer Dieu, je
eux mourir.
Mon Dieu Seigneur Jésus-Christ, faites-moi mourir !
J'ai peu vécu, mais l'enseignement est grand : tout m'a
été contraire. Je veux mourir, je suis incohérente et
saccagée comme mes écrits, je me déteste comme tout
ce qui est misérable.
Mourir... mon Dieu ! Mourir I J'en ai assez I
Une mort bien douce, mourir en chantant quelque
bel air de Verdi ; aucune méchanceté ne se réveille
comme avant, je voulais vivre exprès pour que les
autres ne jouissent et ne triomphent pas. A présent
cela m'est égal, je souffre trop.
Dimanche 1er avril. — Je suis comme le chimiste
patient et infatigable qui passe des nuits devant ses
cornues pour ne pas perdre l'instant attendu et désiré.
Il me semble que cela va arriver tous les jours et je
pense et j'attends... et que sais-je?.. Je m'examine cu-
rieusement et avec des yeux ébahis, je me demande
avec anxiété, est-ce que par hasard ce serait cela ? Mais
je me suis fait une telle opinion de cela, que j'en suis
arrivée à croire que cela n'existe pas ou bien que cela
a déjà été et que ça n'a rien de fameux.
Mais alors toutes mes imaginations, et les livres
et les poètes?... Auraient-ils eu l'audace d'inventer
quelque chose qui n'existe pas pour en couvrir la saleté
naturelle? Non... autrement on ne s'expliquerait pas
/es préférences...
Naples. Vendredi 6 avril. — Le Roi (Victor-Em-
manuel) est arrivé hier, et ce matin à dix heures il
est venu faire une visite au Prince de Prusse. Au mo-
DE MARIE BASLIK1RTSEFF.
377
ment de son arrivée, je me suis trouvée sur l'escalier
et comme il arrivait en face de moi, je dis :
— Deux mots, Sire, de grâce.
— Qu'est-ce vous désirez?
— Rien absolument, Sire, que pouvoir me vanter
toute ma vie d'avoir parlé au Roi le plus aimable
et le meilleur du monde.
— Vous êtes bien bonne, je vous remercie beaucoup,
— C'est absolument tout, Sire.
— Je vous remercie bien, je ne sais comment vous
remercier, vous êtes bien bonne.
Et il m'a serré la main gauche avec ses deux mains.
Circonstance à la suite de laquelle je me gante
pour huit jours. C'est h cause de mes gants que j'écris
comme vous voyez. J'aurai des ongles superbes dans
huit jours.
Que dites-vous de moi? Je n'étais pas trop effrayée.
En faisant ce que j'ai fait, j'avais tout prévu , ex-
cepté moi. A une autre, cette extravagance aurait rap-
porté un tas de choses charmantes ; à moi, un tas de
désagréments. Je suis vouée aux infortunes.
Doenhoff est revenu du palais où le Prince a été
rendre la visite du Roi. L'aide de camp du Roi a dit :
« Quelle drôle de manière de cette jeune fille de se
trouver sur le passage du Roi! » Et le prince de Prusse
dit au Roi que les jeunes filles en Russie sont très
exaltées pour la famille royale, qu'elles font des folies
pour l'Empereur et qu'elles sont aussi pures que les
anges du ciel. — Merci, charcutier I
Doenhoff a dit un tas de choses. Enfin, il est venu
nous rassurer.
Après une agitation, une stupeur et une terreur folle,
je commence à revenir à moi. Je n'ai jamais de ma
vie été si effrayée. En une heure, j'ai vécu deux an-
m. b. 32.
378
JOURNAL
nées! Comme tout le monde est heureux de n'avoir
pas parlé au Roi !
On se promène. La princesse Marguerite et Humbert
sont arrivés. Doenhoff est là, en face de nos fenêtres,
avec des messieurs du Roi.
(J'ai ôté les gants.)
* *
Comme nous rentrions des courses, nous trouvâmes
dans l'antichambre un monsieur. J'allais demander
qui? lorsque Rosalie accourut au-devant de moi et me
prenant à part :
— Venez vite, seulement ne vou«s excitez pas.
— Qu'y a-t-il?
— C'est l'aide de camp du Roi, qui vient pour la
troisième fois déjà : il vient de la part du Roi faire des
excuses.
J'étais devant l'homme et un instant après nous
étions tous au salon. Il parlait italien, et j'ai parlé
cette langue avec une facilité dont je suis étonnée.
— Mademoiselle, commença-t-il, je viens delà part
du Roi qui m'envoie exprès, pour vous exprimer tout
le regret qu'il a de ce qui a pu vous arriver de désa-
gréable hier. Sa Majesté a su que vous aviez été....,
grondée par madame votre mère, qui a peut-être pensé
que le Roi avait été contrarié. Il n'en est rien ; le Roi
est ravi, enchanté; il en a parlé tout le temps; et le
soir, il m'a appelé et m'a dit : Va et dis à cette de-
moiselle qsue je la remercie de l'acte de courtoisie
qu'elle m'a fait; dis-lui que sa gentillesse et son mou-
vement généreux m'ont très touché, que je la remer-
cie, elle et toute sa famille. Loin d'être fâché, je suis
enchanté, dis-le à sa maman, « sua mamma », dis
StE MARIE BASHKIRTSEFF. 379
que je me souviendrai toujours de cela. Le Roi a *w
que ce mouvement venait de votre bon cœur, et
c'est ce qui Ta flatté; le Roi sait que vous n'avez
besoin de rien, que vous êtes étrangères; c'est juste-
ment pour cela qu'il est si touché. Il en a parlé (ont
le temps et il m'envoie faire ses excuses pour le désa
grément que vous avez eu.
« Maman » a fait accroire au comte DoenhofT que
j'avais été enfermée pendant vingt-quatre heures pour
punition de l'escapade, et ce bruit s'est aussitôt ré-
pandu, d'autant plus facilement que je suis restée der-
rière les vitres du balcon pendant que Dina se prome-
nait avec maman.
J'avais interrompu dix fois et enfin j'ai débordé en
un flot de paroles de gratitude et de joie.
— Le Roi était trop, trop bon de penser à me ras-
surer. J'étais une folle qui croyais être dans mon
pays et voir mon empereur à qui j'ai parlé (c'est
vrai). Je serais au désespoir si le Roi avait eu le moindre
ennui de ce que j'ai fait. J'avais une peur atroce
d avoir offensé le Roi. Je l'ai peut-être effrayé par ma
brusquerie
— Sa Majesté n'est jamais effrayée quand il s'agit
d'une « bellaragazza », etje vous le répète au nom du
Roi, — ce sont ses paroles, je n'ajoute rien, — que loin
d'être mécontent, il est enchanté, ravi, reconnaissant.
Vous lui avez fait un plaisir extrême. Le Roi vous a
remarquée l'année passée à Rome et au carnaval de
Naples et le Roi a été très mécontent contre M. le
comte Doenhoff, dont il a noté lui-même le nom, qui
vous a dit quelque chose et vous a empêchée d'être
là lorsque le Roi sortait.
Il faut vous dire que DoenhofT dans sa frayeur
avait fermé la porte, ce dont je ne me suis pas
380
JOURNAL
aperçue, étant trop excite'e pour songer à revoir le Roi.
— J'ai tout le temps parlé au nom de Sa Majesté,
lépétant ses propres paroles
— Eh bien, monsieur, répétez-lui les miennes; dites
m Roi que je suis ravie et trop honorée, que cette
Xttention me touche au plus haut degré, que jamais je
n'oublierai la bonté et la délicatesse exquise du Roi ;
que je suis trop heureuse et trop honorée. Dites au
Roi que j'ai agi comme une folle, mais puisqu'il n'en
est pas trop fâché
— Enchanté, mademoiselle.
— ■ Ce sera mon meilleur souvenir. Et comment ne
pas adorer la famille royale quand elle est si bonne,
si affable? Je comprends bien l'amour qu'on a pour
le Roi, le prince Humbert et la princesse Marguerite.
Et enfin ce monsieur a prié maman de lui donner sa
carte pour la transmettre au Roi.
A présent je n'ai plus peur qu'on en parle, au con-
traire. Sonnez, fanfares!
Du moment que le Roi n'a pas été furieux, je suis
aux anges.
On raconte à l'hôtel qu'il m'a baisé la main
9 *
Doenhoff vient du Palais, où il y avait un dîner de
cent trente couverts. Le Roi a parlé de ir\oi et a répété
plusieurs fois : « Elle est excessivement jolie. »
Le Roi est bon juge, ça m'embellit singulièrement
aux yeux de Doenhoff et de tous.
Mardi i 7 avril. — Chaque citoyen doit faire son
temps de service militaire; de même chaque per-
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
38 i
Bonne doit avoir aimé. J'ai fait mes huit jours et je suis
libre jusqu'à nouvel ordre...
Remittuntur eipeccata multa quart dilexit mulium.
Dulciores sunt lacrymse orantium quam gaudia thea-
trorum.
(Augustin.)
Florence. — Mardi, 8 mai. — Voulez-vous savoir la
vérité? eh bien, mais souvenez-vous bien de ce que je
vais vous dire : Je n'aime personne et je n'aimerai
jamais qu'une personne qui caressera agréablement
mon amour-propre... ma vanité.
«
Quand on se sait aimé, on agit pour Vautre et alors
on n'a pas honte; au contraire, on se sent héroïque.
Je sais bien que je n'irai rien demander pour moi,
mais pour une autre je ferais cent bassesses, car ce sont
des bassesses qui élèvent.
C'est toujours pour vous prouver que les plus belles
actions se font par égoïsme... Demander pour moi
serait sublime, parce qu'il m'en coûterait... Oh ! rien
que d'y songer, l'horreur!.. Mais pour un autre, on se
fait plaisir eton a l'airde l'abnégation, du dévouement,
de la charité en personne.
Et on croit soi-même à son mérite dans ce moment-
là. On croit naïvement qu'on est véritablement chari-
table, dévouée, sublime!
Vendredi 1 1 mai. — Ai-je dit que Gordigiani a été
chez nous, m'a encouragée, m'a promis un avenir
382
JOURNAL
artistique, a trouvé beaucoup de bon dans mes esquisses
et a désiré beaucoup faire mon portrait?
Florence. — Samedi 12mai. — Mon cœur se serre de
quitter Florence...
Aller à Nice ! Je m'y prépare comme pour traverser
un désert, je voudrais me raser la tête pour ne pas
avoir la peine de me coiffer.
On emballe, on part! L'encre sèche sur ma plume
jusqu'à ce que je me décide à écrire un mot, tant les
regrets m'obsèdent.
Nice. — Mercredi 1 6 mai. — J'ai couru toute la ma-
tinée chercher quelques bagatelles qui manquent à
mon antichambre, mais dans ce fichu pays on ne
trouve rien. J'ai eu recours à un peintre de vitraux
d'église, à un ferblantier, à qui sais-je?
L'idée que mon journal ne sera pas intéressant, l'im-
possibilité de lui donner de l'intérêt en ménageant des
surprises, me tourmentent. Si je n'écrivais que par
intervalles, je pourrais peut-être... mais ces notes de
chaque jour ne trouveront patience que chez quelque
penseur, quelque grand observateur de la nature
humaine... Celui qui n'aura pas la patience de tout lire
ne pourra rien lire et surtout rien comprendre.
Heureuse dans mon nid bien doux et bien élégant,
dans mon jardin fleuri. Nice n'existe pas, je suis à la
campagne chez moi.
Nice. — Mercredi 23 mai. ~ Oh îquand je pense qu'on
ne vit qu'une fois et que chaque minute nous rapproche
de la mort, je deviens folle ! !
Je ne crains pas la mort, mais la vie est si courte,
que la gaspiller est une infamie 11
DE MARIE BASUKIRTSEFF.
383
Jeudi 24 mai. — On a trop peu de deux yeux, ou
il faut ne rien faire. La lecture et le dessin me fa-
tiguent e'normément et, le soir, en écrivant ces malheu-
reuses lignes, j'ai sommeil.
Ah 1 le beau temps que la jeunesse I
Gomme je me souviendrai avec bonheur de ces jour-
nées d'étude, d'art! Si je faisais ainsi toute l'année,
mais un jour, une semaine par hasard... Les natures
auxquelles Dieu a tant donné s'usent à ne rien faire.
Je tâche de me calmer en pensant que cet hiver, pour
sûr, je me mettrai au travail. Mais mes dix-sept ans me
font rougir jusqu'aux oreilles; presque dix-sept ans et
qu'ai -je fait? Rien... Cela m'anéantit.
Je cherche, parmi les célébrités, ceux qui ont com-
mencé tard, — pour me consoler; oui, mais un homme
à dix-sept ans, ce n'est rien, tandis que la femme de
dix-sept ans en aurait vingt- trois, si elle était homme.
Aller vivre à Paris... dans le Nord, après ce beau
soleil, ces nuits si pures et si douces! Que peut-on
désirer, que peut-on aimer après l'Italie !... Paris, le
cœur du monde civilisé, de l'intelligence, de l'esprit,
des modes, sans doute, on y va, on y reste, on s'y plaît ;
il faut même y aller pour... un tas de choses, pour
retourner avec plus de plaisir dans le pavs de Dieu,
pays des hienheureux, pays enchanté, merveilleux,
divin et dont tout ce qu'on peut dire n'égalera jamais
la suprême beauté, le charme mystérieux!
On arrive en Italie et l'on se moque de ses bicoques
de ses lazzaroni, on a même beaucoup d'esprit en se
moquant et l'on a souvent raison de se moquer, mais
oubliez un instant que vous êtes une personne d'esprit
et qu'il est fort amusant de se railler de tout, et vous
serez, comme moi, en extase, pleurant et riant d'admi-
ration...
JOIRNAL
J'allais dire qu'il fait un clair de lune enchanteur et
que dansle grand Paris je n'aurai plus ce calme, cette
poésie, ces jouissances divines de la Nature, du Ciel.
Mardi 29 mai. — Plus j'avance vers la vieil-
lesse de ma jeunesse, plus je me recouvre d'indif-
férence. Peu de chose m'agite et tout m'agitait; de
sorte qu'en relisant mon passé, j'accorde trop d'impor-
tance aux bagatelles en voyant comme elles me faisaient
bouillir le sang.
La confiance et cette susceptibilité de sentiments qui
est comme le duvet du caractère ont été vite perdues.
Je regrette d'autant plus cette fraîcheur de sensation
qu'elle ne se retrouve jamais. On est plus calme, mais
on ne jouit plus autant. Les déceptions ne devraient
pas m'arriver si vite. Si je n'en avais pas eu, je serais
devenue quelque chose de surnaturel, je le sens.
Je viens d'avaler un livre qui m'a dégoûtée de l'amour.
Une charmante princesse amoureuse d'un peintre 1 Fil
Ce n'est pas pour dire une injure aux peintres par une
bêtise affectée, mais. ..je ne sais, cela jure. J'ai toujours
eu des idées aristocratiques et je crois aux races des
hommes comme aux races des animaux. Souvent, c'est-
à-dire toujours dansle commencement, les races nobles
ne devenaient telles que par suite de l'éducation
morale et physique, qui communique ses effets de père
en fils. Qu'importe la cause !
Mercredi 30 mat. — J'ai feuilleté l'époque d'A....,
c'est vraiment surprenant comme je raisonnais.
Je suis émerveillée et remplie d'admiration. J'avais
oublié tous ces raisonnements si justes, si vrais,
j'étais assez inquiète qu'on ne crût à un amour (passé)
pour le comte A Dieu merci, on ne peut pas le
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
385
croire, grâce à ce cher journal. Non, vrai, je ne pensais
pas avoir dit tant de vérités et surtout les avoir pen-
sées. Il y a de cela un an et vraiment j'avais peur
d'avoir écrit des bêtises; non, vrai, je suis contente.
Seulement je ne comprends pas comment j'ai pu ma
conduire aussi sottement et raisonner aussi bien ?
J'ai besoin de me répéter qu'aucun conseil au monde
ne m'aurait empêchée de faire quoi que ce fût et qu'il
me fallait l'expérience
Je suis désagréablement impressionnée d'être si
savante, mais il le faut et, quand j'y serai habituée, je
penserai que c'est tout simple, je me lèverai de nouveau
dans cette pureté idéale qui est toujours quelque part
au fond de l'âme, et alors, ce sera encore mieux, je
serai plus calme, plus fière, plus heureuse, parce que je
saurai l'apprécier, bien qu'à présent je sois vexée
comme pour une autre.
C'est que la femme qui écrit et celle que je décris
font deux. Que me font à moi toutes ses tribulations?
J'enregistre, j'analyse, je copie la vie quotidienne de
ma personne, mais, à moi, à moi-même, tout cela est
bien indifférent. C'est mon orgueil, mon amour-propre,
mes intérêts, ma peau, mes yeux qui souffrent,
*|ui pleurent, qui jouissent; mais moir je ne suis là que
pour veiller, pour écrire, raconter et raisonner froide-
ment sur toutes les grandes misères, comme Gulliver dut
regarder ses Lilliputiens.
J'ai à dire beaucoup encore, toujours pour m' expli-
quer, mais assez 1
Lundi 1 1 juin. — Hier soir, pendant qu'on jouait
aux cartes, j'ai fait une espèce de croquis à la lueur
de deux bougies que le vent faisait osciller beaucoup
trop, et ce matin j'ai ébauché sur toile nos joueurs.
H.B. 33
386
JOURNAL
J'ai la tête montée de peindre quatre personnel
assises, de faire les poses des mains, des bras, les
expressions. Je n'ai jamais fait que des têtes séparées
en grand et en petit, je me contenterai de les semer
comme des fleurs sur la toile.
Paris. — Samedi 7 juillet. — Je crois pouvoir dire
avec assez de raison que, depuis fort peu de temps
d'ailleurs, je suis devenue plus raisonnable, je vois les
choses sous un jour assez naturel et je suis revenue de
bien des illusions et de bien des chagrins.
On n'apprend la vraie sagesse que par sa propre
expérience.
Dimanche 15 juillet. — Je m'ennuie au point
de désirer de mourir. Je m'ennuie tant, que rien au
monde, ce me semble, ne peut m'amuser, m'intéres-
&er. Je ne désire rien, je ne veux rien ! Si , je désirerais
beaucoup, n'avoir pas honte de m'abrutir tout à fait.
Pouvoir, en un mot, ne rien faire, ne penser à rien,
vivre comme une plante, sans en avoir de remords.
Le capitaine B.... a passé la soirée chez nous, nous
avons causé ; je suis assez dégoûtée de ma causerie
depuis que j'ai lu ce que dit Mme de Staël sur l'imita-
tion de l'esprit français par les étrangers. A l'écouter,
on n'a qu'à se cacher dans son trou et ne jamais oser
affronter le contact du sublime génie français.
Lecture, dessin, musique, mais ennui, ennui, ennui î
Il faut en dehors de ses occupations, de ses délasse-
ments, quelque chose de vivant, et je m'ennuie.
Je ne m'ennuie pas parce que je suis une grande fille
à marier, non, vous avez trop bonne opinion de moi
pour le croire. Je m'ennuie parce que ma vie est tout
de travers et que je m'ennuie I
DE MARIE BASHKIRTSEFF.
387
Paris me tue! C'est un café, un hôtel bien tenu, un
bazar. Enfin, il faut espérer qu'avec l'hiver, l'Opéra, le
Bois, les études, je /n'y ferai.
Mardi i 7 juillet. — J'ai passé la journée à voir
de vraies merveilles de broderies antiques et artis-
tiques, des robes qui sont des poèmes chevaleresques
ou des bucoliques. Toutes sortes de splendeurs qui
m'ont fait entrevoir un luxe que je n'ai presque pas
soupçonné. Et ce luxe, non pas dans le demi-monde,
mais dans le vrai monde.
Ah! l'Italie!... Si je consacre un mois deux fois par
an à mes hardes, c'est pour ne plus m'en occuper
après. C'est si bête, les robes, quand on s'en occupe
spécialement ! mais moi, les robes me mènent aux cos-
tumes et les costumes à l'histoire.
Mercredi 18 juillet. — Ce seul mot : Y Italie!' me
fait tressaillir comme jamais aucun nom, aucune
présence.
Oh! quand est-ce que j'irai là!
Je serais si fâchée, si on croyait que j'écris des Oh!
et des Ah! par affectation.
Je ne sais pourquoi je m'imagine qu'on ne me croit
pas, et alors, j'assure, je jure et c'est, tout en n'étant
pas agréable, assez bete.
C'est que, voyez-vous, je veux changer, je veux
écrire très simplement, et je crains qu'en comparant
avec mes exaltations passées, on ne comprenne plus
ce que je veux dire.
Mais écoutez ceci : depuis Naples, c'est-à-dire depuis
mon voyage en Russie, j'ai tâché déjà de me corriger
et il me semble que cela va un peu mieux.
Je veux dire les choses tout naturellement, et si
388
JOURNAL
j'ajoute quelques figures, ne pensez pas que ce soit
pour orner, oh ! non, c'est tout bonnement pour expri-
mer aussi parfaitement que possible la confusion de
mes idées.
Je suis si agacée de ne pouvoir écrire quelques
mots qui fassent pleurer! et je voudrais tant faire
sentir aux autres ce que je sensl Je pleure et je dis que
je pleure. Ce n'est pas cela que je voudrais, je vou-
drais raconter tout cela... attendrir enfin!
Gela viendra, et cela ne vient pas tout seul; il ne
faut pas chercher cela.
Jeudi 26 juilllet. — Aujourd'hui j'ai dessiné toute la
journée; pour reposer mes yeux, je jouai de la mando-
line, puis de nouveau le dessin, puis le piano. Il n'y a
rien au monde comme Fart, quel qu'il soit, au com-
mencement comme au moment de son plus grand dé-
veloppement.
On oublie tout pour ne penser qu'à ce qu'on fait, on
regarde ces contours, ces ombres avec respect, avec
attendrissement, on crée, on se sent presque grand
Je crains de me gâter les yeux et je ne lis pas le soir
depuis trois jours. Ce dernier temps, j'ai commencé à
voir tout trouble à la distance de la voiture au trot-
toir. Ce n'est pourtant pas bien loin.
Cela m'inquiète. Si, après avoir perdu ma voix, j'al-
lais être obligée de ne plus dessiner et lire ! Alors, je ne
me plaindrais pas, parce que cela voudrait dire qu'il n'y
a dans tous mes autres ennuis de la faute de personne
et que telle est la volonté de Dieu.
Lundi 30 juillet. — On dit que beaucoup déjeunes
filles écrivent leurs impressions et cette stupide Vie
parisienne le dit d'une manière assez dédaigneuse
DE MARIE BASOKIRTSEFF.
339
J'espère bien que je ne suis pas cet être neutre, en-
vieux, ignorant, aspirant les mystères et les déprava-
tion par tous les pores.
Fauvel fait cesser mes voyages à Enghien et va
peut-être m'envoyer en Allemagne, ce qui va de nou-
veau tout mettre sens dessus dessous. Walitsky est un
hahile homme, il s'entend à toutes les maladies; j'ai
espéré qu'il se trompait en me conseillant Soden, et
voilà que Fauvel va être de son avis.
Mercredi 16T août. — « Deux sentiments sont com-
muns aux natures altières et affectueuses, celui de
l'extrême susceptibilité de l'opinion et de l'extrême
amertume quand celte opinion est injuste. »
Quelle est donc l'adorable créature qui a écrit cela?
Je ne sais plus, mais j'ai déjà cité cette ligne, il y a
juste un an, et je vous prie d'y penser quelquefois en
pensant à moi.
Dimanche 5 août. — Quand on manque de pain, on
n'ose vraiment pas parler de confitures. Ainsi, à pré-
sent, j'ai honte de parler de mes espérances artistiques,
je n'ose plus dire que je voudrais tel ou tel arrangement
pour mieux travailler, que je veux l'Italie pour y étu-
dier. Tout cela m'est très gênant à dire.
Même si on me donnait tout, je crois que je ne pour-
rais plus être contente comme je l'aurais été avant.
Rien ne redonne la confiance perdue et comme tout
ce qui est irrévocable, cela me désole !
On est désappointé, triste, on ne remarque rien, per-
sonne, on a une figure soucieuse, ce qui m'enlaidit en
m'ôtant cette expression confiante que j'avais avant.
On ne sait plus rien dire, vos amis vous regardent
avec étonnement d'abord et s'en vont ensuite. Alors on
B.M 33.
390
JOURNAL
veut être amusant et l'on devient extraordinaire, extra-
vagant, impertinent et bête!
Lundi 6 août, — Vous croyez que je ne suis pas
inquiète de la Russie?! Quel est l'être assez malheu-
reux, assez méprisable pour oublier sa patrie en
danger?... Vous croyez que cette fable delà course du
lièvre et de la tortue, appliquée à la Russie et à la
Turquie, ne me fait pas de mal? Parce que je parle
de pigeons et d'Américaines, est-ce que je ne suis pas
inquiète, sérieusement inquiète de notre guerre?
Pensez-vous que les 100,000 Russes égorgés seraient
morts, s'il n'avait fallu .pour les sauver que mes vœux,
et mes anxiétés pour les défendre?
Mardi 7 août. — J'ai été m'abrulir au Bon Mar-
ché, qui me plaît comme tout ce qui est bien or-
ganisé. On a soupé chez nous, on a ri, j'ai ri aussi,
mais, c'est... égal... je suis trisle, désespérée.
Et c'est impossible! ! Mot affreux, désespérant, hor-
rible, hideux!!! Mourir, mon Dieu, mourir! !I
Mourir!!!! Sans avoir rien laissé après moi? Mourir
comme un chien ! ! comme sont mortes 100,000 femmes
dont le nom est h peine gravé sur leurs lombes ! Mourir
comme...
Folle, folle, qui ne voit pas ce que veut Dieu ! Dieu
veut que je renonce à tout et me consacre à l'art!
Dans cinq ans, je serai encore toute jeune, peut-être
serai-je belle, belle de ma beauté... Mais, si je ne de-
venais qu'une médiocrité artistique comme il y en a
tant?
Avec le monde, ce serait bien, mais, consacrer sa
vie à cela et ne pas réussir!..
A Paris comme partout, il y a une colonie russe !I
DE MARIE BASOKIRTSEFF. 391
Ce n'est pas ces mesquines considérations qui m'en-
ragent, mais c'est que, quelque mesquines qu'elles
soient, elles me désespèrent et m'empêchent de songer
à ma grandeur.
Qu'est-ce que la vie sans entourage, que peut-on
faire toujours seule? Cela me fait haïr le monde entier,
ma famille, me haïr moi-même, blasphémer ! Vivre,
vivre!.. Sainte Marie, Mère de Dieu, Seigneur Jésus-
Christ, mon Dieu, venez à mon aide !
Mais si on se consacre aux arts, il faut aller en
Italie l ! I Oui, à Rome.
Ce mur de granit contre lequel je viens me briser
le front à chaque instant !..
Je resterai ici.
Dimanche 12 août. — J'ai ébauché le portrait
de la femme de chambre de la maison, Antoinette.
Elle a une figure charmante et des yeux bleus, grands
et brillants et d'une naïveté et d'une douceur exquises.
Voilà ce que c'est; l'ébauche réussit toujours, mais
pour savoir finir il faut avoir étudiée
Vendredi 17 août. — Je me suis persuadée que
je ne puis pas vivre hors de Rome. En effet, je
dépéris tout bonnement, mais au moins, je n'ai envie
de rien. J'aurais donné deux ans de ma vie, pour
n'avoir pas encore été h Rome.
Malheureusement on n'apprend comment faire que
lorsqu'il n'y a plus rien à Faire.
La peinture m'enrage ! Parce que chez moi, il y a
de quoi faire des merveilles et que je suis, sous le rap-
port des études, plus malheureuse que la première
gamine venue, chez qui on remarque des dispositions
et qu'on envoie à l'école. Enfin, j'espère au moins
392
JOURNAL
qu'enragée d'avoir perdu ce que j'aurais pu créer, la
postérité décapitera toute ma famille.
Vous croyez que j'ai encore envie d'aller dans le
monde? Non, plus. Je suis aigrie, dépitée et je me
fais artiste, comme les mécontents se font républi-
cains.
Je crois que je me calomnie.
Samedi 1 8 août. — Lorsque je lisais Homère,
je comparais ma tante en colère à Hécube dans l'in-
cendie de Troie. Quelque abrutie qu'on soit et hon-
teuse de confesser ses admirations classiques, per-
sonne, il me semble, ne peut échapper à cette adoration
des anciens. On a beau avoir de la répugnance à répé-
ter toujours la même chose, on a beau avoir peur de
paraître transcrire ce qu'on a lu dans les admirateurs
par profession ou de redire les paroles de son profes-
seur, surtout à Paris, on n'ose pas parler de ces cho-
ses-là, on n'ose vraiment pas.
Et pourtant aucun drame moderne, aucun roman,
aucune comédie à. sensation, de Dumas ou de George
Sand, ne m'a laissé un souvenir aussi net et une im-
pression aussi profonde, aussi naturelle que la descrip-
tion de la prise de Troie.
Il me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir
entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de
Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière
les autels de leurs Dieux où les lueurs sinistres du feu
qui dévorait leur ville allaient les chercher et les
livrer....
Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant
l'apparition du fantôme de Gréuse ?
Mais quand je pense à Hector, venu au bas de ces
remparts avec de si excellentes intentions, fuyant
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
293
devant Achille et faisant trois fois le tour de la ville
toujours poursuivi.... Je ris !....
Et le héros qui passait une courroie dans ou autour
des pieds de son ennemi mort, .le traîne cette fois
autour des mêmes remparls; je me figure un horrible
gamin galopant à cheval sur un bâton et un immense
sabre de bois au côté...
Je ne sais pas... mais il me semble qifà Rome seu-
lement je pourrai satisfaire mes rêveries universelles....
Là, on est comme au sommet du monde.
J'ai jeté au diable le Journal d'un diplomate en Italie]
cette élégance française, cette politesse, cette admi-
ration banale m'offensent pour Rome. Un Français m'a
toujours l'air de disséquer les choses avec un long
instrument qu'il tient délicatement entre ses doigts,
un lorgnon sur le nez.
Rome doit être, comme ville, ce que je m'imaginais
être comme femme. Toute parole employée avant et
pour d'autres appliquées à.... nous est une profanation.
Dimanche 19 août. — Je viens de lire Ariane
par Ouida. Ce livre m'a attristée et cependant j'envie
presque le sort de Gioja.
Gioja a été élevée entre Homère et Virgile ; son père
mort, elle vient à pied à Rome. Là, l'attend une terri-
ble déception. Elle s'attendait à la Rome d'Auguste.
Pendant deux ans, elle étudie dans l'atelier de
Marix, le plus célèbre sculpteur de l'époque qui, sans
le savoir, l'aime. Mais elle ne voit que son art jusqu'à
l'apparition d'Hilarion, poète qui fait pleurer le monde
entier sur ses poèmes et qui se moque de tout, million-
naire, beau comme un Dieu et adoré partout. Pendant
que Marix adore en silence, Hilarion se fait aimer par
caprice.
394
JOURNAL
La fin du roman m'a attristée et pourtant j'accep-
ierais à l'instant le sort de Gioja. D'abord, elle adorait
Rome; ensuite, elle a aimé de toute son âme. Et si elle
a été abandonnée, c'était par lui, si elle a souffert,
c'était à cause de lui. Et je ne comprends pas qu'on
puisse se trouver malheureuse de quoi que ce soit
venant de celui qu'on aime... comme elle aimait et
comme je pourrai aimer, si j'aime jamais !...
Elle n'a jamais su qu'il ne l'avait prise que par
caprice.
— « Il m'a aimée, disait-elle, c'est moi qui n'ai pas
su comment le retenir. »
Elle a eu la gloire. Son nom a été répété avec une
admiration mêlée de stupeur.
Elle n'a jamais cessé de Vaimer, il n'est jamais des-
cendu au rang des autres hommes pour elle, elle l'a
toujours cru parfait, presque immortel, elle ne voulut
pas mourir alors « parce qu'il vit ». Gomment peut-on
8e tuer, quand celui qu'on aime ne meurt pas ? disait-
elle.
Et elle est morte dans ses bras en l'entendant dire :
Je vous aime.
Mais pour aimer ainsi, il faut trouver Hilarion.
L'homme que vous aimerez ainsi ne doit pas être issu
on ne sait de quelle famille. Hilarion était fils d'un nobh
autrichien et d'une princesse grecque. L'homme que
vous aimerez ainsi ne doit jamais avoir besoin d'argent,
ne doit jamais être un joueur faible ou un homme qui
a peur de quoi que ce soit au monde.
Lorsque Gioja s'agenouillait et baisait ses pieds,
j'aime à croire que ses ongles étaient roses et qu'il
n'avait pas de cors.
C'est que la voilà, la terrible réalité !
Cet homme enfin ne doit jamais éprouver de diffi-
DE MARIE ASIIK1RTSEFP.
395
cultes, à la porte d'un palais ou d'un cercle, jamais
d'embarras devant un marbre qu'il veut acheter, ou
d'ennui de ne pouvoir faire quoi que ce soit, la chose
la plus folle môme. Il doit être au-dessus des froisse-
ments, des difficultés, des ennuis des entres. Il ne peut
être lâche qu'en amour, mais lâche comme Hilarion
qui brisait le cœur d'une femme en souriant, et qui
pleurait en voyant qu'une femme manquait de quelque
chose.
C'est très compréhensible, d'ailleurs. Comment
brise-t-on les cœurs ? En n'aimant pas ou plus. Est-ce
volontaire? Y peut-on quelque chose? Non. Eh bien,
on n'a donc pas à faire de ces reproches si bètes et
pourtant si usités.
On reproche sans se donner la peine de comprendre.
Un pareil homme doit toujours trouver sur son chemin
un palais à lui pour s'y arrêter ; un yacht pour le trans-
porter où sa fantaisie veut le conduire, des bijoux pour
parer une femme, des serviteurs, des chevaux, des
joueurs de flûte même, que diable!
Mais c'est un conte 1 Fort bien, mais alors, cet amour
aussi est une invention. Vous me direz qu'on ime des
gens qui gagnent 1,200 francs par an ou qui reçoivent
25,000 francs de rente, économisant les gants, calcu-
lant les invitations, mais alors ce n'est plus du tout
cela, du tout, du toutl
Alors, on est amoureux, on aime, on est désespéré,
on s'asphyxie, on tue sa rivale ou l'infidèle lui-même.
Ou bien, on se résigne. Mais ce n'est pas cela, mais ce
n'est pas du tout cela. Oh! du tout !
Susceptible comme je le suis, la moindre des choses
me froisse.
« Marix et Crispin avaient juré de le tuer, mais elle
ne comprit pas qu'on pût se venger. — Me venger de
396
JOURNAL
quoil disait-elle ; il n'y a rien à venger. J'ai été heu-
reuse, il m'a aimée.
« Et lorsque Marix se jeta à ses pieds et lui jura d'être
un ami et un vengeur, elle se détourna avec horreur,
avec dégoût.
« — Mon ami ? dit-elle, et vous lui voulez du mal? »
Je comprends qu'on puisse en vouloir à mort à
l'homme quona aimé, mais pas à celui qu'on aime.
Je n'aimerai jamais ainsi, si je ne trouve que ce que
j'ai déjà vu. Je serais trop humiliée dans lui.
Pensez donc! logé au deuxième chez ses parents et
je parie (d'après ce qu'on sait par Visconti) que sa mère
ne lui donnait que deux fois par mois des draps
blancs.
Mais voyez plutôt Balzac pour ces analyses au mi-
croscope, mes faibles efforts, mes malheureux efforts
ne peuvent pas me faire comprendre.
Jeudi 23 août. — Je suis à Schlangenbad ! Com-
ment et pourquoi? voici. Parce que je ne sais pas pour-
quoi je m'ennuie d'être séparée des autres et, puisqu'il
faut souffrir, il vaut mieux souffrir ensemble.
Ils se sont logés dans une espèce de pension à Schlan-
genbad, mais comme j'ai plus qu'assez de la pension
de madame la baronne, je dis que je veux avoir des
chambres au Badehaus, qui est ce qu'il y a de mieux
ici.
Ma tante et moi, prenons deux chambres au Bade-
haus, pour mes bains; c'est commode.
Fauvel m'a ordonné le repos, le voici. Seulement, je
ne me crois pas encore guérie et, dans les choses désa-
gréables, je ne me trompe jamais.
Bientôt j'aurai dix-huit ans. C'est peu pour les per-
sonnes qui en ont trente-cinq, mais c'es* beaucoup
DE MARIE BASBKIRTSEFF.
397
pour moi, qui en quelques mois de vie de jeune fille
n'ai eu que peu de plaisir et beaucoup d'ennuis.
L'art! Si je n'avais dans le lointain ces quatre lettres
magiques, je serais morte.
Mais pour cela on n'a besoin de personne, on ne
dépend que de soi, et, si on succombe c'est qu'on
n'est rien et qu'on ne doit plus vivre. L'art! je mêle
figure comme une grande lumière là-bas, très loin, et
j'oublie tout le reste et je marcherai les yeux fixe's sur
cette lumière... Maintenant, oh! non, non, maintenant,
mon Dieu, ne m'effrayez pas! Quelque chose d'horrible
me dit que... Ahl non! Je ne l'écrirai pas, je ne veux
plus me porter malheur! Mon Dieu... on essayera et
si... C'est qu'il n'y aura rien à dire... et... que la vo-
lonté de Dieu soit faite!
* J'étais à Schlangenbad il y a deux ans. Quelle dif-
férence !
Alorsj'avais toutes les espérances ; à présent, aucune.
L'oncle Etienne est comme alors avec nous, et avec
un perroquet comme il y a deux ans. La même tra-
versée du Rhin, les mêmes vignes, les mêmes ruines,
des châteaux, des vieilles tours à légendes. . .
Et ici, à Schlangenbad, de ravissants balcons,
somme des nids de verdure, mais ni les ruines, ni les
maisonnettes neuves et gentilles ne me charment. Je
reconnais le mérite, le charme, la beauté lorsqu'il y
a lieu, mais je ne puis rien aimer que là-bas.
Et d'ailleurs qu'y a-t-il dans le monde de comparable ?
Je ne sais comment dire, mais les poètes l'ont assuré
et les savants l'ont prouvé avant moi.
Grâce à l'habitude de porter avec moi « un tas de
choses inutiles », au bout d'une heure je suis partout
un peu comme chez moi; mon nécessaire, mes cahiers,
ma mandoline, quelques bons gros livres, ma c fiance l-
M. b. — fi 34
398
JOURNAL
lerie et mes portraits. Voilà tout. Mais, avec cela, n'im-
porte quelle chambre d'auberge devient convenable.
Ce que j'aime le plus, ce sont mes quatre gros diction-
naires rouges, mon Tite-Live gros vert, un tout petit
Dante, un Lamartine moyen et mon portrait, de la
grandeur cabinet, peint à l'huile et encadré dans du
velours bleu foncé dans une boîte de cuir de Russie.
Avec cela, mon bureau est élégant tout de suite, et les
deux bougies, projetant leur lumière sur ces teintes
chaudes et douces à l'œil, me raccommodent presque
avec l'Allemagne.
Dina est si bonne... si gentille 1 Je voudrais tant la
voir heureuse!...
En voilà un motl Quelle vilaine blague que la vie de
certaines personnes!
Lundi 27 août. — J'ai ajouté une clause à ma
prière de tous les soirs, cinq mots : Protégez nos ar-
mées ! mon Dieu !
Je dirais bien que je suis inquiète, mais dans des in-
térêts si grands, que suis-je pour dire quoi que ce soit?
Je déteste les compassions oisives. Je ne parlerais sur
notre guerre que si j'y pouvais quelque chose. Je me
borne à persister quand même à admirer nctre famille
impériale, nos grands-ducs et notre pauvre cher em-
pereur.
On trouve que nous allons mal. Je voudrais bien
voir les Prussiens dans ce pays sauvage, aride, rempli
de traîtres et de ruses ! Ces excellents Prussiens mar-
chaient dans un pays riche et fertile comme la France,
où à chaque instant ils trouvaient des villes et des
campagnes, où ils avaient h manger, à boire et à voler.
Je voudrais les voir dans les BalKans !
Sans compter que nous nous battons, tandis qu'eui
DE MARIE BASHK1RTSEFF.
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achetaient pour la plupart et puis faisaient une bou-
cherie d'hommes.
Nos braves meurent comme des brutes disciplinées,
disent les gens de parti pris; comme des héros, disent
les honnêtes gens.
Mais tout le monde est d'accord pour dire que jamais
encore on ne s'est battu comme se battent les Russes à
présent. L'histoire vous le dira.
Mercredi 29 août. — Étant depuis longtemps tour-
mentée par le point obscur pour moi du passage de
l'empire à la royauté, au morcellement définitif de
l'Italie, j'ai pris un livre d'Amédée Thierry et m'en
suis allée dans le bois où j'ai lu, cherché et appris ce
qu'il fallait, tout en errant à l'aventure, ne sachant où
j'allais et m'imaginant vainement des rencontres
comme celle que j'ai décrite Tannée passée.
Les Russes vont de mal en pis. On lisait les nouvelles
de la guerre : le défilé de Chipka est encore aux Russes ;
demain nous saurons le résultat de l'action décisive.
Aussitôt j'ai fait vœu de ne pas dire un mot jusqu'à
demain, pour que les nôtres gagnent.
Moi, à dix-huit ans, c'est une absurdité I Mes talents
à l'état d'herbes, mes espérances, mes manies, mes
caprices vont devenir ridiculesàdix-huit ans. Commen-
cer la peinture à dix-huit ans, quand on a eu la préten-
tion de tout faire avant et même mieux que les autres!
Il y en a qui trompent les autres, moi j'ai trompé
moi-même.
Jeudi 30 zoût. — Je n'ai pas parlé, et ce soir à
Wiesbaden nous avons appris que Chipka est aux
Russes, que les Turcs sont battus (du moins dans le
moment) et que de grands renforts nous arrivent.
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JOURNAL
Samedi 1*r septembre. — Je suis beaucoup toute seule,
je pense, je lis sans guide aucun. C'est peut-être bien,
mais c'est peut-être mal aussi.
Qui me garantit que je ne suis pas pavée de sophismes
et remplie d'idées erronées! C'est de quoi on jugera
après ma mort.
Pardon, pardonne. Voilà un mot et un verbe beau-
coup employés dans ce monde. Le christianisme nous
ordonne le pardon.
Qu'est-ce que le pardon?
C'est la renonciation à la vengeance ou à la punition.
Mais lorsqu'on n'avait eu l'intention ni de se venger, ni
de punir, peut-on pardonner^ Oui et non. Oui, parce
qu'on se le dit et le dit aux autres et qu'on agit comme
si l'offense n'avait pas existé !
Non, parce qu'on n'est pas pas maître de sa mémoire,
et tant qu'on se souvient, on n'a pas pardonné.
J'ai passé toute la journée dans la maison d'en face
avec les miens, où j'ai raccommodé avec mes propres
doigts un soulier de cuir de Russie à Dina; ensuite j'ai
lavé une grande table de bois, comme la première fille
de chambre venue, et sur cette table je me misa faire
des Varéniki (pâte faite de farine, d'eau et de fromage
frais). Les miens se sont amusés à me voir pétrissant
de la farine mouillée, les manches retroussées et une
calotte de velours noir sur la tête « comme Faust ».
Et puis j'ai mis un paletot Robespierre couleur
caoutchouc blanc, et je suis allée avec Dina étonner la
Tyrolienne qui vend un tas de petites choses en lui de-
mandant la tête morte de M... Elle ne comprenait pas,
je lui acheté un ours et nous sommes parties.
Dimanche 2 septembre. — Comment des gens libres
DE MARIE EàSHKLRïSEFF.
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et que personne n'y force vont-ils passer une journée à
Wiesbaden?
Nous y allons pourtant, pour voir le peuple le plus
ridicule du monde célébrer la défaite du plus élégant.
J'avais sommeil et prenais de temps en temps dw
café noir.
Jeudi 6 septembre. — Rester à Paris. C'est à quo
je me suis définitivement arrêtée et ma mère aussi.
suis restée toute la journée avec elle. Nous ne nous
querellions pas et cela irait très bien si elle n'était pas
maJade, surtout dans la soirée. Depuis hier, elle ne
quitte presque pas le lit.
Je suis décidée à rester à Paris, où f étudierai et d'où
pendant l'été f irai mf amuser aux eaux. Toutes les fan-
taisies sont épuisées; la Russie m'a fait défaut, et je suis
bel et bien corrigée. Et je sens que le moment est enfin
venu de m'arrêter. Avec mes dispositions, en deux années
je rattraperai le temps perdu.
Ainsi donc, au nom du Père, du Fils et du Saint-Es*
prit et que la protection divine soit avec moi. Ce nest
pas une décision éphémère comme tant d'autres, mais dé-
finitiv&
FIN DU TOME PREMIER
Paris. — L. Mà.retheux, imprimeur, 1, rue Cassette.
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